samedi 29 juillet 2017

Marx et Nietzsche





J’ai passé ces dernières années pas mal de temps à lire des auteurs libertaires et marxistes. Or relire Nietzsche après cela me pose de nouveaux problèmes. Je réalise combien cet auteur s'oppose à l'anarchisme et au marxisme, défendant ouvertement l'aristocratie, l'inégalité, l'immoralité et l'égoïsme. Et pourtant, je sens que cette contradiction a quelque chose de superficiel et ne suffit pas à classer Nietzsche parmi les écrivains de droite ou d'extrême droite. Je n'ignore pas non plus combien il a pu influencer l'anarchisme et le marxisme et en particulier dans leur forme postmoderne.
            Comparer alors Marx et Nietzsche me semble approprié pour développer une philosophie de l'anarchisme. Il existe de nombreux essais anarchistes mais aucun n'intègre directement le corpus philosophique. Il s'agit d'essais souvent très proches de la philosophie mais toujours en marge, pour des raisons externes et internes : externes, parce que l'institution philosophique répugne à accueillir une doctrine criminalisée, et interne, parce que les anars veulent rester dans la pratique et se méfient de l'université bourgeoise. Ni Marx ni Nietzsche ne sont à proprement parler anarchistes. Mais ce qui l'est peut-être c'est une certaine composition des deux, dans la mesure où l'anarchisme présente une synthèse particulière entre communisme et libéralisme, entre la collectivité et l'individualité. Nietzsche défend l'individu contre la tyrannie du groupe tandis que Marx pourfend le calcul égoïste. La contradiction entre les deux auteurs peut être dépassée dans une critique commune de l'aliénation et une défense de l'émancipation. C'est ces différences et points communs que je veux mettre en perspective à travers deux textes : le Manifeste du PC et la Généalogie de la morale.
            Le choix de ces deux textes est d'abord assez formel. Il s'agit d'un manifeste et d'une dissertation, soit de textes courts, chacun en trois parties qui, d'une certaine manière, synthétisent les idées principales de leur auteur. Ensuite, en terme de contenu, il s'agit de récits généalogiques destinés à retracer les grandes lignes de la formation de la société occidentale du point de vue de l'économie politique et de la morale. Ces textes nous fournissent une histoire de l'oppression, une critique du monde moderne et appellent plus ou moins explicitement à la révolte, la révolution et l'émancipation. En cela, ils nourrissent un point de vue voisin de l'anarchisme, en s'attaquant simultanément à l'état, la religion et la bourgeoisie.

            Pour Marx et Engels, l'histoire se définit par la lutte entre les classes sociales. L'histoire est d'abord l'histoire des luttes entre riches et pauvres - nous verrons que, chez Nietzsche, l'histoire est celle des faibles contre les forts. La dernière figure conflictuelle de l’histoire, selon Marx et Engels, oppose la bourgeoisie au prolétariat et correspond à l'industrialisation et la marchandisation du monde. Elle aboutit au règne du calcul égoïste, au désenchantement et à l'urbanisation, à l'échelle planétaire, au règne de la machine, à la concurrence généralisée et à la centralisation du pouvoir.
            Marx insiste sur la dimension destructrice (Nietzsche aurait dit nihiliste) du capitalisme : expropriation, crise, destruction, mécanisation, recherche du profit pour le profit, massification, prolétarisation et précarité. Mais non sans ambiguïté. Il voit dans cette négativité les conditions d'un dépassement. La bourgeoisie travaille à sa propre disparition, en créant involontairement un prolétariat international qui n'a plus qu'à s'unir pour porter un coup fatal.
            Dans un second temps, Marx et Engels exposent les principes de la société communiste censée s'ériger sur les ruines du capitalisme. Il s'agit essentiellement d'abolir la propriété privée des moyens de production, de favoriser le travail vivant, la valeur d'usage par rapport à la valeur d'échange et l'accumulation capitaliste. Pour cela, il faut réguler la liberté du commerce bourgeois mais aussi s'attaquer à la culture et aux mœurs bourgeoises. Marx et Engels défendent une vision internationale du communisme et expliquent que l'évolution de la culture et des idées est liée à la transformation des conditions économiques. Le communisme doit donc réorganiser le travail, l'éducation et l'économie de manière centralisée. Le but est l'abolition des antagonismes de classe qui empêchent le libre développement de tous et de chacun.
            Dans la dernière partie du manifeste, ils font le point sur les différentes formes de socialisme et communisme. Après avoir critiqué le capitalisme, ils précisent quelle forme de communisme convient. Ils rejettent le socialisme réactionnaire de droite, conservateur (réformiste) et critico-utopique (anarchiste). Enfin, ils dressent un état des lieux des avancées du communisme en Europe.
            Dans leur manifeste, Marx et Engels proposent une vision de l'histoire selon laquelle les conflits de classe aboutissent à la lutte entre les prolétaires et bourgeois. Ils montrent comment cette lutte doit aboutir à l'effondrement du capitalisme, l’avènement du communisme et l'émancipation humaine.

            Le point de départ de Nietzsche, dans la Généalogie de la morale, est différent de celui de Marx. Au lieu de voir une progression dans les antagonismes de classe, depuis l’esclavage antique, il dénonce la prise du pouvoir par les esclaves, comme si Nietzsche prenait pour point de départ le point d'arrivée de Marx en le plaçant dans l'antiquité. La révolution a déjà eu lieu : celle des juifs contre les romains, des prêtres contre les guerriers, des faibles contre les forts, des envieux contre les insouciants. Derrière les notions d'amour, de pitié et de miséricorde se cachent une haine et un ressentiment contre la vie et la force affirmative. L'arme des faibles sera la domestication, le domptage, l'empoisonnement progressif de la force brute. La ruse va consister en l'invention du libre arbitre, laissant croire que la faiblesse relève du choix et de la vertu. Nietzsche montre comment l'invention de la morale et l'inversion des valeurs dépendent de la création d'une métaphysique, plaçant une cause intelligente à l'origine des phénomènes, alors qu'il n'y a rien d'autres que la force du phénomène. C'est en ceci que consiste l'athéisme de Nietzsche, soulignant le règne sans partage de la volonté de puissance.
            La Généalogie de la morale de Nietzsche enveloppe celle de la conscience. Elle est bâtie sur la constitution d'une mémoire, du sens, de la dette, du contrat et de la responsabilité à travers les châtiments et les supplices les plus cruels. La justice et l'échange naissent de la répression douloureuse de l'activité, pour transformer l'homme en être réactif et négatif incapable de se mouvoir par lui-même.
            Nietzsche critique l'égalitarisme religieux ou athée au nom de la lutte. Pour lui la justice et l'égalité proviennent du ressentiment, de la jalousie des faibles et visent à l'absence de tout pouvoir, la misarchie. De même, au nom de la volonté de puissance gratuite, il critique l'utilitarisme, la recherche du but. La conscience et la culpabilité viennent du calcul et de la répression de l'instinct sous différentes formes : désintéressement, abnégation, soumission aux dieux, aux ancêtres, aux devoirs.
            Dans un troisième temps, Nietzsche qualifie de morale ascétique la volonté de néant imposée par les faibles à la volonté de puissance des forts. Sur le plan esthétique, il oppose le désintéressement de Kant à la "promesse de bonheur" de l'esthétique stendhalienne. Il critique l'ataraxie schopenhauerienne. Cette morale consiste en quelque sorte à retourner la vie contre elle-même, en s'économisant et cherchant à s'en délivrer, à la manière d'un malade qui vise sa conservation. Pour Nietzsche, la vie ne cherche pas sa conservation mais son expansion. Une perspective cherche toujours à dominer les autres.
            Nietzsche décrit toutes les techniques par lesquelles notre civilisation cherche à échapper à la vie et ses vicissitudes : recherche d'une cause des souffrances, d'un bouc émissaire (antisémitisme), hypnose, anesthésie, activité machinique et petits plaisirs, fusion grégaire, secours mutuel, amour et quête de l'innocence. La science n'échappe pas à la morale ascétique par son refus de la subjectivité. Dans sa version religieuse ou athée, la morale tente de donner un sens à la douleur, à travers les idées de faute et de salut. Elle est définie par la volonté de néant, distincte d'un néant de volonté et opposée à la volonté de puissance.
            Comme Marx et Engels, Nietzsche conçoit l'histoire comme l'histoire de la guerre. Mais ici ce ne sont pas les esclaves et les prolétaires qui sont dominés mais les forts, les créatifs et les combatifs qui sont domestiqués et étouffés par les faibles, les prêtres, les moralistes, le gouvernement, les professeurs, etc. Marx décrit l’avènement du monde moderne et occidental comme un empoisonnement du potentiel vivant de l'humanité. La figure du surhomme, qu'il appellera de ses vœux dans Zarathoustra, désigne l'homme libéré de ses chaînes, de la civilisation ascétique et pleinement vivant.

