mercredi 16 novembre 2011

LE MUR

Nous découpons l'espace et nous nous entourons de murs. Pour diriger, protéger, cacher etc., nous construisons de nombreux obstacles. Le mur est un outil d'aménagement de l'espace par rapport à la nature (barrages, digues) et aux hommes (barricades, murailles). Mais ces constructions sont également perçues comme des objets coercitifs. La liberté sera dans ce cas symbolisée par la chute du mur. Le mur a donc deux aspects : l'un protecteur et l'autre disciplinaire. Qu'est ce qui différencie le mur comme contrainte du mur comme protection ? En quoi l'absence de mur est-elle à la fois libératrice et inquiétante ? Y a-t-il un rapport nécessaire entre le mur qui protège et celui qui interdit ?





Un mur peut être d'abord un obstacle naturel qui s'élève verticalement et qui forme une barrière (mur montagneux, d'une caverne, d'un précipice, mur de pluie, de brume). L'obstacle naturel le plus répandu est sans doute celui des eaux (mers et rivières) que les hommes ont dû apprendre très tôt à vaincre et utiliser. Aujourd'hui, peu d'obstacles nous résistent. Nous avons de nombreux véhicules susceptibles d'évoluer dans n'importe quel milieu. Nous possédons également de nombreuses techniques de forage ou de destruction pour abattre les frontières naturelles.

Le mur, au sens figuré, peut être un obstacle technique. Le mur du son désigne l'ensemble des phénomènes aérodynamiques constituant une technique, qui se produisent quand un engin se déplace à une vitesse égale ou supérieure à celle du son. Ici le mur c'est la limite d'une technique. Lorsque la mémoire d'un disque est pleine, nous avons l'impression qu'une barrière ne peut être franchie. On parle également du barrage de la langue lorsqu'on ne parvient pas à communiquer. Dans bien des circonstances, des accès nous sont interdits parce que nous ne possédons pas toutes les capacités requises. Echouer à un examen c'est s'affronter à un mur. Le manque d'argent pour un projet constitue en quelque sorte un obstacle technique. On dit dans ce cas que l'on pas les moyens de faire telle ou telle chose.

Un mur, au sens psychologique, est aussi une personne insensible, inébranlable dans ses opinions, ses résolutions. C'est parler à un mur que de vouloir faire changer d'avis un homme résolu. Le mur connote la rigidité des positions. Les murs sont donc parfois intérieurs, psychologiques : de quelqu'un qui ne nous comprend pas, on dit aussi qu'on est "face un mur". Cette attitude est qualifiée d'inhumaine dès lors qu'aucune volonté de comprendre n'est affichée. Cependant, certains se vantent de cette rigidité en affirmant qu'ils restent fidèles à leur position. Certes l'opportuniste qui retourne sa veste est perçu comme quelqu'un qui manque de suite dans les idées. Mais, inversement, celui qui ne change jamais apparaît comme un imbécile et un individu borné.

Le mur a une signification répressive ou coercitive (A. Parker, The wall). On pense aisément aux murs d'une prison. L'humanité dresse des obstacles permettant d'enfermer des groupes d'individus. Les exemples historiques sont nombreux : la muraille de Chine, le mur qui limitait l'Empire romain, le mur de l'Atlantique élevé par les Allemands au cours de la Seconde Guerre mondiale pour prévenir un débarquement allié, le mur entre les Etats-Unis et le Mexique, le mur qui sépare Israël de la Palestine. Le mur s'inscrit dans le processus de la guerre. Il forme une barricade ou une fortification. Il permet d'éviter momentanément la lutte, mais témoigne d'un conflit sous-jacent.

Certains murs sont célèbres pour leur connotation douloureuse. Le mur des Lamentations, par exemple, est la muraille occidentale de la Cité du Temple à Jérusalem, datant de l'époque d'Hérode, où les Juifs viennent prier. On a pris l'habitude de l'appeler aussi le Mur des Pleurs. En effet, une tradition populaire affirme que lorsqu'Israël est dans l'affliction, le Mur se met à pleurer. La source de cette croyance est probablement le ruissellement de la rosée qui, même en plein été, est souvent abondante. Le mur des Fédérés, lui, est une partie de l'enceinte du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, devant laquelle, le 28 mai 1871, cent quarante-sept Fédérés, combattants de la Commune, ont été fusillés et jetés dans une fosse ouverte au pied du mur par les Versaillais. Depuis lors, il symbolise la lutte pour la liberté et les idéaux des communards, autogestionnaires.

