lundi 11 janvier 2010

Le Pickpocket


LE PICKPOCKET
(Sur Samuel Boche,
http://samuelboche.com/)

S. Boche opère comme photographe dans le cadre architectural de la ville et participe à la culture urbaine spontanée issue de la société civile. On peut ainsi voir un art dans l’émanation de la société, en s’attachant aux traces laissées par les usages. Le tag est sans doute l’un des signes les plus explicites à ce sujet. Au photographe de s’emparer de l’art surgi des rues. Ils s'agit des multiples inscriptions, des signes graphiques ou non, volontaires ou involontaires, en plein, comme les encres, comme en vide, avec les incisions et, plus largement, les destructions. La création civile peut naître de la destruction des murs qui divisent les différents règnes. On défait les murs comme l’on fait le mur pour se libérer. L’enregistrement de cette fuite devient œuvre quand il s’identifie à elle, réunissant le viseur et le visé dans une démultiplication des perspectives.
Le devenir art des comportements induit une évolution du regard des habitants. Et si le photographe à son tour amplifie cet effet, il le peut de surcroît en éveillant ceux qui habitent à leur créativité propre. Il s'agit de faire prendre conscience ceux-là de l'action qu'ils ont déjà sur leur environnement afin qu'ils en deviennent maîtres. L’art urbain ne devient possible que comme destruction des structures. Le photographe alors réunit ce chaos en lui rendant son sens. Ce n'est plus alors la logique fonctionnelle et impersonnelle des ville qui apparaît mais celle formelle des corps individuels créatifs.
La ville contient l’articulation de l’intérieur et de l’extérieur des habitats. On peut qualifier l’intrusion de l’extérieur dans l’intérieur un dérangement. Il ne s'agit pas d'un viol, le mot serait trop fort. Le dérangement est plus ambivalent. Il suscite une gène mais en même temps un plaisir, celui de se livrer. La caméra est l’arme du pickpocket. Cet outil vous vide les poches. La photo dérobe à l’insu du modèle une part de vie privée. Mais elle rend au centuple à sa victime ce qu'elle lui a emprunté.
Le vivant s’invente des vies et des destins qui le poussent à fuir son habitat. Les maisons elles-mêmes nous expulsent d’elles-mêmes. En inventant leur vie les habitants inventent la ville. C’est leur exil qui relie entre elles les maisons qui les enfermaient autant qu’elles les protégeaient. Ainsi conçue, la douce violence urbaine est ce qui paradoxalement fait de l'homme un animal politique. Pour s’approprier l’espace extérieur, il faut qu’évoluent les habitudes nées de l’intérieur des maisons. Et l’on voit alors que l’on ne voyait pas. La rue se dompte en se domptant soi-même dans les gestes comme les regards. D’ailleurs le geste ne devient tel que par le regard porté sur lui. Ce qui fut un mouvement échappant à notre attention, devient chorégraphie sous l'oeil extérieur.
La vile comme terrain de jeu propose à tous son vide, ses débris, ses taches, ses bruits et ses difformités. Ouverte, elle séduit et effraie, comme un gouffre donnant à voir la réalité en face. L’art de la rue en dévoile la vie avec la participation consciente ou non de ses habitants. Ce que l’art du photographe propose, ce n'est pas le spectacle mais l’art lui-même. L’expression invite à s’exprimer et à inventer. Voir les photographies de Samuel Boche, ce n'est pas assister passivement à une réalité lointaine, mais sentir en soi croître la créativité du regard et du geste.
La ville vécue offre une myriade de microcosmes qui sont autant de lieux d’errance. A coté, l’intérieur de la maison paraît un macrocosme abstrait et confortable. Sortir, alors, c'est quitter l'évidence de la coquille, et s'inscrire dans le bruissement du monde. Les paysages des villes, ce sont les visages qui la reflètent. Ou alors le visage est un paysage dans le paysage comme un détail capital. Non pas que la campagne échappe à cette règle, mais elle n'offre pas avec la foule ces vues qui elles-mêmes nous regardent.
La ville est l’écran des fictions quotidiennes des hommes en leur labyrinthe. Et c’est ce labyrinthe même qui différencie chacun. Car si la ville suivait un ordre unique et monotone, il n'y aurait plus alors d'habitants, agissant et étant, mais des habitations au sens le plus neutre.

Raphaël Edelman