            Une lecture superficielle des deux textes conduirait à dégager une contradiction forte et indépassable qui opposerait des auteurs de gauche égalitaristes, défenseurs des pauvres, et un auteur de droite, défenseur des aristocrates, comme si la bourgeoisie était attaquée sur deux fronts, par le bas et par le haut de l'échelle sociale. Cette lecture est possible mais non suffisante.
            On peut par exemple superposer les catégories des auteurs de la manière suivante : prolétaires-forts vs bourgeoisie-faible et ajouter au projet révolutionnaire de société sans classe celui nietzschéen de l'accomplissement de soi. En combinant les deux auteurs, on parvient à une lecture communiste libertaire, postanarchiste ou postmarxiste, en dépassant l'opposition de classe par celles de genre et de race, en approfondissant de manière critique les notions de laïcité, de vérité, d'humanité et de révolution, grâce à des auteurs marqués par Nietzsche (comme Foucault).
            Henri Lefebvre, dans Hegel, Marx et Nietzsche, montre les points communs et les différences entre Marx et Nietzsche. Les deux auteurs s'opposent à Hegel, s'attaquent à la religion, au judéo-christianisme, s'appuient sur le corps et la nature et visent à transformer le monde. Les nuances sont la révolution sociale pour l'un, la subversion des valeurs pour l'autre ; la nature comme matière ou comme énergie, la science ou la poésie, la production ou la création. Lefebvre fait remarquer que Marx et Nietzsche ne sont pas exactement contemporains. L'optimisme du jeune Marx a été déçu par la disparition d'une perspective révolutionnaire. La réponse Nietzschéenne peut être considérée comme un approfondissement du marxisme. C'est sans doute ce qu'offre par exemple l'apport nietzschéen d'un Foucault au corpus marxiste. Plus généralement, le postmarxiste a su approfondir Marx par Nietzsche et le postanarchisme de Saul Newman offre les mêmes perspectives. Les concepts de discipline et de biopolitique peuvent aider à repenser la lutte autrement, alors que les perspectives révolutionnaires classiques semblent aujourd’hui de plus en plus bouchées.

Raphaël Edelman, Juillet 2017, Nantes
           


jeudi 27 juillet 2017

La Loi Travaille !


Parmi les événements qui ont marqué l’année 2016, figurent les manifestations contre la loi El Khomri, du nom de la ministre du travail. Présentée comme une loi de modernisation et d’adaptation du travail aux évolutions de notre monde ("projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs"), elle a été perçue par ses opposants comme une attaque contre le code du travail et les acquis sociaux. Les manifestations, nombreuses et mouvementées, dans le cadre d’un état d’urgence prolongé, ont révélé la profonde mésentente entre la rue et une partie du gouvernement bien décidée à faire passer la loi. Pour mieux comprendre cet épisode, je vais d’abord tenter de déterminer l’esprit de la Loi El Khomri et la doctrine philosophique qui semble la sous-tendre. Puis je me demanderai s’il existe des alternatives à cette loi et présenterai quelques autres doctrines possibles en terme d’évolution du travail.

El Khomri et la Loi Travaille !

Myriam El Khomri fut la ministre du travail et de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social de septembre 2015 à mai 2017. Je ne m'intéresse pas ici à la personne ni à sa biographie. Ce qui m'intéresse c'est qu'elle a donné son nom à la loi destinée à réformer le droit du travail en 2016 (en s'inspirant du rapport Badinter du 25 janvier 2016). Notons que ce projet de réforme est souhaité depuis des années, en particulier par le patronat, au motif que l'actuel droit du travail est trop gros, trop complexe et doit être simplifié. Mais certains syndicats ont fait remarquer que ce sont les multiples dérogations patronales qui sont responsables de cette complexité. Par ailleurs, l'argument est étrange, car la taille d'un livre ne renseigne en rien sur sa pertinence. Il n'est pas non plus évident que d'autres corpus du droit soient beaucoup plus simples.
Concernant le contenu de la loi El Khomri, il est lui-même particulièrement complexe et disparate, rendant la lecture difficile et rebutante. Néanmoins, c'est le travail de la presse, des philosophes, des syndicats, des intellectuels, etc. d'en faciliter l'accès. Tout comme l'on peut saisir les événements historiques et géopolitiques complexes grâce au travail des intellectuels et des journalistes, on peut et on doit, dans une démocratie, pouvoir comprendre l'essentiel d'une loi (le gouvernement lui prétend avoir mal communiqué...).
Essayons de restituer les articles les plus importants sur quatre vingt pages. L'idée que l'accord d'entreprise prime sur l'accord de branche donne la possibilité de négocier directement avec l'employeur les conditions du contrat de travail. Présenté comme un assouplissement de la loi susceptible de développer la concertation employé-employeur, ce principe est perçu par les opposants comme une perte de protection pour l'employé face à l'employeur. L'employeur a le pouvoir de choisir son employé, pas l'employé de choisir aisément son employeur.
La place accordée au référendum, par rapport à l'accord syndical, soulève la question du référendum lui-même. Il est généralement présenté comme une procédure démocratique. Or on peut au contraire dire qu'il réduit la négociation à une question simpliste que l'on peut formuler de manière plus ou moins avantageuse et accompagner d'une campagne d'information orientée. Il risque d'instituer la tyrannie de la majorité, sans que celle-ci ait toujours raison. Par exemple, le 11 septembre 2015, dans l'usine Smart, en Moselle, le référendum demandait de travailler 39h au lieu de 37h, ou bien... de perdre son emploi (lire l'Humanité du 18/2/2016).
Un autre aspect de la loi c'est le fractionnement des congés et des heures de travail. C'est à l'employé d'adapter ses pauses et vacances aux exigences de l'entreprise et non l'inverse. Les horaires pourront être modulés, réduits ou augmentés, en fonction des commandes, ce qui signifie ne pas augmenter les heures supplémentaires et, à terme, une baisse des salaires et un rationnement des coûts de production. Le travail du dimanche sera facilité. Les conditions de licenciement seront assouplies. Un motif économique ou une simple réorganisation suffiront à faire perdre son emploi à quelqu'un. En cas de litige, les compensations aux prud'hommes seront plafonnées. Les congés, suite à un décès, ne seront plus garantis, les indemnités en cas d'accident réduites et les visites médicales moins fréquentes et approfondies.
Un autre aspect, dont on a peu parlé, c'est le compte personnel d'activité qui permet d'individualiser le parcours individuel dès le plus jeune âge et le contrôle du parcours personnel. Le CPA isole les travailleuses et les travailleurs, les détache de leur poste et permet de gérer la précarisation de l'emploi. Cet outil rappelle, sous une version cybernétique, le livret ouvrier qui, au dix-neuvième siècle, permettait de contrôler les horaires et déplacements des travailleuses et des travailleurs par la police, alors que la coalition des ouvrières et des ouvriers était interdite. L'oubli du livret pouvait entraîner une arrestation pour vagabondage.
Si l'on essaie de dégager la tendance générale de la loi El Khomri, on est en droit de penser qu'il s'agit de transformer peu à peu le contrat de travail en contrat commercial et le salarié en autoentrepreneur. On peut parler d'ubérisation du monde du travail. Présentée comme une forme de libération des cadres juridiques, cette loi opère plutôt une libéralisation qui vise à réduire le coût du travail, les garanties collectives, à accroître l'exploitation et le contrôle, à remplacer les relations professionnelles par la gestion des ressources humaines et la négociation par l'évaluation.