Aujourd'hui, des murs électroniques se dressent dans les mondes virtuels et réels. Si vous n'avez pas de codes d'accès, vous ne pouvez accéder à certains sites, tout comme dans le réel les digicodes nous barrent la route. Accéder à son compte en banque suppose que l'on en possède la clé numérique. Jeremy Rifkin, dans L'âge de l'accès, montre que notre apparente liberté de circuler ne doit pas dissimuler qu'à chaque instant nous franchissons des limites, comme les barrières de sécurité des magasins, les appareils à composter, à pointer, etc.

Le mur dresse une frontière entre les hommes qui ne s'entendent pas. Il est donc le signe d'un échec du dialogue et de la vie en commun. Le mur, au figuré, est une cause qui divise deux personnes et empêche qu'elles ne puissent se rapprocher, se réunir. "Il y a un mur entre ces deux hommes", dit-on parfois. Certains débats révèlent à quel point les opinions ne peuvent se rejoindre. Les visions des hommes sont si divergentes qu'il leur faut séparer le monde en différents mondes qui s'efforcent de cohabiter sans se mélanger. Cet état de fait est perçu comme un échec par les humanistes qui considèrent que les hommes sont au fond égaux et faits pour s'entendre. Ils voudraient que nous soyons citoyens du monde, que nous soyons unis dans une cité cosmopolite. Or cet idéal nous paraît loin de pouvoir être atteint. Il y avait durant la guerre froide les deux blocs capitaliste et communiste. Aujourd'hui on parle de conflit nord sud, voire de guerre de religion. Le printemps arabe soulève la question de l'alternative entre démocratie et théocratie une fois détruits les Etats totalitaires. Les frontières entre les blocs ne semblent donc pas disparaître mais se déplacer selon les périodes de l'histoire. Marx et Engels, dans leur Manifeste du parti communiste, considèrent que toutes les frontières politiques peuvent se réduire à une différence entre les maîtres et les esclaves.

Le mur sert bien souvent à perpétuer des inégalités entre les riches et les pauvres. L'Europe est qualifiée aujourd'hui de forteresse contre l'immigration. Mais c'est une manière de préserver les richesses d'un continent qui exploite les pays défavorisés qui furent bien souvent d'anciennes colonies. Les flux migratoires sont dissymétriques. Les riches ont la possibilité de se déplacer tandis que les pauvres voient leur accès interdit. La critique du mur s'inscrit dans la tradition socialiste qui prône la mise en commun et condamne la propriété privée. Le premier qui a dit "Ceci est à moi" et a construit des remparts pour protéger son bien a inauguré la société avec son lot d'inégalités selon Rousseau (Origine de l'inégalité). Le mur est donc un moyen de se protéger de la convoitise des autres. Mais il risque de nous entraîner dans une capitalisation inégalitaire des ressources. Pour les penseurs socialistes, le mur est l'instrument de la bourgeoisie derrière lequel elle amasse son capital qu'elle protège ensuite avec l'aide de la police. Les murs sont ici ceux des banques. On remarquera d'ailleurs que les murs ont une apparence parfois inquiétante (barbelés, miradors) pour faire fuir les curieux, parfois prestigieuses (façade des églises, des banques, buildings) pour afficher la richesse et le pouvoir. De la même façon, les hommes arborent des armures ou des costumes richement décorés. Par contre, le naturiste percevra sa nudité comme un acte libérateur, qui l'affranchit en principe de sa condition et du poids des conventions.

L'absence de mur connote la liberté. La chute du mur de Berlin symbolise la liberté de circulation. Ce peut être la circulation des hommes ou des biens, comme dans le cas du libre échange. Dès lors que le mur disparaît, la circulation devient fluide, comme lorsqu'on abat une digue. Le mur au contraire contient tout écoulement. Le mur confine l'air. On ouvre les fenêtres pour s'aérer et ne pas s'asphyxier. Portes et fenêtres viennent percer, ouvrir, humaniser les murs les plus farouches. Les murs transparents, bien qu'infranchissables, laissent tout voir : c'est le mur vitré en vogue dans nos sociétés adeptes du "décloisonnement". Le mur aveugle au contraire inquiète par son absence de fenêtre. La mondialisation, avec des outils comme internet et les lignes aériennes, suppose la mise en réseau de chacun. Les murs qui séparent les peuples tombent avec l'usage de l'anglais. Ceux qui séparent la vie privée et publique s'estompent avec Facebook et le télé travail.

