dimanche 18 mars 2012

La valeur du design participatif

On parle beaucoup aujourd'hui de design participatif. Cela peut surprendre si l'on tient compte du fait que l'histoire du design traduit une opposition entre esthétique industrielle et participation. L'organisation industrielle est plus pyramidale que transversale en ce qu'elle repose principalement sur la décision des professionnels du design. Le design participatif oppose à cela une vision réformée du monde industriel en vue de l'émancipation de la société. On pourrait dès lors comparer le développement de la participation à la naissance de la société de la société de consommation qui démocratisa le confort et fit profiter aux citoyens de l'abondance des biens. Il s'agit désormais avec la participation de rendre accessible, en plus de l'avoir, l'être et le faire pour les citoyens et les consommateurs.
Ceci n'empêche aucunement que la participation serve, en même temps que de moyen de concertation, de méthode de communication, au détriment bien souvent de l'écoute, l'enregistrement et la restitution de la parole des habitants. Tout comme la consommation permit, en plus de remplir un objectif démocratique, d'écouler la production et de continuer à faire des bénéfices, la participation constitue un moyen d'interpellation, de sensibilisation, de fidélisation et de marketing. On constate alors que différentes valeurs permettent de juger l'élan participatif et démocratique actuel dans le design comme ailleurs (nouveaux médias, monde associatifs, etc.). On peut considérer la participation, au même titre que la consommation, soit comme un progrès, une amélioration de la vie et un moyen d'émancipation, soit comme un outil stratégique de marketing.
Comment dans ce cas déterminer théoriquement la valeur réelle du design participatif et repérer les vices d'une participation factice et simulée ? Quels critères exactement permettront de départager la participation réelle de sa parodie ? Quels sont les objectifs véritables qui doivent être ceux de la participation et quels sont ceux qui a priori sont condamnables ? Émancipation et incitation à la consommation peuvent-ils être compatibles ? Le but ici n'est pas directement de réprouver les pratiques mais de sonder la pertinence des concepts utilisés. La littérature sur le design confond trop souvent plus ou moins sciemment objectif marketing et démarche sociale, comme si la compatibilité allait de soi, si bien qu'on ignore à la fin si l'on vise seulement la persuasion stratégique ou bien réellement l'amélioration de la vie. N'oublions pas que le design répond avant tout à des impératifs marchands qui peuvent contredire une telle émancipation. Notre intention ici n'est pas seulement critique mais méliorative. L'analyse des concepts est surtout nécessaire au réglage des pratiques. Comment faire en sorte que la démarche design évolue vers une amélioration réelle et entière de la société ? La participation constitue sans doute un outil d'innovation mais son impact social réel reste souvent discutable, en dépit des comptes rendus élogieux. Il convient donc de chercher à fonder un design participatif authentique, c'est-à-dire qui parvienne à ses fins d'émancipation.


I. Le design peut-il être participatif ?

Plusieurs objections peuvent remettre en cause la compatibilité entre design et participation. Tout d'abord, le design est une pratique de l'industrie qui sépare conception et exécution. C'est le designer (avec d'autres spécialistes) qui dessine et décide, qui définit les usages et les finalités, pour l'ouvrier fabricant et le consommateur. Il élabore ainsi un modèle pour et à la place des autres. En ce sens, le design est bien plus technocratique que démocratique. C'est une pratique technicienne à destination du consommateur et non exactement une construction citoyenne. De plus, l'extension du marché mondialisé creuse la distance entre l'artisan et son client. A la place de ce rapport, des expertises tentent de sonder la demande. Des techniciens vont ensuite décider du produit qui devra pénétrer les marchés. Le rapport entre producteur et consommateur est donc distendu et inclut de nombreux médiateurs. Ensuite, la production, dans le cadre de l'industrie, revient aux ouvriers qui  exécutent un plan prédéfini par les ingénieurs. Ils sont donc les instruments d'un plan pré-établi. La production en série et l'organisation scientifique du travail reposent sur une organisation stricte et savante qui rend inutile le savoir-faire des exécutants. K. Marx, G. Friedman, B. Stiegler, etc. ont montré que l'organisation scientifique du travail conduit à une prolétarisation des ouvrier qui se traduit par des tâches répétitives, pénibles et peu valorisantes. Si elle augmente normalement la productivité, cette organisation peut nuire également aux entreprises en raison de sa rigidité. Pour que la production ne soit pas interrompue lorsqu'un maillon de la chaîne flanche, il faut réintroduire dans les usines le savoir faire et l'initiative qui permettent de gagner du temps dans la remise en marche du processus productif (toyotisme). Enfin, le consommateur moderne est de plus en plus assisté par les techniques. Face à des équipements standardisés et préfabriqués (plats préparés, meubles en kit, etc.), il voit son savoir vivre diminuer. Le consommateur devient de plus en plus passif. Il consomme les ready-made jetables qu'on lui fournit et se distingue de l'utilisateur actif, avec son savoir-faire et son savoir-vivre. Les produits diminuent la pénibilité de nos gestes mais en même temps nous rendent dépendants d'eux. La consommation des plats préparés peut par exemple atténuer notre savoir faire culinaire. L'utilisation de produits jetables nous dispense de bricoler nos objets. Le consommateur assujetti à la publicité se trouve incité à acheter au-delà de ses besoins, pour des raison sociales de prestige et de reconnaissance, d'imitation et de concurrence et nullement en vue de réaliser des projets propres.
Cependant, nous assistons à différentes tentatives destinées à réinjecter de la participation dans le design. La participation apparaît comme un remède à la spécialisation industrielle. Elle vise à redonner un rôle équivalent à chaque acteur de la hiérarchie, pour le bien de l'individu comme de la société. Il s'agit d'assouplir les prises de décisions unilatérales des élus sur le plan politique et des experts au niveau industriel. La participation devient une articulation nécessaire pour corriger la rigidité des systèmes parlementaire et expert. Elle ré-humanise la société et en quelque sorte prévient les crises. Elle rend plus supportable le système sans toujours d'ailleurs influer significativement dessus. Le co-design, par exemple, associe les usagers à la conception. Le design thinking utilise des experts transversaux autant que des usagers. Le toyotisme intègre également l'initiative des ouvriers. Nous sortons du modèle de l'architecte autoritaire pour une conception plus collaborative. Il ne s'agit plus simplement de répondre à un cahier des charges issu de l'expertise mais d'impliquer différents acteurs dans les phases de création, ce qui introduit plus de jeu, de flou, de procédures tactiques et résiste à la planification et l'évaluation chiffrée. Les ressources humaines ont réintroduit l'initiative personnelle dans l'organisation. La chaîne de responsabilité est mieux partagée et plus diffuse. Contre l'automatisation, on autorise une certaine indétermination. Selon G. Simondon, cette dernière est essentielle à la personnalisation des outils. Le développement des ressources humaines est donc une nécessité éthique mais aussi technique. Car, il ne s'agit plus seulement d'inonder un marché de produits en un temps record et dans des conditions d'urgence, mais de développer l'innovation compétitive, c'est-à-dire l'invention continue, laquelle réclame plus d'idées que ne pourrait en avoir un seul auteur. Au niveau de la consommation, on consulte l'avis des usagers de manière plus ou moins quantitative et personnalisée. On offre la possibilités de faire soi-même, du fait maison (DIY). Les services se veulent de plus en plus partagés. On utilise l'interactivité machinique pour créer des interactions humaines. Le design est aujourd'hui attentif au service et envisage de moins en moins la conception sans la collaboration de l'usager. On ne compte plus nécessairement sur la décision unilatérale de l'expert mais sur l'astuce trouvée par l'homme ordinaire.