L'économie néolibérale

Si l'on doit déterminer à quelle doctrine de philosophie politique se rapporte la loi El Khomri, on peut aisément l'associer au libéralisme ou au néolibéralisme. Le libéralisme classique apparaît avec Mandeville (la fable des abeilles) et Locke au dix-septième siècle et Adam Smith (la main invisible) au dix-huitième siècle. C'est un aspect de la philosophie des lumières qui valorise l'individu et économiquement l'entreprise individuelle par rapport à l'état et la société. En poursuivant son intérêt personnel, on travaille au bien être collectif. Si le libéralisme peut favoriser la liberté individuelle, il risque cependant de se développer au détriment de l'entraide, du partage et peut dégénérer en société inégalitaire, avec la loi du plus fort. Cet inégalitarisme est à distinguer de l'aristocratie traditionnelle liée à la naissance, même s'il en perpétue certains aspects, puisque la réussite sociale est plus fréquente dans les milieux favorisés.
Le néolibéralisme lui apparaît dans les années quatre vingt à Chicago avec Friedrich Hayek, James Buchanan, Robert Lucas et s'oppose à Marx. Il sera mis en application par Reagan, Thatcher, Giscard et Mitterrand. Le but est de diminuer la part de l’État ou du collectif et d'augmenter l'initiative privée et donc de soumettre l'ensemble des activités au principe de la compétition et du profit considérés comme moteurs du progrès. Le partage est remplacé par la notion de ruissellement : l'enrichissement de quelques uns profiterait à tous.
Le modèle néolibéral s'est internationalisé. Venu des pays anglo-saxons, il s'est imposé dans le monde. Il domine les institutions européennes et s'est propagé en Allemagne, en Italie, en Espagne et se développe en France. La réforme du travail El Khomri vise à accorder la France à ce qui s'est fait dans ces pays, annonçant un relatif plein emploi précaire et la diminution des protections sociales. Le but du néolibéralisme est le capitalisme, c'est-à-dire la privatisation des biens et des services afin de dégager du profit pour les grandes entreprises et les actionnaires, au dépend de la redistribution des richesses et de la valeur d'usage pour chacun.
Le modèle néolibéral place les entreprises en compétition les unes par rapport aux autres. Chaque entreprise vise des performances chiffrées, correspondant au profit. La quête de rentabilité vise à augmenter les marges de bénéfice. Pour cela, elle utilise la technologie pour augmenter les cadences au détriment de la qualité de la réponse aux besoins réels et au sens du travail. L'objectif principal reste la valeur marchande et l'économie abstraite.
Le résultat de la valorisation du capital par rapport au travail, comme l'a montré Marx, est la prolétarisation des travailleurs, c'est-à-dire leur aliénation en tant que travailleurs, mais aussi consommateurs, à une logique productiviste destinée à augmenter les capitaux des actionnaires et des grands entrepreneurs. Ils sont réduits à une variable d'ajustement, c'est-à-dire employables et licenciables en fonction des besoins de l'entreprise et non de leur propre besoins.
Deux conséquences directes sont observables sur l'emploi lui-même : le sur-emploi et le sous-emploi. Ceux qui ont du travail se retrouvent de moins en moins nombreux pour faire de plus en plus de travail (par exemple dans les hôpitaux), parfois pour maintenir le même niveau de vie alors qu'augmente le coût de la vie. Le management organise cette hyperactivité des travailleurs en même temps que leur isolement sur le marché du travail, pour éviter la syndicalisation et les conflits sociaux. C'est également un objectif de la loi El Khomri qui valorise l'accord salarié/employeur par rapport à la loi. Cette pression se maintient également sous forme de chantage, en menaçant de licencier, en brandissant le spectre du chômage et de la délocalisation vers une main d’œuvre moins chère.
Ainsi nous observons la deuxième conséquence : le chômage de masse. La concurrence sur un marché du travail raréfié permet de diminuer le coût du travail et d'augmenter le profit. La précarisation des chômeurs et des travailleurs amène à accepter des conditions de travail de plus en plus difficiles. Quand à la production industrielle de masse à bas coût et de qualité médiocre, elle permet de maintenir sous perfusion cette armée de réserve qui, autrement, se révolterait.
En terme de consommation, les trente glorieuses et la société de consommation, d'ailleurs en plein effondrement, relèvent du mirage publicitaire. Les biens consommés, automobiles, plats préparés, électroménager, divertissements télévisuels, etc. sont les accessoires nécessaires à la forme moderne de l'exploitation et non le luxe pour tous vanté par la réclame. Sans compter que cette consommation reste, elle aussi, un moyen d'exploitation, en incitant à dépenser, en empruntant, si nécessaire, l'argent difficilement remboursable. L'effondrement de cette austérité en trompe l’œil commence à se faire sentir, en particulier en matière de logement. La précarisation liée à la loi El Khomri est en contradiction complète avec les conditions drastiques du logement locatif ou propriétaire, en terme de garanties de revenu (une hausse de 24 % des expulsions locatives l'année dernière a été relevée par la fondation Abbé Pierre ).

La politique néoconservatrice

La manière dont la loi El Khomri fut imposée illustre parfaitement l'utilité de la politique néoconservatrice pour l'économie néolibérale. Cette politique fut inventée par des intellectuels comme Léo Strauss, Irvin Kristol, Norman Podhoretz et fut appliquée par Reagan ou Bush aux Etats Unis. Elle se développe au sein du Cercle de l'Oratoire en France à partir du 11 septembre 2001. Elle irrigue l'idéologie de l'ensemble de la classe politique, médiatique et, par voie de conséquence, d'une partie de la population.
La politique néoconservatrice se caractérise par un repli sur des valeurs traditionnelles, voire leur caricature, afin d'exalter le sentiment d'appartenance national contre un ennemi extérieur et intérieur. Les communautés fantasmées font les frais de ce repli identitaire visant à garantir la cohésion sociale en dépit de son émiettement de classe dans l'économie néo-libérale. Autrement dit, l'attention populaire, qui devrait se concentrer sur et contre le système qui crée rareté et souffrance, se tourne contre l'ennemi désigné par la lutte contre le terrorisme et l'immigration, souvent amalgamés en dépit des faits.
La politique néoconservatrice s'attaque donc à "l'étranger" de l'extérieur et de l'intérieur, comme les jeunes des banlieues ou la gauche radicale supposée elle aussi détruire l'unité nationale en vertu de son internationalisme et de son anti-autoritarisme. Elle met en place des dispositifs liberticides, au nom de la sécurité publique, mais parfaitement utiles pour contrer l'éclatement social, tels que le plan Vigipirate, la loi surveillance, la loi sécurité publique, l'état d'urgence etc.
En ce qui concerne l'état d'urgence, sa contemporanéité, à quatre mois près, avec la loi El Khomri, est troublante. Apparu en 1955 pendant la guerre d'Algérie et dix ans après Vichy, il fut ensuite appliqué en 1985 en Nouvelle Calédonie, lors des "émeutes des banlieues" de 2005, et après les attentats du 13 novembre 2015. Il permet un état d'exception dont Agamben a clairement analysé les risques. Rapidement reconnu comme inutile en matière de terrorisme, passées quelques semaines, il se maintient depuis plus de deux ans et s'est révélé fort utile pour mater la contestation sociale des militants écologistes pendant la COP 21, des zadistes, des No Borders, de l'extrême gauche ou des syndicalistes pendant la loi travail, favorisant d'ailleurs l'alliance, inédite dans les cortèges, verte, rouge et noire jusque là difficilement réalisable. C'est là l'ironie de l'histoire. Le système, en se durcissant, fabrique son antidote, en agrégeant les contestations au départ séparées. Les groupes ont su reconnaître leur intérêt commun dans la répression.
Le point culminant de ce processus fut les manifestations qui se sont étalées de mars à juin 2016. De nombreuses personnes ont été blessées, d'autres licenciées, d'autres sont passées en procès. L'état a réclamé une dérogation à la cour européenne des droits de l'homme dans le cadre de l'état d'urgence. Il y a eu des interpellations de manifestants par milliers, des interpellations préventives, des peines de prison de plusieurs mois, des interdictions de circuler, des violences policières systématiques (matraquages, passages à tabac de manifestants menottés, des milliers de grenades et de lacrymos lancés, des mutilations, des fractures, des blessures ouvertes, des nasses, des gazages, des tirs de flashball, la medic team attaquée, des charges sans sommations, des voltigeurs à Toulouse, des personnes brûlées, des doigts sectionnés, des crises de panique, des tirs dans le visage, des déblocages violents, des chasses à l'homme, des quartiers en cage des morceaux de peau arrachés, des blessés non exfiltrés, l'utilisation de lance grenade multiples et diverses expérimentations).
Ces manifestations furent assez peu utile sur le plan stratégique, les manifestations de rue n'ayant pas la force d'une grève générale, aujourd'hui peu réalisable en vertu de l'atomisation du monde du travail. Mais elles furent politiquement remarquables. Alors que la majorité des français étaient hostiles à la Loi El Khomri, les cortèges de manifestants regroupaient une population très hétérogène en terme d'âge et de composante politique. La volonté du gouvernement d'intimider le mouvement par une féroce répression, autorisée par l'état d'urgence, a eu l'effet inverse d'amorcer dans la population une culture de la lutte de terrain. On doit donc à la loi El Khomri et à l'autoritarisme qui l'accompagne, entre autre avec l'utilisation du 49.3 à cinq reprises pour contourner le vote du parlement, d'avoir plongé le pays dans un climat pré- révolutionnaire dont les conséquences pourraient se faire sentir dans les années à venir. Il n'est pas difficile d'imaginer que ce processus va se perpétuer dans le double sens d'une radicalisation politique de la population et d'une surenchère sécuritaire du gouvernement d'autre part.
Les alternatives réformatrices

