mardi 10 mai 2011

LE TOURISME SOLIDAIRE


On assiste au développement d'une activité hybride, le tourisme solidaire, qui compense les défauts du tourisme de masse par l'action humanitaire et semble offrir une activité enrichissante pour le voyageur et l'autochtone. Mais il faut s'interroger sur les limites de ce modèle. Peut-être n'est-il pas aussi parfait qu'il y paraît. Est-il possible de lier commodément l'activité de loisir du voyage avec une authentique utilité ? Quels sont les effets réels de ce genre de tourisme, outre la bonne conscience que se donne le touriste solidaire. Peut-on retrouver dans cette activité, en dépit de son apparente générosité, les travers du tourisme de masse ? A quoi doit-elle ressembler pour éviter de nuire malgré nous aux peuples visités ?

Le tourisme solidaire entend conjuguer la découverte de soi, de l'autre et l'aide à autrui. C'est une façon de dépasser l'image négative du tourisme inutile et néfaste, futile et paternaliste, égoïste et auto-centré. Le tourisme est par définition le voyage d'agrément, inutile par rapport au voyage d'affaire. Avec le tourisme solidaire, on tente de réconcilier l'agréable et l'utile. On peut peut-être trouver des précurseurs parmi les missionnaires, les scouts ou les éclaireurs. Mais l'aventurier, ancêtre lointain du touriste, n'agissait bien souvent que par un intérêt, en vue du prestige ou de la richesse. L'intérêt du touriste tient lui à la part romanesque du voyage. Sa quête est celle du dépaysement, de l'expérience esthétique. Le voyage humanitaire paraît dépasser la motivation égoïste du guerrier conquérant, de l'explorateur avide ou du touriste en quête de spectacle.
Il y a différentes manières de partir découvrir l'autre. Pour lui faire la guerre ou l'étudier plus respectueusement. Le voyage peut être est motivé par la vanité mais aussi la curiosité, l'envie de découvrir autre chose et d'autres aspects de soi-même. Les voyageurs d'autrefois pouvaient être des hommes lassés par leur propre sociétés, en quête d'un ailleurs et qui cherchaient à fuir la servitude dont ils souffraient sur leur territoire pour s'élever ailleurs. D'un point de vue philosophique, le voyage fut perçu par des penseurs comme Montaigne et Rousseau comme une façon d'apprendre à nous considérer nous-mêmes comme des étrangers. A ce titre le récit de voyage est l'ancêtre de l'anthropologie. La rencontre avec les peuples offre l'intérêt de nous faire connaître d'abord l'homme dans sa généralité. A travers les rencontres, on perçoit des points communs. Ensuite, on se perçoit soi-même différemment, en tant qu'étranger d'un autre. Goethe dans l'une de ses lettres confesse la chose suivante : "je n'ai jamais jeté un regard ni fait un pas dans un pays étranger sans l'intention de connaître dans ses formes les plus variées l'universellement humain, ce qui est répandu et réparti sur la terre entière, et ensuite de le retrouver dans ma patrie, de le reconnaître et de le promouvoir". Si l'on veut comprendre ce qu'est l'homme dans sa généralité, il faut donc aller vers l'étranger. "Quand on veut étudier les hommes, avait déjà remarqué Rousseau, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d'abord observer les différences pour découvrir les propriétés" (Essai sur l'origine des langues).
L'homme n'est certes pas un ange. Mais est-il fondamentalement mauvais ? Qui ne tendrait pas le bras pour rattraper un enfant qui tombe ? Le voyageur peut tout à fait être pris d'une envie de venir en aide à ceux qu'il rencontre. Souvent, ceux qui voyagent dans les pays pauvres sont dépités de ne pas pouvoir faire grand chose. Nous avons aussi quotidiennement un contact avec la misère des autres par les médias. Face à notre impuissance devant le petit écran, on désir faire un geste dans la réalité, en faisant des dons ou en s'engageant dans une association. Les opérations humanitaires sont aujourd'hui nombreuses. Cependant, selon Andrew Cunningham (membre de la section hollandaise de MSF dans Libération, 18/02/2011) plusieurs analyses parues ces dernières années dans la presse témoignent du rétrécissement de «l’espace humanitaire». Ici ou là, les actions de secours se verraient aujourd’hui plus entravées qu’hier, le droit humanitaire serait moins respecté, les acteurs de l’aide prendraient plus de risques, accèderaient plus difficilement aux populations affectées, elles-mêmes moins secourues. Pourtant, les acteurs de secours n’ont jamais été aussi nombreux, tandis que leurs moyens augmentent et que le nombre de guerres diminue.