II. Qu'est-ce que la participation ?

Les systèmes technocratique et démocratique reposent sur des représentants, des élus et des experts, qui se substituent trop souvent à la société civile. La participation, d'un point de vue politique, est alors une réaction à l'autoritarisme étatique ou industriel. Si la participation est à première vue d'origine libertaire (démocratie directe et autogestion anarchiste comme dans les années trente en Espagne ou soixante dix en France), il existe aussi des versions populistes (associations d'extrême droite, actions sociales sur le terrain des fondamentalistes religieux). La participation est l'arme des minorités et parfois des extrêmes dont le contenu peut être antidémocratique. La participation est en somme l'outil de l'opposition. Mais il y a aussi un mode capitaliste-libéral de la participation qui vise à assouplir les décisions et à rendre le système plus supportable. La participation est alors utilisée par la majorité pour compléter le dispositif coercitif étatique et marchand en incitant les participants à collaborer à ses objectifs. La consultation des citoyens est alors très modeste et consiste en campagnes de publicité impliquant le consommateur (jeux, sondages), de communication et de marketing déguisées en dispositifs de concertation. C'est une façon habile d'arracher le consentement en donnant l'impression d'avoir voulu ce qui nous est imposé. Ceci est d'autant plus aisé que les citoyens peinent à définir des désirs qui leur soient vraiment propres. Le ressort psychologique utilisé par la récupération de la participation tient au fait que l'on adhère plus volontiers aux actions auxquelles on est invité à participer. Pourtant les citoyens ne sont pas dupes. Ils se plaignent que la partie soit jouée et perdue d'avance. L'adhésion n'est donc pas complète. Mais l'entreprise démagogique de la fausse participation n'est pas destinée uniquement aux usagers. Elle contribue à défendre l'image de marque des constructeurs dans des médias où la parole des usagers est rare.
La démarche participative réelle est en réalité complexe, polémique, difficile, indéfinie, indéterminée, floue, mobile, fluctuante et même inquiétante. Notre culture a traditionnellement horreur de l'improvisation, qu'elle domine par le plan, la prévision scientifique, la décision éclairée par avance et imposée à une foule supposée ignorante. Notre culture repose donc sur le paradoxe de l'incompatibilité entre le fonctionnement technocratique et nos aspirations démocratiques. C'est que la participation, comme l'improvisation, repose sur la liberté et non simplement le bonheur. Or, on peut tenter d'évaluer le bonheur de manière scientifique, en terme de confort, d'ergonomie, d'énergie, de santé et de développement. Mais la liberté échappe à ce genre de définition. Elle est d'existence et non d'essence. Elle n'a en elle-même pas d'autre objectif que le processus même de participation, ce qui est d'autant plus vrai qu'à terme les objectifs des experts l'emportent généralement sur ceux des citoyens. Le gain véritable de la participation est le processus d'apprentissage de la liberté et de l'autonomie par les usagers (on le voit lorsque nos projets sont développés par les habitants après notre départ), bien que cela puisse aboutir à une politique de la résignation nous rendant moins exigeants sur les revendications opposées aux plans des décideurs. La participation permet surtout l'écoute, la collecte et la restitution de la parole des habitants. Cet objectif départage la fausse de la vraie participation. Encourager l'expression, c'est libérer le désir, le construire autant que l'affirmer.