La période électorale qui a suivi a permis de constater les réactions réformatrices, proposées par certains candidats, au malaise suscité par l'épisode de la loi El Khomri. Tout d'abord, l'hypothèse souverainiste, dans ses versions de droite comme de gauche, voit dans la relocalisation et la nationalisation une solution à la crise de l'emploi provoquée par l'économie néolibérale. Cette hypothèse a pour défaut de ne pas déconstruire le logiciel néoconservateur qui l'accompagne et de ne pas réellement remettre en cause le modèle capitaliste qui justifie le néolibéralisme. Les cas de Trump ou Poutine illustrent parfaitement la limite de la solution souverainiste.
Une autre hypothèse, pas forcément incompatible avec la première, est une reformulation de l'idée du travail, qualifiée de fin du travail (économie sociale et solidaire). Elle n'est pas non plus forcément incompatible avec le néolibéralisme. C'est en cela qu'elle est réformiste. Elle repose sur des dispositifs aussi divers que le salaire à vie, le revenu inconditionnel, l'économie sociale et solidaire, l'économie collaborative (version entrepreneuriale de la démocratie participative), l'automatisation et les nouvelles technologies et toute une ingénierie sociale adossée aux thématiques environnementales et durables. Le problème ici est de prendre la mesure de ce qui se joue réellement derrière ces mots enchanteurs. La réalité ne nous éloigne guerre du néo-libéralisme mais lui confère un nouveau visage. Derrière ce redwashing ou gaucho-blanchiment on trouve parfois une exploitation accrue, à travers le bénévolat, et un accroissement de la précarité. La principale monnaie employée, dans ce management à visage humain, est la reconnaissance personnelle, sur fond de frustration généralisée des travailleurs et des chômeurs. Il n'est pas impossible que le vernis craque une fois que les mots auront perdu leur charme et que les promesses d'un monde solidaire se seront évanouies pour laisser place à un univers de pure exploitation et compétitivité.

Le renouveau révolutionnaire

Le mot révolution a mauvaise presse, tout comme un grand nombre de ceux qui vont suivre, injustement réduits à leur composante la plus violente, comme si on réduisait le christianisme à l'inquisition ou l'automobile à la mortalité routière, ce qui n'est pas dénué de pertinence mais relève généralement de la malveillance. Tout d'abord, une révolution n'est pas le fait d'idéologies sanguinaires. Ce serait lui accorder un pouvoir qu'elle n'a pas. La pensée révolutionnaire peut être utile à fournir des outils mais qui ne seront employés que lorsque les gens seront arrivés à exaspération. C'est l'impossibilité de vivre dans un système qui déclenche les révolutions, pas les théories de ceux qui ont vu venir la crise. Ensuite, il faut comprendre le mot révolution comme reformulation radicale et subversion du système économique et idéologique. Et celle ci, comme l'a montré Marx, ne naît pas dans la tête du penseur mais de la critique de la réalité. "Nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement mais trouver seulement le monde nouveau par la critique de l"'ancien" (Lettre à Ruge).
La première piste révolutionnaire que l'on peut suggérer ici est celle du communisme libertaire, communiste par opposition au néolibéralisme et libertaire contre le néoconservatisme. Il s'agit aussi de sauver l'héritage communiste du naufrage autoritaire incarné par les dictatures qui, de Lénine à Castro, ne pouvaient incarner pleinement l'idéal de justice et d'égalité du communisme (pas d'égalité sans liberté, pas de liberté sans égalité). Il s'agit aussi de se distinguer du libéralisme libertaire ou libertarianisme qui a détourné la pensée libertaire de son origine communiste chez Bakounine pour donner un verni démocratique et progressiste au néolibéralisme et au capitalisme.
Concernant la question du travail, les communistes libertaires considèrent que le produit du travail est commun et doit revenir à tous. La richesse qui se dégage de l'effort conjugué doit être réinvestie dans l'entreprise et l'amélioration de la vie des travailleurs. Le principe "à chacun selon ses besoins et de chacun selon ses capacités" se distingue radicalement de la logique de compétitive qui domine le système libéral. L'entraide et la justice n'ont rien à voir avec la logique d'aide et d'assistance tolérée par le libéralisme pour préserver la paix sociale et accompagner la précarité organisée. Dans une société communiste libertaire, l'exclusion et la ségrégation n'ont plus lieu d'être, puisque la domination symbolique de genre, de classe et de race qui sert à légitimer l'exploitation économique disparaît avec celle-ci.
Dans le domaine du travail en général, pas seulement en entreprise, mais partout, y compris à la maison, dans les écoles, les associations, ce qui importe c'est la participation de tous dans la mesure de ses capacités. Par conséquent, comme l'a montré Alexander Berkman, au lieu que certains se tuent à la tâche quand d'autres sont au chômage, chaque personne apporte sa contribution sans avoir besoin d'effectuer plus d'heures qu'il n'en faut. En ce qui concerne la prise de décision, c'est l'autogestion (dans la limite des droits fondamentaux) qui prévaut sous la forme du conseillisme ou du fédéralisme. Ainsi rien n'est imposé à personne arbitrairement et l'expertise se fait à tous les niveaux de l'organisation. En ce qui concerne les spécialités, chacun travaille où il se sent le plus à l'aise, en évitant les formes de dominations liées à la distinction manuelle intellectuel dans les responsabilités.
A l'échelle macroscopique, le communisme libertaire est internationaliste, c'est-à-dire ni nationaliste ni impérialiste. Il vise la même égalité (qui n'est pas l'uniformité) entre les communes, les régions, les pays, les continents qu'entre les personnes. Les échanges se font donc non pas au nom de l'exploitation mais de la collaboration.
Une autre révolution peut également être importante et complémentaire concernant le travail, celle de la décroissance libertaire. La décroissance consiste à quitter le modèle productiviste et calculateur. Au lieu d'être comme maître et possesseur de la nature, l'homme doit retrouver le sens des limites et des proportions. Il s'agit de retrouver un rythme de travail supportable pour l'homme et une exploitation raisonnée de l'environnement, avec des communes autosuffisantes. Contre le règne de la quantité, introduit par l'organisation scientifique du travail, celui de la qualité doit être retrouvé, proche de la production familiale primitive.
La décroissance libertaire doit sortir de l'économie libérale marchande pour entrer dans une anthropologie du don. Au lieu du règne de l'argent, de la quête du PIB et du salariat, le travail doit se recentrer sur la valeur d'usage. Car il n'est pas vrai que l'exploitation technique de la nature aboutit à l'élimination de la précarité et du travail pénible. Il l'a seulement distribué de manière inégale. La simplicité volontaire rejette la consommation ostentatoire et défend le partage et la frugalité articulés sur des valeurs plus humaines et environnementales.
Utopie et réalisme