L'enfer est pavé de bonnes intentions rappelle le dicton. Nous pensons bien faire et ne nous rendons pas toujours compte des dégâts que l'on engendre. Ceux-ci deviennent d'autant plus importants qu'on s'obstine à ne pas les voir. Le tourisme solidaire cherche à apporter de l'aide et n'y parvient que dans une certaine mesure. Il doit rester conscient de ses limites et parfois mêmes de ses travers.
Quand on voyage, on peut tenter d'adopter tant bien que mal un mode de vie étranger, parfois à l'extrême. On connaît la figure de Lawrence d'Arabie, archéologue, officier, aventurier, espion et écrivain britannique, qui à partir de 1911 visita régulièrement le Moyen-Orient afin d’y mener des fouilles jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Ses nombreux voyages en Arabie, sa vie avec les Arabes, à porter leurs habits, apprendre leur culture, les rudiments de leur langue et de leurs dialectes, allaient s’avérer des atouts inestimables durant le conflit. Plus nombreux sont sans doute les spectateurs qui au contraire préfèrent conserver leurs habitude. C'est à cela que l'on distingue le touriste du voyageur. Le touriste reste spectateur quand le voyageur se veut acteur.
La générosité du voyageur impliqué à l'étranger peut parfois receler une part cachée. Elle peut entraîner le sentiment plus ou moins conscient que l'on doit recevoir en échange ou que l'on peut exiger des choses en retour. Le don est un échange avant tout symbolique. Le donateur, s'il se déleste de ses biens, éprouve au fond de lui-même le sentiment de les avoir placés. Si on lui manque de respect, il considérera cela injuste en vertu de ce qu'il a fait de généreux. Et le donataire lui se considérera endetté et soumis d'une certaine manière. Comme l'a montré Mauss, le don réclame le contre-don. Le potlatch des indiens du nord ouest américain consistait à rivaliser de dons. Il requiert d'offrir plus qu'on ne reçoit pour ne pas perdre la face. Les premiers colons européens ont pu considérablement spolier les indigènes qui pratiquaient le potlatch, car ils échangeaient de l'or contre de la bimbeloterie ; les Indiens croyant à la valeur « potlatch » de ces échanges pensaient que ces trocs étaient équilibrés.
Le touriste désir rencontrer des terres inconnues, mais très vite il aménage ces terres pour qu'elles ressemblent à ce qu'il connaît. Maison, home, colonie, centre de vacance sont des espaces barrières que se crée le voyageur. Lorsque les indigènes sont affectés par ces espaces, on aboutit à une déculturation et l'on détruit ce qu'on étudie. Les infrastructures touristiques peuvent avoir pour effet d'instaurer des dommage matériels (pollution), économiques (mobilisation des ressources) qui ne sont que superficiellement compensés par une manne provisoire. Quant à l'effet spirituel, il repose sur la restructuration des rythmes collectifs et la diffusion des appareils modernes techniques et médiatiques.
D'après Nadège Chabloz, doctorante à l'école des hautes études en sciences sociales, "les touristes solidaires se mentent à eux-mêmes sur l’authenticité de ce qu’ils voient pour préserver leur enchantement touristique, dérogent à la charte de «bonne solidarité» en faisant des dons individuels, en filmant et photographiant parfois plus qu’ils ne participent à la vie du village. Les hôtes prennent de lourdes commissions sur les achats, facturent des prestations hors forfait, inventent d’ "authentiques" danses pour touristes, intègrent superficiellement les voyageurs au village, se font porter pales quand il s’agit d’animer des ateliers artisanaux. Mais le malentendu le plus profond semble être celui lié aux conceptions divergentes du développement entre touristes, villageois et l’organisateur. La propension commune des touristes à vouloir protéger à tout prix les villageois de la modernité se traduit ici par des « pas de télé pour eux" et "qu’ils jouent avec leur bout de bois au lieu de s’amuser avec des souris"". Le simple touriste de passage prescrit alors la manière d’utiliser l’argent gagné par les autochtones (Les rencontres paradoxales du tourisme solidaire", in Les Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Paris, décembre 2007, n°170. p.32-34).
On a dit que les caméras des anthropologues ont remplacé les fusils des soldats alors que les civilisations colonisées arrivaient au bord de l'extinction. D'une manière générale, le vivant disparaît comme tel quand il devient objet de science et entre dans un calcul. L'anatomie étudie le cadavre et le langage de la science est le calque desséché de la réalité. Ce que l'on doit considérer, c'est que la connaissance, pas plus que l'intervention, ne laisse son objet intact. Tout ce que nous manipulons pour le connaître entre dans la dépendance de l'observateur. En langage juridique, on dit que "le mort saisit le vif". La règle résulte de l’article 724 du Code civil : l’héritier acquiert la succession, parfois sans le vouloir et sans le savoir. On peut alors suggérer que nous ne rendons pas compte non plus de ce dont nous héritons, en devenant les témoins cultivés des cultures que nous détruisons. Il faut se rendre compte que la connaissance comme l'action ont une incidence sur leur objet. L'ignorer c'est ne pas prendre en charge sa part de responsabilité.