III. Comment évaluer la participation ?

La valeur dominante actuellement est économique et nous paraît mal appropriée pour évaluer correctement la participation. Les critères en cours sont l'efficacité technique, la rentabilité et la communication. Or ces critères ne correspondent pas nécessairement à la vie réelle et peuvent contenir une dose de nihilisme, puisqu'ils réfèrent à des valeurs transcendantes, sans intérêt bien démontré pour la vie. L'évaluation de la participation peut alors s'appuyer sur la distinction entre la valeur d'usage et de la valeur d'échange telle qu'elle est conçue par Aristote ou Marx. Il y a une participation servant l'usage et le bien réel de la société et une autre au service de l'échange uniquement qui ne contribue pas toujours à l'émancipation des citoyens. Aussi, la valeur qui permet d'évaluer justement la participation est éthique et non économique. Ce qui compte est la justice et le bonheur pour les participants plus que le profit engendré par la participation pour les hommes d'affaire ou les hommes politiques. Nous reconnaissons que la création de richesse n'est pas nécessairement incompatible avec l'éthique. Mais il apparaît que parfois la dimension économique s'oppose aux vertus sociales autant qu'environnementales. La norme éthique que nous défendons correspond à la puissance réelle, à la valeur et la qualité de la vie, à la santé au sens global du déploiement libre de l'être des choses. Il faut assurer un bien réel et émancipateur d'un point de vue individuel et social. Nous n'opposons donc pas le devoir au bien-être mais redéfinissons le bien être en fonction de ce que nous apprend le devoir.
Il faudrait cesser de séparer le monde entre d'un côté ceux qui sont supposé savoir ce qui est bon pour les autres et ceux qui ne sauraient pas où se trouve leur intérêt.  Il n'y a qu'un monde de citoyens potentiellement créatifs qui désirent faire un usage réel de leur liberté. L'erreur est de supposer que sont désintéressés les experts travaillant pour l'intérêt général et de ne pas voir à quel point ils œuvrent en fait le plus naturellement du monde pour leur propre privilège (il serait plus réaliste de réduire leur pouvoir que de tenter d'augmenter leur moralité). C'est pourquoi le processus importe plus que le résultat attendu par les experts. On ne peut comparer ce processus avec un modèle idéal, puisqu'il est complexe et en devenir. Tout résultat a priori est partiel et intéressé. Mais un résultat dans le participatif se définit à mesure que l'on participe. Moyens et fins se trouvent quasiment confondus. Ce qui se passe trop souvent, c'est l'écrasement de l'épanouissement social par des objectifs techniques et économiques.  Ces derniers effacent tout ce que les habitants pourraient apprendre dans le processus participatif. La technocratie n'empêche pas seulement l'épanouissement des citoyens, elle interdit la construction même du désir de s'épanouir en organisant la stérilité des échanges sociaux.


Conclusion

Nous avons vu que le monde industriel tente aujourd'hui de réintroduire la participation exclue en principe. L'indignation des citoyens face aux pratiques politiques et industrielles, les valeurs démocratiques, les nouvelles visions du management et de l'innovation, la quête de la paix sociale motivent la foi en la vertu participative. Néanmoins, tout oppose la vision autoritaire des techno-démocraties à une démocratie conviviale. La contradiction n'est pas résolue ou surmontée, elle est gérée au grès des crises. Les experts acceptant la participation n'abandonnent pas pour autant leur autorité et en retour les participants sont conscients du déficit de participation. Il faudrait donc imaginer une collaboration serrée entre les citoyens, les citoyens experts, les médiateurs experts (artistes, sociologues, militants) et les experts concepteurs. Mais cela suppose une révision profonde de la division sociale. La participation doit restructurer le champ social et non assurer la survie d'un système en assouplissant les chaînes qui étouffent les initiatives. La théorie de la participation réelle reste donc à consolider.