J'ai essayé de restituer l'esprit de la loi El Khomri derrière la complexité du texte. Conformément à la lecture des syndicats CGT et FO et à la presse de gauche, il s'agit d'une libéralisation de l'emploi, d'une attaque du droit des salariés et du code du travail. Ainsi la loi El Khomri s'inscrit-elle dans le cadre du libéralisme et du néolibéralisme dont l'effet pervers est d'accroître les inégalités sociales et la précarité sous prétexte de garantir la compétitivité des entreprises (ce qui est sans doute le cas mais ne profite pas aux travailleurs eux-mêmes). A cela on peut associer la doctrine néoconservatrice et son appareil sécuritaire et répressif comme outil de maintien de l'ordre contre toute réaction sociale à la politique d'austérité néolibérale, sous prétexte de lutter contre un ennemi commun : le terrorisme international.
Au néolibéralisme et au néoconservatisme qui traversent la loi El Khomri certains ont tenté, dans le contexte électoral qui a suivi, de fournir des alternatives réformatrices telles que le souverainisme ou l'économie sociale et solidaire. Or n'ayant par définition pas vocation à changer le cœur du système, ils ne feront que repousser l'échéance de son essoufflement et accentuer la violence de son effondrement. J'ai suggéré des pistes plus radicales, celles du communisme et de la décroissance libertaire, plus respectueuses de l'homme et de l'environnement. Ces objectifs politiques et sociaux supposent une réflexion sur le combat pour leur application.
Pour finir, je répondrai à une objection courante opposée aux solutions révolutionnaires que j'ai proposées, celle d'utopisme. Les modèles libertaires dont nous parlons ne sont pas de simples vues de l'esprit mais la schématisation de ce qui existe ou a déjà existé dans certaines sociétés traditionnelles (Inuits, Pygmées, Santals, Tivs, Piaroa, Merina) ou à travers des expériences comme la Commune de Paris, la Makhnovchina, l'Espagne de 36, la ZAD de Notre dame des landes, les zapatistes, les mouvements d'occupations, les lieux autogérés, etc. Mais nous les trouvons aussi au quotidien, au cœur des cercles d'amis et dans le monde du travail sans lesquels ils n'existeraient pas. Ensuite, il n'est pas avéré que le modèle libéral et conservateur soit si réaliste qu'il le dit, tant sont grandes les souffrances et les destructions qu'ils occasionnent ainsi que les révoltes qu'ils suscitent. C'est par l'observation de ces souffrances, ainsi que des remèdes existants, que se forgent les théories révolutionnaires qualifiées, pour les discréditer, d'utopiques.

Raphaël Edelman, Nantes, Mars 2017

mercredi 24 mai 2017

Menace et Mensonge



Le contexte actuel des élections présidentielles illustre bien la manière dont les pratiques de menace et de mensonge jouent un rôle dans le champs politique. Les différents partis tirent leur légitimité des menaces contre lesquelles ils entendent dresser leurs remparts. Les partis adverses s'efforcent de dénoncer ces postures et les mensonges qui les sous-tendent. Autrement dit, menacer et mentir font partie de l'arsenal rhétorique utilisé par tous les propagandistes politiques, religieux et commerciaux. Plus généralement, menaces et mensonges sont les armes de l'autorité, qu'elle soit parentale, politique, religieuse ou scientifique. La dénonciation du mythe et de son caractère menaçant et mensonger traverse l'histoire de la philosophie, aussi bien chez Platon que Marx ou Nietzsche. Par conséquent, il ne peut y avoir d'émancipation sans lutte préalable contre les menaces mensongères et les mensonges menaçants et donc mise en valeur des menaces réelles qu'on nous dissimule pour mieux nous dominer.

Toutefois, il n'est pas de lutte qui n'utilise à son tour le mensonge et la menace. Il ne suffit pas d'être authentique et inoffensif pour se soustraire à la domination. Nous ne pouvons échapper à notre propre perspective. Nous ne pouvons ne pas opérer de choix et préférer une vérité plutôt qu'une autre pour faire apparaître ce que le pouvoir dissimule. Nous ne pouvons pas non plus ne pas dissimuler certaines vérités lorsqu'un pouvoir nous menace et devons nous cacher pour nous protéger et nous défendre.

Menace et société

Le terme de menace peut être compris objectivement comme un danger ou un risque (il risque de pleuvoir), ou subjectivement comme une technique d'intimidation (menacer de punir). Autrement dit, nous pouvons être menacés par une chose matérielle ou un être humain. On peut aussi distinguer les menaces environnementales (réchauffement climatique, pollutions, accidents, maladies, catastrophes) et sociales (terrorisme, guerre, chômage, misère). Mais face à la menace, quelle que soit sa source, nous sommes inquiets. Cette chose peut nous détruire. Nous la considérons comme une ennemie dont désirons la disparition. Nous éprouvons vis-à-vis d'elle de la crainte et de la colère.
Il est difficile de déterminer à quel point les menaces sont réelles, puisque ceux qui les rapportent les exploitent. Nous sommes tentés de souligner certaines menaces et d'en taire d'autres en fonction de nos intérêts. Par exemple, la menace de la délocalisation et du chômage est utile pour faire accepter des remises en cause du droit du travail ; la menace terroriste permet de diminuer les libertés fondamentales au nom de la sécurité. Le chantage et le bluff sont des manières d'instrumentaliser la menace. Dénoncer une menace permet de proposer sa protection et de se rendre indispensable. L'extrême droite prétend protéger ses électeurs contre les immigrés ; les verts contre la pollution ; les libéraux et les communistes contre le chômage, etc. Dans le domaine publicitaire, de nombreux produits surgissent pour guérir ou prévenir mille et un maux.
On peut appeler aliénation le processus par lequel on se soumet à une autorité censée nous protéger. Chez Hobbes, le citoyens doit s'aliéner au Léviathan pour sa sécurité. Les églises brandissent la menace de l'enfer pour se présenter comme rempart. L'autorité sait se rendre indispensable en désignant la menace que représente l'ennemi qu'elle combat. Or la question doit être à chaque fois posée de ce qu'il en est de la menace réelle et de nos propres forces pour la combattre.
La figure parentale est certainement la plus appropriée pour comprendre l'idée de menace. Elle est à la fois ce qui représente pour l'enfant la meilleure protection contre les dangers du monde et, en même temps, ce qui menace de punir en cas de désobéissance. Cet état de fait se légitime par la faiblesse de l'enfant par rapport au monde et ses propres agissements. Mais il devient usurpé dès lors qu'il peut être capable de se défendre et se contrôler lui-même. Une manière de maintenir un être dans l'enfance et la dépendance est de le faire douter de lui-même ; autrement dit, de faire en sorte qu'il représente une menace pour lui-même, au terme d'un long processus d'infériorisation (comme ce peut être le cas pour les femmes soumises au patriarcat ou les ouvriers à la bourgeoisie). Cela permet également de diviser pour mieux régner. Il n'y a pas de société forte et solidaire sans confiance en soi et en autrui et donc sans résistance à l'autorité.
Par contre, on peut créer artificiellement la solidarité dans la communion contre un ennemi commun (les communistes, les islamistes, les capitalistes, les fascistes). Dans le système libéral, l'ennemi est à l'intérieur et la collectivité atomisée du fait de la compétition généralisée. L'union nationale contre un ennemi commun est le seul moyen de conjurer l'éparpillement libéral, d'où la conjugaison inévitable du libéralisme et du nationalisme (dont Macron et Lepen représentent aujourd'hui les deux extrémités).
Ajoutons que l'idée de progrès, qui caractérise les sociétés modernes, suppose de concevoir la nature comme une menace, comme une création imparfaite que l'homme aurait à corriger. Face à la menace de la rareté et du chaos, la société doit organiser la consommation et innover sans cesse. Les sociétés modernes sont sécuritaires par essence, en tant qu'elles sont menacées par le vide de l'univers infini et le retrait des dieux protecteurs. La technoscience, censée au départ fournir à l'humanité les outils pour se défendre, a engendré à son tour de nouvelles menaces et ne peut se maintenir comme religion nouvelle qu'en mentant sur les risques qu'elle fait peser sur nous. On peut penser ici, entre autre, à la destruction de notre environnement naturel, aux malaises psychosociaux engendrés par la société de consommation, à la création continuelle de nouveau besoins, de nouveaux gadgets et de nouvelles frustrations, au culte de la maîtrise totale, de la performance et au sentiment général d'insatisfaction, à l'accélération des modes de vie, au rétrécissement du temps et de l'espace, à la mondialisation des risques et à l'augmentation des cadences.