Le tourisme solidaire vise donc à associer le plaisir du voyage à l'utilité de la solidarité. Mais le tourisme reste fondé sur un ensemble de préjugés et d'idéaux et la rencontre avec autrui risque souvent de n'être qu'un malentendu. Derrière l'aide apportée, on peut retrouver une certaine forme de paternalisme. Avec la présence du touriste, la culture locale est modifiée. Le tourisme solidaire offre un intérêt pour soi, grâce au voyage, et pour autrui, avec l'aide apportée. Il peut fournir une assistance qui complète ou remplace les devoirs des Etats. Mais il faut rester prudent car on peut par maladresse asservir les peuples en croyant les aider. Il importe de valoriser la culture vivante que l'on rencontre et de ne pas se satisfaire de l'image que l'on se donne de nous-mêmes et des autres.

R. Edelman

LES BATEAUX DE PLAISANCE OU DE SPORT



La mer est devenue un lieu de loisir alors qu'auparavant elle fut un lieu de pêche et de conquête. L'industrie fournit les instruments de ce loisir. Un type de bateau conçu pour le plaisir et le sport doit être pensé, produit et amélioré. Mais la mer n'est elle pas un mythe ? Ne s'agit-il pas de travailler à la persistance de ce mythe ? La mer n'est-elle pas aussi une réalité ? Comment devons-nous nous inscrire dans cette réalité ?