Raphael Edelman 2012





BIG BROTHER De 1948 à 2012

Big Brother incarne la figure charismatique du pouvoir totalitaire dans le roman 1984 de Georges Orwell écrit en 1948. Cette figure est une entité artificielle, objet d'un culte de la personnalité qui est en réalité un masque recouvrant un système invisible et inaccessible. Le visage de Big Brother est un artifice qui tente d'incarner, par un semblant de face à face, un gouvernement intangible qui, en réalité, rend tout rapport réel à autrui impossible. L'individu ne se trouve en fait confronté à rien, à aucune altérité, mais il est englobé dans la totalité. La vraie présence de Big brother est son infiltration totale dans l'environnement.
Big Brother est comparable au Leviathan de Hobbes, monstre froid figurant une machine à gouverner. Dans la bible (par exemple, Job 3.8), le Léviathan est un serpent de mer, qui ne saurait être libéré sans conduire au chaos. Le Léviathan de Hobbes, publié en 1651, lui préfigure nettement l'Etat totalitaire mais également par certains aspects l'Etat de droit. Il figure l'Etat en général en tant qu'il est artificiellement créé, et donc contraire à la nature, et auquel on aliène le gouvernement de soi afin qu'il nous protège et nous dirige. Dans les sociétés modernes, c'est un visage public, d'apparence humaine, qui incarne l'Etat et non plus un monstre mythologique. Cependant, la figure géante et omniprésente du dirigeant moderne reste divine, surhumaine, immortelle et sacrée.
L'hyperbole et l'emphase du culte de sa personnalité est exprimée par le terme "Big" dans "Big Brother". Mais pourquoi "Brother" ? Big brother signifie grand frère. Que veut dire cette substitution du frère à la figure classique paternelle que l'on retrouve dans "notre père qui êtes aux cieux" ou dans "le petit père des peuples" ? Big Brother est la divinité du totalitarisme athée, où Dieu est à l'image de l'homme et non l'inverse. Avec Big brother, l'idole a définitivement effacé l'icône du vrai Dieu, si l'on adopte le point de vue de la loi mosaïque qui interdit d'avoir d'autre dieu que Dieu.  Chez Platon, dans la République, l'idole est un reflet au fond de la caverne, un pseudo modèle qui pousse les hommes à se diriger en fonction des apparences, de l'opinion et non de la vérité et du Bien. Orwell a certainement perçu à sa manière le rapport entre le culte de la personnalité et l'idolâtrie. L'idole est éloignée du réel comme de la vérité. En ceci consiste sa folie.
Big Brother, "Grand frère", exprime dans 1984 le pouvoir immanent,  issu champ familial, mais qui se substitue à la transcendance du père. La substitution du frère au père est conforme au geste de Hobbes qui fait du Léviathan un artifice humain, à l'image de l'homme, et par conséquent imparfait. Par une certaine ironie, le Grand Frère orwellien n'est mon égal qu'en apparence. Le "Big" a plus d'importance. Il remplace la figure paternelle après que celle-ci soit morte. Le schéma familial recode un corps social apparemment libéré de Dieu en le remplaçant par le Grand Frère. L'immanence du Frère est symptomatique du totalitarisme, dont l'essence est selon Hannah Arendt de s'infiltrer dans chaque aspect de la vie, y compris les plus personnels. Car l'on peut toujours se cacher d'un père pour s'isoler avec ses frères momentanément. Mais s'isoler d'un Frère, qui est un alter ego, cela paraît impossible. Autrement dit, la figure du Frère est un piège. Plus proche de moi que celle du père, elle est en même temps plus pénétrante.
Le roman dystopique 1984 illustre parfaitement la folie étatique. On envisage la folie le plus souvent individuellement, comme un trouble du comportement, un état délirant, incontrôlé et éloigné du réel. La folie a pour conséquence la séparation de soi par rapport au autres, jusqu'à parfois l'isolement autistique. Du point de vue qui nous intéresse, la folie étatique correspond à l'éloignement de l'Etat par rapport à la réalité des citoyens et par rapport à l'objectif politique du bien vivre (ce bien  vivre qui ne saurait se réduire à une pax romana, une paix artificielle imposée par l'Etat fou dans la terreur). Ce qui nous autorise donc à parler de folie étatique est l'aspect délirant du système gouvernemental. Le délire en soi n'est pas le problème, car il peut être un certain rapport au réel, libre, créatif et pourquoi pas pénétrant. Mais le délire pris péjorativement est nuisible en ce que sa logique vient détruire celle du vivant, briser l'autonomie de chacun et les règles les plus élémentaires de la vie. Ce délire morbide est condamnable en tant qu'il est un agent de mort et de souffrance physique et psychique.
Big brother, ou le système qu'il représente, est au dessus de toutes les lois humaines et naturelles. Il est aussi arbitraire que le dieu de Descartes qui peut faire que deux et deux soit égal à cinq. L'Etat fou nie les lois de la nature et de la logique, entraîne la mort, modifie les données animales et détruit les sentiments qui unissent les humains. La folie d'Etat, qu'elle soit fasciste, stalinienne ou capitaliste, repose sur une vision faussée de l'humanité, où le peuple doit être dominé, corrigé comme un être immature. Pour que ce pouvoir s'exerce, le savoir sur chacun doit être assuré. C'est pourquoi, comme nous allons le voir, la folie d'Etat repose sur la société de contrôle. L'Etat fou est paranoïaque vis-à-vis de l'homme et n'a aucune confiance en lui. Il doit donc le surveiller sans cesse. Mais la vraie menace vient de la contradiction entre l'Etat et la société humaine. L'Etat pour subsister doit en quelque sorte repousser l'humain en transformant son monde en vaste prison.
Big Brother symbolise aujourd'hui l'Etat policier et son appareillage technologique de surveillance ("Big brother is watching you"). Par exemple, le site Privacy international dénonce les sociétés, les personnes ou les organismes qui se sont le plus illustrés en matière d'atteintes à la vie privée, en leur attribuant le "Big brother award". La question que pose le roman d'Orwell est clairement le rapport entre totalitarisme et technologie. La technologie, disent par exemple M. Heidegger ou J. Ellul, n'est pas neutre mais participe d'une entreprise de domination globale. On peut soupçonner cette approche d'être exagérément technophobe. Mais il faut considérer en même temps que la technophilie inverse peut être une façon d'utiliser les points positifs immédiat de la technologie comme des prétextes à l'acceptation des points négatifs qui concernent le contrôle des sujets comme celui des objets.
On peut maintenant tenter d'analyser les dispositifs actuels de contrôle en nous appuyant sur la lecture d'Orwell. Nous distinguerons le contrôle esthétique (sur l'espace et le temps) et l'ontique (sur les personnes et les biens). Ce que montre le roman d'Orwell est ce quadruple contrôle de la réalité selon deux niveaux. La domination spatio-temporelle est la condition d'une domination totale parce que métaphysique. La domination ontique découle de ce cadre a apriori. Il est donc possible qu'en revenant sur ce cadre et le renversant nous devinions comment libérer les êtres qui en sont captifs. Ainsi, ne perdons pas de vue les remèdes possibles ou les gardes fous dont disposent aujourd'hui les citoyens pour se défendre.