Mensonge et pouvoir

Maintenant que nous avons saisi le sens des menaces qui pèsent sur nos sociétés, voyons de quelle manière elles peuvent être minimisées ou exagérées pour manipuler l'opinion. L'analyse du mensonge est à l'origine même de la philosophie qui cherche le discours vrai contre la parole mythique ou sophistique. Cette question recoupe également la question du meilleur régime politique. Ceux qui commandent doivent en même temps posséder la connaissance, mais peuvent aussi être amenés à mentir ou travestir la réalité pour protéger leur pouvoir. Le gouvernement repose alors sur une élite éclairée maîtrisant le discours public. Le partage du pouvoir suppose au contraire celui du savoir. Le passage de l'aristocratie à la démocratie, chez les modernes, suppose une éducation populaire. Ainsi, le problème des démocraties modernes n'est pas uniquement celui du type d'organisation (représentation, participation ou autogestion) mais aussi de l'information grâce à laquelle nous prenons des décisions. Or, aujourd'hui, que ce soit à travers la fabrique du consentement (Chomsky) ou la société du spectacle (Debord), les décisions démocratiques sont faussées par la déformation de l'information. L'école et les médias diffusent une information faussement diversifiée et orientent l'opinion quant à ce qu'il faut redouter ou non. Que savons nous exactement sur les mécanismes de notre économie, sur le rôle joué par exemple par les institutions internationales et la gestion des flux de biens et de personnes ? Quelles sont au juste les alternatives possibles ?
L'histoire récente nous fournit l'illustration d'une politique menée sous le règne de la menace, avec par exemple l'état d'urgence ou la COP21. Plus généralement, la lutte antiterroriste et le développement durable prospèrent sur des menaces réelles, mais largement défigurées, et produisent des dispositifs à double emploi. Concernant l'antiterrorisme, il permet d'augmenter le contrôle social dans le cadre de l'économie néolibérale et néoconservatrice (répression des syndicats, des militants, des réfugiés, des musulmans). Quant au développement durable, il assure de nouveaux marchés aux grandes entreprises, sans remettre en cause leur modèle productiviste.
Si le système politique dominant distille ses propres mensonges, ses opposants ne sont pas en reste. Il sont qualifié de complotistes. Cela consiste à rendre responsable des menaces un groupe en particulier et à insinuer que sa disparition représente celle du danger lui-même. Ce procédé est utilisé par le système dominant lui-même, bien qu'il prétende le contraire. Aujourd'hui, l'extrême gauche, l'islam, les réfugiés sont la cible aussi bien de l'extrême droite que du pouvoir en place, en dépit de son verni humanitaire. Bien entendu, cette simplification représente une menace pour la communauté diabolisée et érigée en bouc émissaire. Mais le procédé reste efficace sur le plan démagogique. Dans une société complexe, un responsable clairement identifié est une aubaine pour les propagandistes.
La pouvoir ne peut donc s'exercer qu'en prenant ses distances avec la réalité, qu'en forgeant, souvent consciemment, les mythes réducteurs les plus opposés à la complexité du savoir. Le but est avant tout de se forger un ennemi pour construire un peuple là où il n'existe qu'une multitude. Ainsi l'outil principal du gouvernement, et de tout pouvoir humain, est la rhétorique : ironie, triangulation, diabolisation, mystification, vantardise, hyperbole, antiphrase, litote, généralisation, faux dilemme, paralogisme, jargon, imprécision, langue de bois, etc. Au fond, le langage lui-même est d'abord l'instrument du pouvoir. Avant la police et l'armée, forts utiles en dernier recours, la parole, comme puissance fantasmatique, est l'arme principale du pouvoir.
Il n'est donc pas étonnant que tout véritable contre-pouvoir - et paradoxalement anti-pouvoir, an-archie - se propose de dénoncer les menaces mensongères - et fournisse à son tour ses propres travestissements. En philosophie, Platon dénonce les Sophistes, Marx l'idéologie bourgeoise et Nietzsche la morale ascétique (tout en proposant leurs propres mythes : la république, la révolution, le surhomme). La religion représente une cible de choix en terme de fausse menace, jusqu'à devenir la matrice des autres formes de domination étatique et capitaliste pour les anarchistes, à partir de Feuerbach lui même héritier des Lumières. La religion est l'école même de l'affabulation, de l'imposture, de l'illusionnisme, brandissant ici des fausses menaces, là des récompenses fictives et peignant l'enfer et le paradis qui serviront à régner sur les esprits.
Vérité et action

Nous pouvons maintenant qualifier d'intimidation la technique du gouvernement consistant à brandir telle ou telle menace de manière déformée ou carrément fausse (comme l'inoubliable bluff des armes de destruction massive en Irak). L'antidote à cela semble être de vaincre la peur par la diffusion de la vérité. Mais cela pose la question de cette fameuse vérité. Comment la connaître et la diffuser ? Qui en est capable ? Si l'on envisage la vérité uniquement comme une production scientifique, cela pose la question de son objectivité. Or il faut être tout à fait naïf pour ignorer que la science est le produit d'institutions fortement dépendantes du pouvoir.
Il faut donc envisager une science alternative, indépendante, voire autre chose que la science pour atteindre la vérité. On peut penser à l'art et la philosophie qui, bien que possédant un statut plus subjectif, prétendent parfois restituer mieux que la science les subtilités qui échappent au calcul. C'est qu'en vérité l'art et la philosophie visent un vécu laissé de côté par la science. Dans ce cas, c'est le contenu vécu qui est le plus important. Or cela soulève la question de l'expertise du vécu.
Ce qu'enseigne l'activité militante, c'est que la vérité, en ce qui concerne les menaces et les souffrances en général, ne provient pas tant des scientifiques, des artistes ou des philosophes, c'est à dire des professionnels du savoir et de la culture, ni même des professeurs ou des militants eux-mêmes, mais du peuple. Par peuple nous ne désignons pas simplement une entité pure et homogène distincte des élites mais celles et ceux dont parlent les élites sans les laisser s'exprimer. Il y a un monde entre le témoignage d'un réfugié et celui d'un humanitaire, d'un ouvrier et d'un sociologue, d'un soldat et d'un historien, d'un civil et d'un journaliste. Qui mieux que ceux qui subissent au premières loges les souffrances sont capables de nous renseigner sur les menaces qui pèsent sur notre monde ?
Nous ne disons pas qu'il faille se passer des scientifiques, des professeurs, des artistes et des journalistes et de tous les éducateurs, sous prétexte qu'en tant que messagers, impliqués dans les rouages du pouvoir, leur témoignage opère une distorsion par rapport à la réalité. Nous avons besoin d'eux comme caisse de résonance. Seulement, c'est vis à vis d'eux que nous devons rester méfiants, au lieu de les croire plutôt que le peuple généralement discrédité parce que son style nous semble éloigné du lustre des experts.
Il apparaît donc maintenant que la vérité est du côté du peuple et le mensonge du côté des élites, contrairement à la tradition philosophique élitiste héritée de Platon et destinée à justifier la corporation. Mais si le mensonge sert au pouvoir à dominer, la vérité des dominés représente une menace pour le pouvoir et donc pour les dominés qui risquent des représailles en s'exprimant. C'est ce que montre la répression des syndicalistes ou des journalistes indépendants, voire des témoins eux mêmes lorsqu'ils restituent la vérité contre les mensonges d'état ou d'entreprise (on pense à Chelsea Manning). Par conséquent, il leur faut, pour se protéger, user des mêmes outils et mentir. Lorsque l'on raisonne en terme de classe, les principes monolithiques sont relativisés et renversés. Mensonges et menaces des dominants n'ont pas la même légitimité que ceux des dominés. Tant qu'il y a domination, il y a lutte et donc retournement des armes de l'ennemi. Face à la "justice", la police et l'armée, tout ne peut être dévoilé. De même, les artistes et les journalistes vis-à-vis de la censure doivent savoir user de détours pour être entendus et ne pas être étouffés.
Ainsi, la raison pour laquelle les dominés ne sont jamais crus n'est pas uniquement que leur expertise n'est pas reconnue. C'est que sous la menace vous devez être prudents dans ce que vous dites. Votre objectif est d'éviter le danger et non d'être exact. Aussi, dans l'action, un certain degré de mensonge est nécessaire. Comme il n'est personne qui ne soit dans l'action, la vérité doit être ce qui est dit augmenté de la connaissance de celui qui parle. Il faut alors s'appuyer sur l'expérience, l'observation, l'enquête et le témoignage.