Longtemps le bateau a été un outil essentiel pour les hommes. Le bateau permettait de pêcher ou de faire la guerre. Aujourd'hui, il est rejoint par d'autres transports comme les avions. Dès lors, la navigation est devenue un sport de plaisance. Outre une utilité encore actuelle parmi la diversité des véhicules, il jouit d'une notoriété particulière liée à la symbolique de l'eau et de la mer. On ne va plus en mer par nécessité mais aussi en vertu d'un certain idéal sportif, d'effort et de détente. Le face à face entre l'homme et la mer est perçu comme une lutte initiatique et une histoire d'amour, comme celle du torero avec le taureau.
Il y a des bateaux fluviaux et maritimes. La mer présente plus de danger que le fleuve dont la berge n'est jamais loin. La piscine est opposée à la mer. La mer est un milieu extrême, comme la banquise, le glacier ou l'espace sidéral. On ne peut y subsister qu'avec de l'outillage et du savoir-faire. Ici pas d'amateurs, que des professionnels ou des passionnés, pas de jeux d'enfants, des jeux d'adultes.
La mer représente un portion importante de la nature. L'océan mondial occupe 71 % de la surface de la terre. En même temps, c'est une nature étrangère à nous, où les conditions de vie sont extrêmes. En comparaison, la nature de la campagne est une nature hospitalière, en symbiose avec l'homme. Mais la nature élémentale et informe de la mer n'est pas la demeure de l'homme. Chez Levinas, l'élémental est l'indéfini, l'illimité de la matérialité de l'Etre face à quoi se dressent nos demeures.
L'idée de dépassement est liée à la conquête maritime comme de tout espace difficilement accessible. "Dans l'eau, la victoire est plus rare, plus dangereuse et plus méritoire que dans le vent" écrit Bachelard (L'eau et les rêves). L'homme qui parvient à vivre en mer est endurci. Il sort renforcé par la flagellation de l'eau violente. Sa vie sur le plancher des vaches devient alors plus aisée qu'aux autres. La mer participe d'un rite initiatique après lequel on a grandi. Il constitue un espace sportif naturel, le sport étant la conjugaison de l'effort et du divertissement.
La mer mène aux confins de la terre. C'est la frontière avec l'ailleurs, voire l'au-delà. C'est au fond la limite de la vie, tellement radicale qu'on ose à peine y envoyer les défunts. C'est aussi l'endroit d'où l'on ne revient parfois jamais (F. Ozon, Sous le sable). La mer est d'autre part le berceau de l'humanité, puisque les êtres rampants sont un jour sortis de l'eau. "Quant à la mer, son sel doit avoir été mon premier sang dès avant ma naissance" écrit Swinburne. Au milieu de la mer, nous sommes dans l'élémentaire, l'informe, au milieu du chaos originel, de la démesure sublime et principale.
La mer nous rapproche de l'essentiel. On y voit la lutte avant les lutteurs remarque Bachelard (ibid.). Cette lutte contre l'impersonnelle et l'anonyme de la matière peut être personnifiée par la lutte contre la monstruosité. "L'eau est pleine de griffes" (Hugo). Les essences, qui dans la perception nous permettent d'identifier différents types d'expériences, trouvent leur image dans ce qui est générique : le ciel, le sable. Ces essences peuvent également être personnifiées comme divinités : les dieux, les démons.
Voyons ce que nous dit le poème de Baudelaire L'Homme et la Mer : "Homme libre, toujours tu chériras la mer! La mer est ton miroir; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. Tu te plais à plonger au sein de ton image (...) ; Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes; O mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets! Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remords, Tellement vous aimez le carnage et la mort". Le marin symbolise un homme dur et courageux mais aussi plein de profondeur. Le marin est un lutteur. Le capitaine est un conquérant. L'homme de la mer, homme libre et profond, est admiré et craint.
Les hommes ont commencé à utiliser des embarcations pour pêcher. Mais un jour, ils sont partis à l'aventure en haute mer. La question se pose de savoir ce qui a contraint l'homme à passer de la pêche à l'aventure. Pour Ulysse, il s'agissait de quitter Ithaque pour faire la guerre à Troie. Les Croisés eux partirent à la conquête de la terre sainte. Plus tard, à la fin du moyen âge, les voyages, avec des hommes comme Christophe Colomb, devinrent un moyen d'étendre son économie, son pouvoir et son savoir. Aujourd'hui, le loisir permet au particulier de vivre une expérience extraordinaire et gratifiante.
A présent, outre les marins et les aventuriers, ce sont les plaisanciers ou les sportifs qui prennent la mer. Quelles sont leur motivations ? Le prestige, la reconnaissance, l'envie de se distinguer par des loisirs risqués et laborieux, le dépassement de soi, la quête romantique d'un ailleurs ? Comme le disait Schopenhauer, "le monde est ma provocation". Je connais le monde, je me connais et je me fait connaître d'autant mieux que j'affronte le monde. La confrontation avec la mer est donc précieuse. Elle se démocratise lentement, même si elle reste une activité luxueuse. La navigation de plaisance est de plus en plus courante. En 2005, le nombre total de nouvelles immatriculations (voiliers et bateaux à moteur) a progressé en en métropole (+5% en deux ans, pour atteindre 23 395 immatriculations) et surtout dans les départements d'outre-mer (avec près de 22% d'augmentation des nouvelles immatriculations en deux ans).