I. La domination esthétique

La domination esthétique consiste à maîtriser le monde avant ce qu'il contient, c'est-à-dire l'espace et le temps. C'est en quelque sorte une maîtrise métaphysique des choses, et par conséquent totale. Qui maîtrise l'espace et le temps maîtrise tous les êtres. Le terme "esthétique" est employé ici au sens kantien de "métaphysique du temps et de l'espace" et non au sens de "sensation" ou d'"arts". Dominer la métaphysique ne veut pas dire n'avoir aucune incidence sur le monde physique. Cela signifie au contraire régner d'abord sur le monde en général et ensuite sur les individus particuliers, comme le font les lois juridiques appliquées.


A. Le contrôle de l'espace

1) La Transparence.
Le contrôle de l'espace est avant tout visuel. Il consiste à ouvrir un champ visible et à empêcher toute forme de dissimulation. La vision est traditionellement le sens le plus pénétrant. Dieu voit tout. La vision est considérée comme l'organe de la connaissance le plus développés et celui qui porte le plus loin, jusque vers les étoiles. Mais c'est aussi un organe de pouvoir pour ceux qui veulent avoir un oeil sur tout. La mère veille sur son enfant, le maître et le chef d'orchestre sanctionnent ou gratifient leurs sujets d'un regard.
L'architecture parisienne d'Haussman mais aussi nantaise de Vigné de vigny au XVIIIe (Michel Foucault, Sécurité, territoire et population, p19) répondent au désir de transparence. L'hygiénisme réclame de l'air, combat le confinement pour éviter la contagion des maladies, mais aussi pour isoler les éléments les uns des autres et les rendre visibles et même atteignables d'un coup de canon. Il faut enlever tout obstacle pour assurer une parfaite surveillance des habitants dans la rue. Il s'agit donc, avec la transparence de manière générale, de rendre les citoyens ou les travailleurs visibles. A l'échelle intérieure, la technique des open spaces consiste à abattre les cloisons des bureaux pour une surveillance participative et réciproque des employés. L'open space est un instrument de surveillance de tous par tous. L'usager observateur qui a intégré les codes du pouvoir est lui-même juge. De nombreuses études ont d'ailleurs révélé la gène des travailleurs qui souffrent du bruit et du manque d'intimité dans les open spaces. Une étape est franchie avec l'ordinateur portable, puisque parfois les employés n'ont plus de bureau attribué. Il deviennent nomades dans l'open space.
Dans 1984, "Big brother vous regarde" grâce au télécran installé partout dans les lieux privés et public. Autant dire qu'il n'y a plus aucun lieu privé. Dans le livre, le seul refuge du héros Winston Smith est l'alcôve de son appartement. Autrement dit, le coin, l'obscurité, l'ombre et le silence sont devenus rares et précieux dans la société transparente de 1984. Tout est perçu par Big Brother grâce à des capteurs, de même qu'aujourd'hui nous sommes rendus visibles par nos caméras et nos satellites. La liberté consiste alors dans l'opacité, la capacité de s'isoler du groupe, de devenir anonyme, caché, souterrain. La confusion public-privé, la publicité du privé (constamment visible) et la publicité en privé (avec les informations et les réclames) sont plus subtilement une privatisation et une privation par un autre de notre espace propre.
Le roman d'Orwell insiste sur l'organisation stricte de l'espace par l'Angsoc, le parti de Big Brother. Elle s'apparente au Panoptique créé par Bentham et analysé par Foucault, dans Surveiller et punir : "(...) à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part (...)".
Voici maintenant l'analyse que donne M. Foucault : "Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible (...). De là, l'effet majeur du panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir (...). Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible (tour centrale) et invérifiable (persiennes) (...). Dispositif important, car il automatise et désindividualise le pouvoir. Celui-ci a son principe moins dans une personne que dans une certaine distribution concertée des corps, des surfaces, des lumières, des regards (...). Grâce à ses mécanismes d'observation, il gagne en efficacité et en capacité de pénétration dans le comportement de hommes ; un accroissement de savoir vient s'établir sur toutes les avancées du pouvoir (...)".
Deux axes peuvent être dégagés : d'abord, la visibilité totale et simultanée des observés et l'incommunicabilité des observés entre eux ; ensuite, la visibilité permanente du dispositif et l'ignorance de son activation en raison de l'invisibilité des observateurs. Pour ce deuxième axe, on peut dire que l'on perçoit l'observation mais non l'observateur. Le panoptique se caractérise par le fait d'être vu sans pouvoir voir tout en sachant que l'on est visible. Ce qui est importe ici est la dimension automatique. On finit par se contrôler soi-même, par intérioriser le regard du surveillant. On devient notre propre gardien. Les deux principes les plus importants du panoptique sont donc le fait de se voir soi-même avec les yeux du pouvoir et de ne plus avoir d'échange avec son voisin. Il s'agit alors d'une synchronisation, d'une centralisation de la société qui détruit toute interaction et par conséquent toute construction de l'identité personnelle dans le rapport à l'autre.