Sécurité et vérité

En somme, l'autorité use de menaces comme outil de domination et se présente sous la figure de celui qui à la fois réprime et protège. Pour être efficace, ce pouvoir doit contrôler l'opinion, c'est-à-dire relativiser, amplifier ou même inventer les menaces qui nous guettent. L'antidote est le contre pouvoir et la restitution des menaces réelles par celles et ceux qui justement n'ont jamais la parole. Mais cela ne doit pas non plus faire oublier la menace qui pèse sur celui qui révèle une vérité déplaisante. C'est pourquoi, dans l'action et la lutte, on ne peut éviter de recourir au mensonge quel qu'en soit le degré.
Il ne s'agit pas de substituer au couple mensonge et menace celui de sécurité et vérité, car rien n'est plus menaçant et mensonger que ceux qui prétendent apporter cela. Il s'agit du masque même de la domination qui s'ignore ou se dissimule comme telle. C'est la devise de toutes les religions, la recette de tous les opiacés qui cherchent à stériliser la lutte contre les menaces et l'invention face à l'inconnu.
Le mensonge est indépassable, le langage n'étant pas le monde mais le jeu de ses métaphores et des ses métonymies. Toute vérité est relative. Il n'y a que des mensonges plus ou moins gros, des interprétation plus ou moins justes. Ce qu'il importe surtout de comprendre, c'est la motivation de celui qui parle pour connaître le statut de sa parole. De même, la menace est irréductible. Tout être est soumis au temps, à la disparition et au danger. Prétendre l'inverse est pur mensonge.
On se méfiera donc des solutions toutes faites, du prêt à penser, des consensus et du pacifisme superficiel. La vie sociale et politique est dynamique, pleine de tensions, de luttes et de création. Chercher l'inertie, c'est risquer de devenir le rouage substituable du mécanisme étatique ou capitaliste. C'est risquer la déshumanisation en tant que l'humain doit rester une question, un projet et doit résister à la grande fatigue qui le menace.

Raphael Edelman Nantes 5/2017





NUMERIQUE ET DEPERSONNALISATION


Ces dernières années on a vu s'effondrer les espoirs d'émancipation liés aux nouvelles technologies et au progrès technique, avec l'expansion du marketing sur internet et du contrôle politique, avec la loi sur le renseignement et l'état d'urgence. Nous avons alors l'impression que notre "intimité" est menacée. Mais cette façon de poser le problème est somme toute typique d'une société libérale soucieuse de préserver la sphère privée. Outre l'aspect égocentrique de cette question, quand ici et là des gens cherchent simplement à trouver ou se loger et se nourrir, elle n'est pas abordée sous l'angle politique. Le numérique pose problèmes mais il y a une tendance à poser de faux problèmes, ou secondaires, voire imaginaires ou minoritaires. Craindre pour son intimité est légitime mais ne relève parfois que du confort.
Nous tacherons de définir ce qu'on entend par "intimité" et proposerons de nous concentrer plutôt sur la notion de "personnalité" pour améliorer l'analyse. Ainsi la question sera-t-elle : quels sont les risques de dépersonnalisation dans notre société et leur conséquence ? Par quels moyens pouvons nous les combattre ? Nous nous concentrerons sur les figures du technicien et de l'intellectuel, pour montrer qu'ils sont avant tout complices de notre dépersonnalisation et à quelles conditions ils pourraient s'y opposer. Le choix du concept de personne plutôt que celui d'intimité permet d'insister sur la dimension relationnelle et pas uniquement personnelle, comme le voudrait une certaine fétichisation de la vie privée.

I. Les degrés d'intériorité.
Intimus signifie intérieur. C'est le centre de la perspective que nous portons sur le monde, avec notre vécu propre, lié à notre sensibilité, nos désirs, notre histoire. L'intimité désigne aussi la profondeur dissimulée de notre inconscient. Mais l'intimité n'est pas uniquement psychique. Il s'agit de notre nudité corporelle, habituellement cachée, contrairement aux mains ou au visage dans notre société. La pudeur, la honte, nous conduisent à nous dissimuler partiellement ou totalement quand nous nous lavons, pissons, chions ou baisons etc. Cela concerne ce qui est perçu comme animal ou sale. Quant au viol, on peut dire qu'il consiste à forcer l'intimité de quelqu'un. L'intimité est ambiguë Elle n'est pas pure animalité puisque l'animal n'est pas nu. Elle est en quelque sorte l'animalité de l'humain, cette part refoulée mais en même temps fondamentale car l'humain sans intimité n'est pas.
L'intimité peut être partagée avec des proches dans certaines circonstances. Ce rapport exclusif étroit et chaleureux peut devenir incandescent dans le cas des violences familiales. Les murs qui nous protègent nous enferment aussi. L'intimité peut dépasser la sphère domestique. On pense aux réunions non mixtes de féministes ou de racisé.es etc, à des groupes confidentiels, aux secrets d'état ou industriels, etc. et tout ce qui se rapport à la stratégie. Il y a donc intimité oppressive quand elle comprend des opprimés et opprimants (famille, travail, etc.), et des intimités émancipatrices entre égaux (cercles politiques, communautaires etc).

II. La personnalité comme interface.
Si l'on peut distinguer l'intimité et l'extériorité, dont les deux pôles sont la singularité ineffable et l'essence impersonnelle de son groupe d'appartenance social, il existe une zone intermédiaire : la personnalité (persona, masque). C'est le rôle que l'on construit partiellement en face des autres. Celui-ci peut évoluer en fonction des situations. Nous avons différentes personnalités. Elles se forment en s'affirmant contre ce qu'elles excluent. On se présente comme homme ou femme, homo ou hétéro ou bi. Ce qui la motive est complexe : soumission, affirmation, défense, simulation etc. Nous entretenons donc une certaine distance vis à vis de notre personnalité, ce qui en fait un art et une technique. La personnalité est donc une création grâce à laquelle on maîtrise la frontière entre ce qui est personnel et privé et ce qui est public. La personnalité montre à l'extérieur selon notre choix ce que l'on souhaite laisser transparaître de l'intérieur en l'idéalisant.
L'artificialité de la personnalité, sa superficialité, va de soi. Ce qui est critiquable c'est son instrumentalisation économique (personal branding) et morale (rejet). Mais il s'agit en même temps d'une protection. Nous forcer à ôter notre masque est une forme de violence et d'humiliation (camps de concentration, de réfugié.es etc.). La dépersonnalisation efface nos visages, nous végétalise. Lorsque notre personnalité n'est pas diminuée en étant réduite à une catégorie sociale, elle est carrément annulée lorsque l'institution nous inclut dans une population quantifiée. La personnalité comme une œuvre s'inscrit dans un style intelligible en le distordant pour lui donner une singularité. Cependant il ne s'agit pas de se livrer à un culte de la personnalité narcissique.
Tous les aspects de notre personnalité ne sont pas voués à être publics. Certains sont voués à une partie choisie de la société. Certains contextes nous incitent à cacher notre orientation sexuelle, religieuse ou politique, laquelle n'est absolument pas intime mais peut s'exprimer dans des cercles particuliers. En fait nous ne sommes pas tou.tes égal.aux quant à la possibilité d'afficher notre personnalité. L'homosexuel, le célibataire, le chômeur, le handicapé, le drogué, l'étranger, le gauchiste etc. (pour employer des catégories stigmatisantes) s'afficheront moins librement que les autres. La laïcité effective est moins la stricte séparation du public et du privé que la neutralisation des anticonformismes. Certes internet incite les minorités à s'exprimer mais à leur risque et péril (apologie du terrorisme, sanction, licenciement, blâme, etc.). Il n'y a donc pas simplement l'extérieur et l'intérieur mais différentes couches selon qu'on se socialise dans différentes sphères. La communauté permet justement de défendre sa personnalité sans subir la stigmatisation.

