jeudi 28 janvier 2010

L'ère de la campagne

L'ère de campagne
(pour le festival festijonl'hop
http://www.jonglhop.com/)

Qu'est-ce que la campagne sans ou avant la ville ? C'est l'état de nature, plus ou moins réel ou fictif, historique ou théorique. On imagine des hommes d'abord nomades dans une nature qui n'est ni la campagne ni la ville ; puis la sédentarisation, avec un début de centralisation du pouvoir. Apparaissent les villages, ancêtres des villes mais encore minoritaires.
Quand donc apparaît vraiment la ville ? Nous connaissons de grandes villes antiques, comme Babylone ou Athène. Elles constituent un centre politique, commercial, religieux et culturel. Plus le pouvoir est centralisé et s'étend pour constituer des empires, plus la ville (et plus particulièrement la capitale) devient le lieu de la souveraineté. Avec l'industrialisation, et la puissance technique, la domination matérielle autour du noyau de la ville a renforcé le règne symbolique. Coeur de l'économie, la ville a peu à peu absorbé les populations. De cette absorption est née la campagne, idéal inverse de celui de l'urbanisme utopique. La campagne rêvée, symbolisant le retour aux sources, la nature bienfaisante, est venue panser les plaies des urbains déçus.
Ainsi la campagne est-elle née de la ville, d'un regard rétrospectif sur un mode de vie passé. Certes on peut toujours vivre à la campagne. Mais désormais on sait que l'on s'éloigne alors de la ville, que l'on se retranche en quelque sorte de ce qui est devenu l'espace de la civilisation. La migration rurale apparaît comme un ensauvagement. Ce qu'il faut comprendre ici, c'est qu'au départ ni la ville ni la campagne n'existaient, que la ville a créé récursivement la campagne et que peu à peu la campagne retournera au néant. Car elle sera devenue la carrière de la mégapole, la matière d'une seule forme urbaine. Les paysans sont devenus des agriculteurs, des ouvriers agricoles. Les champs comme les mines sont des puits de matières vivantes ou mortes qui alimentent la cité. Si l'on se plaît à vivre dans ces greniers, c'est pour leur charme désuet, construits par la peinture puis les promoteurs et l'industrie du tourisme. Mais être physiquement dans ce qui fut la campagne n'implique pas qu'on le soit mentalement. Les yeux sont rivés sur la ville grâce aux médias qui rarement s'éteignent.
La campagne a disparu avec son industrialisation. Et ce que l'industrie y transfère avec ses déchets, c'est un idéal de santé et d'hygiène. L'écologie n'est qu'une extension anthropomorphique du dogme de la santé et du paradis terrestre. Ce qu'il reste de la campagne, ce sont des lieux à assainir pour le plaisir des yeux et le bien être du corps. Qu'on regarde de plus près et l'on verra que la campagne n'est plus qu'une ville déguisée en paysage, une représentation dont on aimerait se débarrasser de l'odeur lorsqu'elle ne ressemble pas à celle des nos encens.

Raphaël Edelman