Le contrôle social est d'abord une technique. Dans le cas du panoptique, elle repose sur l'utilisation d'un outil architectural assez élaboré. Il existe encore d'autres techniques, plus rudimentaires, qui peuvent être qualifiées de techniques de renseignement (le mot renseignement en anglais est traduit par "intelligence". Lorsqu'on parle aujourd'hui d'"objet intelligent", on peut se demander s'il ne s'agit pas de tout autre chose que d'intelligence au sens intellectuel). Les techniques rudimentaires de renseignement sont la discussion, l'interrogatoire, l'infiltration, la subornation, le chantage, la filature, la délation, la surveillance etc. Il peut s'agir de faire avouer les faute de l'hérétique durant l'inquisition ou d'arracher au terroriste des informations en temps de guerre. Il existe encore actuellement des dispositifs techniques de surveillance non technologiques : open space, surveillant de supermarché, de prison, videur de boîte, architecture bétonnée et vide des places publiques, transparence sonore des cloisons des habitats sociaux, micro-pénalités dans les salles de classe (regards, gestion des déplacements d'élève, etc.). La différence entre les techniques et les technologies coercitives est l'automatisation et la mécanisation de ces dernières. Les techniques traditionnelles peuvent être de différentes natures, violentes ou simplement autoritaires dans la régulation quotidienne en famille ou au travail. Mais la technologie se caractérise par son aspect inconditionnel et aveugle. Avec la technologie, il n'y a plus d'échange, même dans les rapports de pouvoir, plus d'adaptation circonstanciée de la peine au délit. Il y a traitement automatisé, avec sentiment d'indépendance des sujets lorsqu'ils ne se savent pas contrôlés.
Aujourd'hui, le contrôle et la surveillance se développent dans un environnement technologique : spyware dans nos ordinateurs, surveillances téléphoniques, compte en banque piratés, user profile exploités pour la publicité ciblée, vidéo surveillance des rues couplée à des software de reconnaissance faciale, surveillance de notre intérieur par l'intermédiaire de nos ordinateurs, surveillance satellite, géolocalisation, surveillance aérienne par des drones, traçabilité des téléphones portables, véritables bracelet électronique, puces Rfid, portails biométriques, traçabilité d'internet, des bornes bancaires, réalité augmentée permettant l'identification, logiciel de reconnaissance faciale.
Ce qui sous-tend la technologie, c'est le fichier, le catalogue, la collecte d'informations (avec des bénéfices policiers ou commerciales considérables pour ses détenteurs). Évidemment, fichiers et machines en soi ne sont rien. Le problèmes est qu'ils sont les instruments de la volonté partielle d'un dominant, de sa classe et de son idéologie. Ces instrument possède en plus une forte extension dans le temps, car les données stockées restent disponibles pour tout pouvoir à venir. Quant aux conditions de pénétration des technologies de surveillance, elles sont à la fois coercitives et incitatives. Nous n'avons plus le choix d'avoir des portables, des autos, des cartes, et nous pensons même qu'ils améliorent le quotidien.
Pour conclure ce moment consacré à la transparence, nous voudrions évoquer les possibilités de nous opposer au panoptique. Si le panoptique est à sens unique, le  catoptique offre la réciprocité et oppose la sous-veillance à la surveillance (JG Ganascia). Ici la transparence est totale. Les sujets observent les gouvernants autant qu'ils sont observés. La meilleure façon de combattre le panoptique est donc de briser la persienne, le moucharabieh qui protège l'observateur. En sortant le pouvoir de l'anonymat et de l'ombre, on peut le combattre. Copwatch par exemple est un site  administré par un collectif de citoyens souhaitant lutter par la transparence et l'information contre les violences policières. L'affaire Weaky leaks est aussi un bon exemple. Par ce site, des documents confidentiels de l'Etat se sont retrouvés sur la place publique. La possibilité offerte par les informations du contre pouvoir furent démontrée dans les années soixante quand les images de la guerre du Vietnam permirent la contestation publique. Jusqu'alors les conflits était peu médiatisés et était remplacés comme en 1914 par des images fictives. Le pouvoir c'est l'information, puisque c'est le principal moyen de conduire les gens à se laisser gouverner. Maîtriser l'information, contre les mensonges des gouvernants, c'est donc reprendre le pouvoir. Cette reprise du pouvoir passe plus largement par la réappropriation de l'espace-temps parcellisé par le pouvoir (comme dans le travail à la chaîne). Les sujets sont isolés quand le pouvoir règne sur l'ensemble. Mais, en communicant entre eux et en rétablissant la vérité historique, les sujets retrouvent le sens réel des choses et l'orientation de leur action.