Le bateau, outre sa dimension symbolique, représente une réalité complexe. Le bateau fonctionne selon des techniques et des lois scientifiques et engage des instruments pointus. C'est d'abord une machine sophistiquée. De simple outil pour flotter sur l'eau, le bateau est devenu un système d'outils, une machine, propulsée de plus en plus rarement par l'homme (le kayac, le canoë, l'aviron demeurent pratiqués). Le bateau sportif ou de plaisance uniquement continue d'utiliser la voile de façon significative dans les pays industrialisés. Toutefois, de nouvelles techniques réintroduisent une traction à voile sur des gros cargos porte-conteneurs pour diminuer la consommation d'énergie fossile.
La mort d'un navigateur rappelle la réalité de la mer. La mort dans ce cas est perçue par la majorité comme le consécration du courage guerrier davantage que comme échec. Mieux vaut la mort que l'abandon. Ici s'exprime un certain héroïsme, dont l'essence demeure idéaliste. L'héroïsme est l'indifférence téméraire à l'égard de la réalité. Pour Hegel le héros épique est confronté à des forces extérieures qui peuvent l'écraser, mais devant lesquelles son triomphe est possible. L’épopée est faite de ce conflit surmontable qui symbolise la lutte gigantesque de l’homme contre la nature vue sous les traits du destin. Le héros tragique est aussi au cœur de ce conflit, mais lui accepte sa défaite : écrasé par un Destin tout particulièrement acharné à le perdre, il trouve dans les accents de sa plainte une énergie qui ne dément jamais la vitalité héroïque. La tragédie exprime avec solennité le rituel de cette défaite annoncée en condensant à l'extrême la crise décisive. Il fallait, chez les Grecs, être mort pour être reconnu héros, c’est-à-dire objet d’un culte (le mot héros , qui désigne un mort détenteur d’un potentiel vital exceptionnel, est d’origine crétoise). Le terme "héros" s'applique à des êtres demi-légendaires, appartenant à un lointain passé, mais considérés comme supérieurs et objets, à l'instar des dieux, d'un culte spécial.. Dans le Ménon (81c), Platon, citant Pindare, considère que les héros sont ceux qui ont droit à une dernière vie privilégiée avant la délivrance finale de l'âme.
L'aventure en mer constitue une prise de risque. Il faut donc prendre un grand nombre de précautions, bien s'équiper et se préparer. Cela exige un certain coût financier et temporel. Notre époque est obnubilée par la sécurité. Les lois des assurances ont pour effet qu'aucun risque inconsidéré ne peut être pris au niveau individuel (même si au point de vue industriel une telle prudence n'est pas toujours de mise). Un paradoxe apparaît entre une société surprotégée, balisée, surveillée par satellite et un goût médiatique de l'aventure extrême, qui n'est souvent rien de plus qu'une mise en scène spectaculaire et non une véritable épopée solitaire.
Aller en mer exige donc une véritable motivation et ne peut être le fait que de personnes exigeantes envers elles-mêmes. Ceci à moins de ne rechercher que le repos près d'une côte. Par rapport au catamaran, le yacht ne représente qu'une plate forme de loisir. Il est la modélisation timide de grands navires comme le Titanic bâtis pour nier la réalité du milieu. Le yacht confortable s'efface devant la mer pour un décor de carte postale actualisé, puisqu'on peut respirer son odeur et y plonger. Mais rarement l'on s'éloigne au large (excepté dans les faits divers pour éliminer discrètement un rival).
Le confort des bateaux a augmenté parce que notre équipement et notre sensibilité ont augmenté. L'histoire de la navigation est l'histoire d'un incroyable progrès des techniques, des troncs taillés, en passant par l'invention du gouvernail et de la boussole, jusqu'au sous-marin nucléaire. En même temps, notre mode de vie est incroyablement plus confortable que celui de tous nos ancêtres. Par conséquent, nous avons une véritable exigence en matière de confort et de sécurité.
Mais même sur les bateaux de plaisance, on peut soupçonner une petite quête d'inconfort : l'eau qui mouille, le vent qui souffle, la petite aventure. On a quitté son canapé. Sur un bateau de course, le confort est réduit au minimum. Cependant, l'ergonomie des outils est tout de même une façon de se faciliter la tâche. Au fond, ce n'est pas l'inconfort que l'on cherche, mais la sensation forte et un dépassement des limites de son corps. Dans le sport, l'ergonomie est un confort qui permet de dépasser la douleur pour atteindre l'extase. Le sport est masochiste, ou plutôt sadique, au sens où chez Sade le libertin jouit d'autant plus qu'il subit des épreuves difficiles.