III Panoptisme et dépersonnalisation
Internet a démultiplié la logique panoptique - être vu sans voir - tout comme les caméras, les satellites etc. Le dispositif panoptique reste visible pour que nous puissions intégrer et intérioriser l'autorité. Cela explique la visibilité médiatique des lois sur la surveillance et l'état d'urgence. Une scission se crée entre ceux qui n'ont rien à se reprocher, parce que bien standardisés, et les autres moins conventionnels et soumis à la terreur d'état. Le mot terroriste est à géométrie variable. Il désigne les auteurs d'attentats sanglants mais aussi ceux qui ont l'air de pouvoir nuire aux intérêts de l'état et du marché (apologie du terrorisme, assignations à résidence, perquisitions chez les musulmans ou les écolos). La personnalité sous internet est un instrument d'oppression. Nous sommes sommés de l'exprimer (l'absence de compte est suspecte) mais en même temps elle est contrôlée et peut être réprimée.
La possibilité pour l'individu de gérer lui-même les aspects intimes ou non de sa personnalité est ce qui protège du totalitarisme. Mais si cette intimité est ou peut être violée par les dispositifs de contrôle alors il n'a plus cette garantie. A terme, l'expansion du système policier implique la disparition non pas seulement de l'intimité mais du politique, c'est-à-dire la possibilité pour différentes parties de la société de défendre leurs intérêts. Cela n'est possible qu'en ayant la capacité de se protéger du pouvoir pour rassembler ses forces. Ce processus est analogue dans le cadre du travail, où les nouvelles technologies ont le pouvoir de faire pénétrer un temps de travail non comptabilisé dans le temps et les espaces libres, c'est-à-dire dire intimes. La perte de contrôle de la personnalité et du bouclier de son intimité est préjudiciable à la liberté. Nos manières de travailler et de consommer deviennent transparentes et normalisées.
La personnalité est au seuil de l'intimité et de l'extériorité. En ce sens, elle peut être un vecteur de transformation sociale. Le design de soi, le personnal branding, le culte de la personnalité, l'auto-promotion et le narcissisme sont tout à fait opposés à l'émancipation collective et personnelle. La question est plutôt de savoir comment chaque singularité peut œuvrer de manière spécifique à l'émancipation de tous. Ce qui compte alors c'est le résultat, l'ouvrage et non la promotion personnelle. Le numérique en tant qu'outil peut bien sûr être utilisé dans un sens comme dans l'autre, en tant qu'outil commercial ou politique. L'exploitation de la personnalité d'une part tient du mensonge en valorisant l'apparence plus que les actes en se vendant, et d'autres part crée un système d'idolâtrie poussant à la concurrence ou à la vie par procuration.

IV. Le rôle des techniciens et des intellos
La technique est ambivalente. Elle produit autant d'effets pervers que d'effets souhaités. Plus elle est puissante, plus ces deux effets le sont. Aussi internet peut certes permettre aux individus et aux groupes d'entretenir des formes d'intimités à distance. Mais il peut nous rendre captifs de ces cercles, enfermés dans des bulles et fermés aux autres, à l'inconnu. Il peut aussi nous rendre plus transparents et donc vulnérables. Conjugué à d'autres techniques, comme les transports, il peut banaliser la séparation physique (travailleur.euses détaché.es, itinérant.es, réfugié.es etc.). La personnalité développée sur internet plutôt que la vie réelle tend à devenir spectaculaire. Internet est un lieu de mise en scène, de cadrage de reflet idéologique formaté de la réalité.
A l'échelle globale, le numérique représente la dernière conquête du capitalisme et accroît sa destruction du monde écologique et social. Le numérique a pénétré les sphères du travail et du loisir et a créé une dépendance systémique plus proche de l'empoisonnement général que de l'addiction individuelle. Il prétend nous mettre en relation mais nous sépare par des écrans. Il affirme créer un espace virtuel en colonisant notre temps personnel. La personnalité réelle à tout à perdre dans la personnalité virtuelle. Elle se meurt dans son avatar publicitaire avec pour seule règle de s'intégrer et se distinguer.
Avec le numérique, on confond culte de la personnalité, activité ludique et achat compulsif avec émancipation. Comme les automobiles, les télévisions, les téléphones etc, internet est un outil d'oppression qu'il faut détourner du système qui le produit pour le combattre. L'objectif véritable est de nous réapproprier le terrain de nos vies (rien à voir avec le sol national ou la terre mère), le contact avec les espaces et les êtres. On peut utiliser internet pour défendre ce qui est hors de lui, pour le détruire à la fin, en même temps que les banques, les prisons, les écoles, les gares, les aéroports, les hôpitaux, dans leur forme actuelle, doivent être détruits pour mieux échanger, se protéger, apprendre, se déplacer et se soigner. Les prothèses institutionnelles, dont internet fait partie, perdent en qualité ce qu'elles gagnent en quantité. Sur internet on a beaucoup d'amis rapidement mais de quelle valeur ? Dans les gares, on voyage mais de manière standardisée, sans voir la spécificité des paysages ou des gens. L'école éduque et formate plus qu'elle n'apprend.
Enfin, quelle est la place des intellectuels, des philosophes et autres penseurs ? Par leur statut et privilèges, ils sont eux-mêmes des acteurs du système et font mine de le combattre pour mieux le légitimer par un verni d'humaine liberté. S'ils sont efficaces en ce sens, ils devraient pouvoir l'être contre le système d'exploitation qui nous opprime, nous et d'autres encore plus. Mais il n'y a pas de symétrie. D'en bas ou en dehors nous ne sommes pas audibles. Et ce n'est pas si grave. Personnes n'a besoin de maître à penser. Ce que doit faire celui qui s'est spécialisé dans le maniement des mots, ce n'est pas parler à la place des autres mais se mettre à leur service et aussi savoir se rendre inutile. L'intello appartient à une classe contradictoire : il veut comprendre le terrain tout en se plaçant du côté de l'élite. Il doit donc sans cesse réfléchir à sa situation pour clarifier son jugement et ses actes. Les intellectuels sont donc plus souvent des gardiens de la réaction que les acteurs de la révolution. Ils font mine d'expliquer la réalité qu'ils dissimulent en la pliant à ce qu'ils ont appris à dire. Souvent ils ne savent pas de quoi ils parlent;

Nous avons montré que l'intimité ou intériorité désigne plusieurs niveaux. Puis nous nous sommes concentrés sur le concept de personnalité pour montrer les logiques de frontières entre l'intérieur et l'extérieur. Ceci a permis de comprendre que le problème du totalitarisme n'est pas seulement le viol de l'intimité mais la dépersonnalisation, ce qui atteint le politique et pas seulement le domestique. Enfin, nous avons montré quel rôle jouent les techniciens et les intellectuels dans la lutte contre le totalitarisme capitaliste. Celui-ci n'est pas d'emblée émancipateur et ne peut le devenir qu'à contre emploi. Il faut réfléchir à la destruction de la personnalité factice du cyber-surfer comme de l'intello.
Il n'est donc pas suffisant de se demander si les nouvelles technologies menacent notre intimité, si l'on ne comprend pas la place de l'intimité dans l'ensemble politique. C'est ce qu'a permis la reformulation de la question en terme de dépersonnalisation. Et en effet, il apparaît que les nouvelles technologies empêchent plus qu'elles n'autorisent l'émancipation individuelle et collective. Et il y a peu à espérer de ceux qui contribuent à cet état de fait, les techniciens et les intellectuels, à moins qu'ils emploient leurs compétences à détruire ce qu'ont fait leurs pairs pour laisser la place à ceux qu'ils ont étouffés. Nous avons besoin de destructeurs plus que de constructeurs. Non pas par simple nihilisme mais parce que la création véritable passe par la destruction des chaînes dans lesquelles nous croyons avancer en les renforçant.


Raphaël Edelman, Nantes V/2017

Credit Photo : https://fr.depositphotos.com/11985265/stock-photo-fear-and-terror-concept-with.html