2) Les apparences
Le contrôle consiste également à déterminer ce que nous voyons. Les barrières, les murs, la censure, les verrous informatiques assurent à l'Etat et à l'Entreprise le contrôle de certains espaces. En même temps,à travers les informations et la publicité ils imposent des images préfabriquées du monde, des visions d'enfer ou de paradis, des informations insoutenables et des publicités ravissantes, des images d'Épinal et des portraits de boucs émissaires plus ou moins ouvertement. L'Etat pratique donc le mensonge qui consiste en un double mouvement : dissimuler la vérité en faisant écran, et substituer à la réalité une image. Si l'écran restait vierge, on comprendrait qu'il cache la réalité. Mais en y plaçant une image censée nous représenter les choses, on est satisfait et n'avons pas idée d'aller chercher au-delà. Dans nos sociétés, les écrans, les affiches et la parole des experts se substituent de cette manière au réel.
Les ministères géants du gouvernement sont aussi fortement visibles dans 1984 que la tour du panoptique. De plus,  à tous les carrefours le regard de Big Brother sur les écrans vous fixe. C'est parfois aussi celui de l'ennemi. Ainsi la communication se résume-t-elle à exposer le modèle et l'anti-modèle. Il faut partir du principe que gouverner c'est communiquer et donc administrer le visible et l'invisible. Le paysage lui-même est un enjeu stratégique. On dresse des tours pour glorifier le pouvoir. On fait circuler ostensiblement la police. Mais l'on cache par contre les malades, les vieux, et les pauvres, comme en Corée du nord. On laisse néanmoins apparaitre quelques anti-modèles. Les boucs émissaires sont visibles en image, à la télévision, et en vrai en tant qu'ils ont pour fonction de rappeler les menaces, d'entretenir les craintes contre lesquelles le pouvoir est censé nous protéger.
Orwell insiste sur la complémentarité du couple être vu et voir, car en même temps que l'on est filmé,  l'émetteur, l'écran, diffuse en permanence le visage de Big Brother. C'est un face à face impossible avec un oeil aveugle, irréel, avec un visage in-humain. C'est une représentation sociale invulnérable incarnée par une image publicitaire. L'idée ici est de se trouver comme hypnotisés par des simulacres que nous croyons réels. G. Deleuze ou encore S. Ziszec ont insisté sur l'aspect autoritaire du visage en évoquant ceux des parents, des professeurs ou des politiciens. La figure tutélaire et totémique permet de donner forme au pouvoir, depuis les peinture royales, les portraits sur les pièces de monnaie ou les billets de banque, jusqu'aux posters présidentiels dans les mairies. Les stars affichent également des visages démesurés à la hauteur de l'identification dont on attend qu'elle fasse l'objet.
Les bidonvilles contiennent actuellement un milliard d'humains invisibles. Les pauvres sont quasi-invisibles dans les médias. Cela participe de leur exclusion du monde, de leur immondialisation. On peut partir du principe de Berckley, selon lequel "être c'est être perçu", et nuancer en disant que il en est ainsi du moins pour les prisonniers du fond de la caverne. Pour eux, n'est que ce qu'ils perçoivent. Or nous vivons dans un monde du regard dirigé. Nous voyons les stars sur les écrans et les affiches et trouvons bien imparfaites nos modestes enveloppes de chair, bien que nous travaillions à leur ressembler, par l'usage des cosmétiques. Quant au pauvres, aux malades, etc. il nous est devenu difficile de les voir. Car ceux qui ne sont pas enfermés ou repoussé sont dans les rues désertées par d'autres qui ne vivent plus que  derrière l'écran de leur pare brise ou de leur téléviseur. Les exclus font partie des réalités dissimulées. Lorsqu'ils sont représentés, c'est de manière déformée. La puissance des images est telle qu'elle sert de prisme pour la réalité. Le donné lui-même est perçu tel que nous avons appris à le regarder grâce aux images. Pire encore, les exclus n'ont parfois pas d'autres choix que de chercher à ressembler à leur caricature. Par exemple l'ouvrier de banlieue se verra tel que les médias le présentent. Il n'osera pas prendre la parole, considérant qu'il n'y est pas habilité, qu'il n'en a pas l'habileté.


B. Le contrôle du Temps
1) L'horloge
Le totalitarisme suppose la maîtrise de chacun à chaque instant à travers l'organisation collective du travail et des loisirs. La domination de chaque coin de l'espace est accompagnée de celle de chaque parcelle de l'emploi du temps. Le temps libre est important dans nos société mais on reste disponible sur notre portable.  L’individu est pris dans un temps commun à l’intérieur même de son espace privé, par l’intermédiaire du télécran qui est en même temps une horloge qui vous dicte en temps et heures les actions à accomplir. Dans ce cas, la société est transformée en vaste usine paternaliste organisant le travail et les loisirs, veillant sur la sécurité de chacun en déterminant les tâches et les distractions. Mais le contrôle moderne, sous-tendues par des technologies discrètes, sait se faire oublier. Les portes restent ouvertes, du moins jusqu'à ce que sonne le portique de sécurité. Les déplacements sont libres mais susceptibles d'être entravés à tout moment. Quant un élève se présente au portillon biométrique de sa cantine, celui-ci ne s'ouvre pas si les parents n'ont pas réglé à temps la facture, ce qui entraîne un blocage de la chaîne et la colère contre l'élève.
Ce n’est pas un hasard si nos ordinateurs et nos téléphones indiquent le temps ; c’est parce que l’horloge est un ancêtre qui hante encore tous nos instruments de communication. L’horloge est l’instrument de communication par excellence. Elle fait communiquer entre eux tous les individus. Avant d'être un instrument de mesure de la nature, l'horloge est un outil de synchronisation sociale. Les cloches sonnaient les heures. Aujourd'hui, nous avons des montres non plus seulement sur le corps mais les téléphones, les automobiles, les horodateurs, les ordinateurs, les cafetières, etc.. Les horloges, mais aussi les balances et les mètres, mesurent indifféremment choses et personnes.