La mer apparaît comme une figure mythique et idéalisée. Elle symbolise le défi, l'aventure, la quête d'un ailleurs, un face à face avec le divin et le dépassement du quotidien. La navigation est une provocation de la réalité. Elle cherche la confrontation à l'élémentaire pour s'ouvrir le plus directement à l'être de la nature. La mer est un mythe : il faut préserver l'aventure symbolique de la mer. La mer est aussi une réalité : il faut envisager l'effort et le risque de la confrontation à la mer.

R. Edelman

L'ASSURANCE SANTE



On assiste aujourd'hui à une privatisation du système de la santé. Des mutuelles complémentaires proposent un service supplémentaire payant pour compléter et améliorer la couverture maladie universelle. Ce fait est d'autant plus intéressant que la sécurité dans le domaine santé est une valeur particulièrement précieuse dans nos société. Le thème de l'assurance santé se rapporte donc à la fois à nos préoccupations économique et médicale. Politiquement, on peut se demander si la mutualisation privée ne risque pas de creuser les inégalités d'accès aux soins.

Le système de l'assurance permet d'éviter de tout perdre en cas de coup dur, en partageant d'avance les dommages, avant même qu'un membre ait eu un accident. "Assurance" vient de assecurare qui signifie « mettre en sécurité, protéger ». Il s'agit donc de se mettre à l'abri du danger, aussi lointain soit-il. L'assurance offre une sécurité dans la mesure où on est sûr de ne pas tout perdre en cas de problème. Quelqu'un qui tombe malade ne risque pas en plus de se trouver sans ressources. La sécurité repose sur la prise en compte de ce risque. L'objet du risque est l'accident, qui par essence est un cas particulier. On profite donc d'une période normale pour, peu à peu, se préparer pour le moment inopportun, lequel va occasionner des dépenses particulières. Cette prévision n'est pas une prédiction mais une précaution. Il ne s'agit pas de se préparer à ce qui va nécessairement arriver mais plutôt à ce qui va probablement arriver. Comme on sait seulement quoi (c'est-à-dire ce qui peut arriver), mais non à qui quelque chose va arriver, on se mobilise à plusieurs pour protéger le premier qui sera affecté par tel ou tel mal.
En même temps, cette assurance est liée à une mutualisation et donc à l'entraide. Il ne s'agit pas simplement d'une épargne individuelle mais aussi d'une mise à contribution de la collectivité dans l'intérêt de tous et de chacun. La mutualisation entre dans le cadre humain de la politique au sens de l'organisation de la vie sociale. Les hommes sont solidaires et s'entraident. Ainsi chacun verse de l'argent à une caisse commune qui profite au premier qui a un problème. Au fond, la mutualisation est la base de la chose publique. Selon ce principe, chacun participe modestement à créer les conditions de soutien aux plus défavorisés. La retraite, l'allocation chômage, la sécurité sociale fonctionnent sur ce principe qui est un mode de répartition et de partage des richesses.
La santé est devenue une préoccupation majeure. Garder la santé est aujourd'hui tout aussi important que gagner le paradis autrefois. La santé est la version laïque du salut. Cela veut-il dire que la santé est plus concrète ou réelle que le salut ? En un sens, la santé est également abstraite. On ne connaît vraiment ce qu'est la santé qu'une fois que l'on a été malade. On réalise également que l'on est en bonne santé lorsque l'on se compare à ceux qui souffrent. Le bien en général est saisit comme ce que l'on ne possède pas ou comme ce que l'on redoute de perdre. On se représente un bien le plus souvent comme un meilleur. Dans ce cas le bien est est défini négativement comme l'absence de problème. Mais le problème est ce qui fait apparaître les choses. Par exemple, je me rend compte que la nourriture est un bien lorsqu'elle vient à manquer. Mais ce qui ne peut manquer est au fond indifférent et ne peut être un bien. L'assurance santé est donc une assurance sur un désir : la santé comme horizon d'attente.
L'assurance santé est intéressante pour nous dans la mesure ou les soins préventifs, comme les soins curatifs, peuvent grâce à elle être pris en charge. Ce qui évite de laisser une situation empirer ou de ne pas aller chez le médecin faute de moyens. La santé réclame prévention et guérison (Hygée et Panacée), c'est-à-dire une double dépense avant et pendant la maladie ("après la maladie" équivaut à "avant une prochaine maladie". Je continue un traitement parfois après la maladie pour m'assurer de ne pas rechuter). Si l'on est très pauvre, on s'en remet à la chance de ne pas tomber malade. Mais si l'on a plus de moyen, personnellement ou grâce à l'entraide, on prend des mesures plus concrètes. La prévoyance nous rend moins vulnérables au hasard.