De nouvelles formes de nomadisme apparaissent, celui des hommes d'affaire, des touristes et des voyageurs. Mais le temps où l'on excluait les migrants et persécutait les nomades n'est pas achevé. Les nationalismes au XIX et XX s'attaquèrent violemment aux peuples considérés comme apatrides, comme les tziganes et les juifs. Cette attitude aujourd'hui n'est malheureusement pas uniquement le fait d'extrémistes désuets. Elle reste encore trop répandue. Les nomades sont aujourd'hui choyer dans les grandes chaînes hôtelières dès lors qu'ils ont de l'argent. Mais ils sont persécutés lorsqu'ils sont pauvres (roms, migrants). Dans, les villes des formes nouvelles de nomadisme se développent. On emmène sa musique sur son i pod. On téléphone de n'importe où avec son cellulaire. L'ordinateur peut quitter le domicile pour entrer dans nos sacs. Les sandwichs permettent de prendre son repas n'importe où. Le monde contemporain se veut un vaste réseau de circulation permanente même si, comme on vient de le voir, les cloisonnement sont en réalité loin d'avoir disparu.





Il est apparu précédemment que lutter contre les murs c'est lutter pour la liberté et contre l'oppression. Il convient toutefois de nuancer cette thèse qui ignore des aspects importants du mur. Certains murs nous sont aussi nécessaires que l'enveloppe cutanée qui nous protège du monde extérieur ou que le vêtement qui nous protège du froid. Le mur symbolise la dureté. C'est un objet solide, traditionnellement de terre ou de pierre, mais aussi de briques ou de béton. De plus, le mur protège de l'extérieur mais aussi soutient le toit dans certaines maisons. Dans l'architecture moderne, cette fonction est déléguée aux fondations. Ainsi le mur devient plus libre, plus souple, plus plastique et s'apparente davantage à une enveloppe ou une carapace.

En tout cas, le mur reste indispensable en tant que protection. Les murs d'une maison nous protègent du froid, du vent, du soleil ou des intrus. Le mur à une connotation positive en tant qu'il permet de fermer un coin, de former un habitacle. Il crée une enceinte protectrice qui protège notre intimité. Au fond, le mur continue la paroi de l'utérus maternel, une fois que nous sommes au monde (Sloterdijk, Sphères). Le japon est connu pour ses murs de papier qui isolent de la vue tout en laissant passer le son. La fortification, la muraille, le rempart entourent la ville, la citadelle et la protège des invasions. De la même façon, l'enveloppe de la peau protège l'organisme contre les intrusions.

Le mur se dresse dans l'espace comme un objet construit qui permet de définir un lieu et d'en fixer la limite. Le mur permet de qualifier les espaces et de définir les choses. Le lit de la rivière par exemple est ce qui contient l'eau et la tient séparée de la berge. De manière abstraite, on distingue un triangle d'un cercle, un nombre pair d'un nombre impair, un homme d'une femme, dans la mesure où ils ne se confondent pas. S'il n'y avait pas de critère distinctif entre les choses, nous ne pourrions pas en parler, puisque la différence entre les mots et les idées tient aux différences entre les choses. Ainsi classer les choses, les répartir en différentes catégories, c'est s'assurer qu'elles ne se confondent pas. Il y a plus concrètement des murs qui protègent l'espace privé de l'espace public et qui se dressent entre les voisins. Il faut un mur pour séparer la cuisine du salon, la chambre à coucher de la salle à manger, pour préserver l'intimité des toilettes et de la salle de bain. La convivialité d'un lieu vient aussi du fait qu'un petit groupe peut se retrouver et s'abriter pour discuter ou jouer. Le mur rend possible la vie privée et la soustrait au regard d'autrui.

Dans 1984 de Georges Orwell, le héros Winston Smith se cache du télécran, qui permet à l'Etat d'épier les citoyens chez eux, grâce à une alcôve, un recoin minuscule de la pièce où ils peut tenir un journal sans être vu bien que cela soit interdit. Le mur permet de s'isoler. Régis Debray remarque que les murs sont à l'avantage des plus démunis. "Les riches vont où ils veulent, à tire-d'aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant. Ceux qui ont la maîtrise des stocks (de têtes nucléaires, d'or et de devises, de savoirs et de brevets) peuvent jouer avec les flux, en devenant encore plus riches. Ceux qui n'ont rien en stock sont les jouets des flux. Le fort est fluide. Le faible n'a pour lui que son bercail, une religion imprenable, un dédale inoccupable, rizière, montagne, delta. Guerre asymétrique. Le prédateur déteste le rempart ; la proie aime bien. Le fort domine les airs, ce qui le conduit d'ailleurs à surestimer ses forces. Résistants, guerilleros et "terroristes" n'ont ni hélicoptères, ni drones ni satellite d'observation. Ce n'est pas le ciel leur cousin mais le sous-sol. Ils sont mariés avec le tunnel, la tanière et les galeries souterraines" (R. Debray, Eloge des frontières).