Les mutuelles privées sont, selon certains observateurs, inégalitaires par rapport au système social étatique (cf. Cécile Prieur, "Le système de santé en voie de privatisation ?", Le Monde du 09.07.09). Avec le système de santé public, chacun cotise en fonction de ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins. Mais chacun reçoit en fonction de ce qu'il aura réussi (ou non) à payer avec la mutuelle privé. Si la mutualisation est en soi une bonne chose, il faut bien distinguer la mutualisation privée et la mutualisation publique. Nous allons voir que les critiques de la privatisation du système social reposent sur la dénonciation de la répartition inégalitaire des richesses.
Peu à peu les services publics sont privatisés. Aujourd'hui près de 92 % des français possèdent une couverture complémentaire. C'est, selon les défenseurs libéraux, une manière de réduire les charges de l'Etat ainsi que le montant des impôts et de stimuler la concurrence entre les entreprises. Des secteurs de l'Etat, comme le transport ou l'électricité, ont ainsi été transférés à des entreprises en concurrence. Celle-ci se doivent d'être rentables, c'est-à-dire de gagner de l'argent. On peut alors craindre de voir la logique du profit supplanter celle de la solidarité. Dans ces circonstances, l'argent pourrait passer avant la sécurité (celle des usagers comme des employés). La privatisation des chemins de fer en Angleterre, par exemple, a semble-t-il diminué leur fiabilité pour cette raison. Pour être compétitif et ne pas trop perdre en bourse, les dépenses pour la sécurité peuvent être économisées. Réparer l'accident est peut-être même parfois moins coûteux que de le prévenir. De nombreux accidents industriels semble résulter de ce calcul.
La solidarité d'Etat n'a en droit aucun but lucratif. Le plus important n'est pas le déficit de moyens financiers mais l'objectif hédoniste de veiller au bien de tous. Le rôle de l'Etat est de chercher des fonds et de les répartir correctement. Si les dépenses de santé augmentent dans notre civilisation en raison de l'allongement de la durée de vie et des progrès de la médecine, l'Etat peut adapter les impôts et la répartition du budget national. Il peut aussi légiférer sur le coût de la médecine et imposer des limites à l'industrie médicale. Mais une autre voie est engagée qui consiste à privatiser la sécurité sociale, c'est-à-dire à déléguer à des entreprises d'assurance la couverture maladie. La politique n'est-elle pas dans ce cas déléguée à l'économique, puisque la régulation du système n'est plus l'objet d'une décision publique mais d'un équilibre plus ou moins stable entre des entreprises privées ?
La privatisation du système social déleste l'Etat d'un certain poids. Au lieu de payer des impôts, on cotise. Mais cette manière de faire est individualiste. On met de l'argent de côté pour soi ou ceux du même rang que soi. L'idée alors n'est plus d'améliorer l'ensemble de la société. En cela ce mode de répartition creuse les différences sociales. 7 % des français échappent à toute couverture complémentaire. Pour ces personnes, qui ne peuvent bénéficier de la CMU, adhérer à une mutuelle représente un trop gros effort financier. La proportion de personnes " sans mutuelle " est ainsi de 15 % chez les ouvriers et de 18 % chez les chômeurs contre 5 % chez les cadres. La solidarité privée privilégie les plus riches car la qualité de la protection dépend de la somme versée à l'assurance. Il s'agit donc d'un mode de placement et non rigoureusement d'une redistribution des richesses. Ceux qui en ont les moyens s'entraident entre eux en ayant une mutuelle qu'ils peuvent payer. Ceux qui n'en ont pas n'ont pas de couverture sociale ou ont une couverture minimum. Ce qui signifie qu'ils n'ont pas accès aux soins comme les autres. On peut accepter cette réalité au nom du pragmatisme, en disant que dans toute société les pauvres ont moins de privilèges que les riches. Ou alors, on peut s'y opposer et dans ce cas militer en faveur d'avantages compensatoires pour les pauvres de la part de l'Etat.