Des murs existent entre les pays et les cultures. La différence n'est pas nécessairement conflictuelle. Il importe que les hommes puissent se distinguer les uns des autres. Quel serait l'intérêt d'aller découvrir un pays étranger si celui-ci n'était pas différent du sien ? C'est d'ailleurs le mur qui attise notre curiosité, qui séduit plus qu'il ne repousse quand on aimerait savoir ce qu'il y a derrière. Le mur est un voile pudique qui éveille la curiosité ou le désir. Il indique qu'il y a un ailleurs inaccessible, un lieu secret qu'il faut respecter mais que l'on peut désirer franchir. Quel serait l'intérêt d'être invité si cette invitation n'était une autorisation donnée de franchir un mur ? D'un point de vue économique mais aussi culturel, les peuples tendent aujourd'hui à protéger leurs spécificités contre la mondialisation. L'enjeu ici est d'éviter de réduire l'humanité à une seule culture-monde qui menace de transformer en parodie l'héritage des civilisations. Ainsi la world-musique, la cuisine du monde acclimatée et réduite à quelques plats emblématiques (pizza, sushi, kebab), le jean et le tee-shirt, finissent par former une seule et même culture composite.

Lorsqu'il n'y a pas de mur, l'espace s'ouvre à l'infini, avec un effet enivrant mais aussi angoissant. "Le silence éternel des espaces infinis m'effraie" écrit Pascal. L'absence de mur peut nous faire craindre la chute dans le vide. Les espaces ouverts peuvent provoquer un certain vertige, sublime mais inquiétant, tandis que les lieux clos peuvent être source de réconfort (Bachelard, La poétique de l'espace). L'espace ouvert est celui également d'un nomadisme qui inquiète les sédentaires. La philosophie de la physique d'Aristote, basée sur la localité, accordait une place déterminée à chaque chose. L'ordre règne lorsque chaque chose ou chacun est à sa place. Or l'absence de mur peut être perçue comme une perte de repère. La désorientation, la perte de sens, vient aussi d'un manque de point d'ancrage. Cet ancrage tient à la gravité mais aussi au parois qui attribuent une place aux choses et les empêchent de glisser ici où là. De la même manière, nous restons attachés aux lieux de nos origines qui nous consolent de l'espace sans limites.

Enfin, n'oublions pas que le mur peut être une surface d'expression. Si on ne peut le traverser, alors on en fera un tremplin vers l'imaginaire. Sur Face-book, dans les rues, les murs sont des supports où s'exprimer. Ainsi, paradoxalement, le mur, comme l'écran, est un passage, une fenêtre. Le tableau noir du professeur est appuyé sur un mur qui ouvre à l'univers du savoir. Nous vivons aujourd'hui dans un monde d'écrans, qui peut être forment des parois qui nous éloignent de la réalité. Mais en même temps, ce sont autant de fenêtres vers des ailleurs plus ou moins fidèles au réel. La fenêtre permet de voir sans être vu, de contempler les choses à distance à partir d'un endroit protégé.





Nous avons vu que le mur est d'abord perçu comme un objet contraignant qui restreint notre liberté d'action. Mais il ne serait pas possible de vivre sans murs, dans la mesure où le mur nous protège également. Dans ce cas, le mur est soit un obstacle soit un auxiliaire. Tout dépend du point de vue que l'on a ou de quel côté du mur on se trouve. Le mur est donc bien souvent inégalitaire. On pourrait dire qu'un mur est légitime dès lors qu'on y est bien des deux côtés et qu'il existe la possibilité de le franchir du regard par la fenêtre ou plus franchement par la porte. Les murs sont des invitations au franchissement. Ils paraissent recouvrir des lieux remarquables parce que recouverts. Le mur rend l'endroit sacré. Il est comme une promesse, un rendez-vous avec l'avenir. Un mur d'ailleurs nous sépare du monde de la vie et de la mort que nous allons devoir franchir un jour.





Raphael Edelman 11/2011