La distinction entre riches et pauvres n'a jamais été aussi forte que dans les civilisations modernes. Cette distinction purement économique n'existe probablement pas dans les "sociétés primitives". Celles-ci se caractérisent par une solidarité mécanique, une notion introduite par Émile Durkheim dans De la division du travail social (1893). Contrairement à la solidarité organique des sociétés modernes, la solidarité mécanique résulte de la proximité. Les individus vivent ensemble dans des communautés. Le poids du groupe est très important (famille, travail). Les individus partagent des valeurs communes très fortes : la conscience collective est élevée et aucun écart à la norme n'est toléré car, en remettant en cause la conscience collective, c'est la cohésion sociale dans son ensemble qui peut être mise en question. Les membres de la société sont peu spécialisés et peu différenciables par leurs fonctions, il y a une très faible division du travail. Au contraire, dans nos société organiques, la division et les écarts économiques sont élevés.
De plus, la santé et la sécurité, dans nos société, sont devenues des enjeux commerciaux (industrie pharmaceutique, dispositifs sécuritaires, etc.). On peut alors se demander s'il est moral de faire entrer ainsi dans le business la question de la sécuité. Peut-on par exemple considérer que la police puisse protéger uniquement ceux qui ont le moyen de s'offrir ses services et laisser les autres citoyens se débrouiller avec leur délinquants ? Transformer des services publics en entreprises risque donc d'engendrer des inégalités. On affirme parfois que la concurrence entre les services les oblige à les faire progresser. Mais ce n'est parfois qu'une compétition concernant la communication à laquelle on assiste et non une course à la qualité réelle. La publicité se fait d'autant plus mensongère dans ce cas qu'elle absorbe les efforts financiers au détriment de la qualité des services. Autrement dit, les publicitaires devraient veiller à être honnête sur la nature de ce qu'ils présentent. En outre, trop souvent la publicité met en avant l'avantage personnel que représente une dépense. Le message principal est rendez-vous service à vous-mêmes en acquérant ceci ou cela. Mais on ne peut faire l'impasse sur la portée collective et symbolique d'un service. Nos décisions portent autant sur des choix de société que sur des avantages personnels. C'est ce que prouve encore l'existence des campagnes de prévention ou de sensibilisation à des causes humanitaires.

Le système de protection sociale est naturellement lié à la dimension politique de l'homme. Les peuples par principe sont unis et solidaires. Cependant, les sociétés modernes, en vertu de leur taille et de leur complexité, tendent à creuser les inégalités sociales. La valorisation d'une mutuelle repose donc sur sa dimension d'entraide et sa vertu sécurisante pour tous. Mais on ne peut oublier derrière les apparences de ce genre de communication les disparités dans l'accès à la protection sociale. Les systèmes de santé privés sont évidemment bénéfiques uniquement pour ceux qui y ont accès. Ils le sont aussi pour les entreprises de la santé en perpétuelle recherche de clients consommateurs. La question est donc de savoir comment concilier une logique de marché avec une logique de solidarité, et comment cette tension peut se retrouver dans la conception d'un service et d'une communication dédiés à une assurance santé.

R. Edelman