2) Le calendrier
L'Etat dans 1984 détruit l'histoire dans une sorte d'arrêt dans le temps présent. Qui contrôle le présent, contrôle le passé et donc le futur dit le roman. Ce temps calendaire est aussi circulaire que celui des horloges. Il y a une standardisation du temps comme des choses. De la sorte, il n'y a plus d'histoire puisque chaque année est la répétition de la précédente. Nos sociétés ne sont pas si radicales. Elles préservent l'histoire mais sous une forme altérée car totalitaire ou du moins totalisante. Disons que le cercle est remplacé par une ellipse aux foyers inégaux. Dans 1984, il y a disparition du temps par sa négation. Aujourd'hui on peut parler plutôt de neutralisation. Il reste que l'histoire est perçue comme une totalité déterminée où chaque instant n’est compréhensible qu’en rapport aux autres. Il y a quelque chose de fou à prétendre embrasser l’histoire et nier la contingence de chaque instant. L’évolution se trouve enfermée dans un déterminisme strict. La géométrisation du temps, comme de l'espace, tend à nier la spécificité de chaque instant, comme de chaque lieu. Non que les instants et les lieux existent séparément mais ils sont hétérogènes. Aucun point de l'espace ou du temps n'est identifiable à un autre.
Deux approches historiques totalisantes mais superficielles cohabitent aujourd'hui : le modernisme, qui conçoit le temps comme progrès et croissance,  et le post-modernisme qui lui replie tous les instants sur eux-mêmes au point de faire disparaître l’avant et l’après dans le relativisme d’un éternel présent. Ainsi le modernisme est-il l'apologie du futur comme moteur et critère de valeur : ce qui est nouveau est bon. La déception du modernisme, avec les guerres et les problèmes environnementaux, amène la réaction post-moderne qui valorise l'avant. L'histoire progressiste disparaît pour une mise en scène éclectique. L'éclectisme post-moderne est l'équivalence et la substitution de chaque chose par une autre. Un motif ethnique équivaut un motif minimaliste ou psychédélique dans un salon. Modernisme et post-modernisme nient l'essence du passé et du futur pour les idéaux du temps présent. Les modernes et les post-modernes ont ceci en commun de nier le temps pour lui-même. Pour qu'il y ait progrès, il faut rester sur un même plan. Pour qu’il y ait parodie, c’est la même chose. A aucun moment l’instant n’a sa consistance propre. Le terme de crise témoigne bien de notre sur place historique. La crise suppose une continuation et non une remise en cause. Une crise est passagère. Elle peut entraîner une modification mais non une disparition. La crise du capitalisme n'est pas la fin de celui-ci. Le mot crise cache donc une stagnation. La crise préserve le systèm. Au contraire, le mot révolution (scientifique ou politique) indique un véritable tournant.
La systématisation du modernisme et celle, plus discrète, du post modernisme détruisent le temps lui-même. Le système est une construction qui gouverne de manière totalitaire en travaillant la représentation collective de l'histoire mondiale. Or l'Histoire n'est pas, il n'y a que des histoires, toutes chargées d'un point de vue idéologique. Briser le consensus historique c'est rétablir la liberté politique. Il faut revoir le passé comme le font les histoires populaires des Etats unis (H. Zinn) ou de la science (C. Conner), ce qui suppose de réviser les fins que nous fixons à) l'humanité. La totalisation de l'histoire arrache des images au passé et réorganise ces éléments en fonction de l'idéologie en vigueur. La vraie histoire consiste à comprendre la multiplicité des conceptions, l'esprit qui gouverne chaque période. L'histoire réelle est celle des différentes horloges, de leur mécanismes particuliers, et non un ensemble d'images éparses recollées sur notre horloge.

3) Le dictionnaire
Le système de Big Brother réécrit l'histoire, falsifie le passé, pratique  l'autodafé. Il détruit également la langue ou vide les mots de leur sens. La Novlangue constitue un appauvrissement de la grammaire et du vocabulaire. Elle encourage des enchaînements, des associations d'idées. Enfin, elle permet l'occultation du sens par subversion (comme nous le faisons à travers les termes "solution finale", "traitement spécial", "frappe chirurgicale", "dommage collatéral"). De même, dans notre société les médias diffusent un certain langage qui modèle la parole de chacun et conditionne notre façon de penser (E. Hazan, LQR). La langue est comme une ville. En détruisant les monuments et rasant les édifices, on efface de la terre les traces du passé. La destruction des mots est une façon d'effacer la mémoire. On ne saurait pour autant figer la langue comme si l'on désirait laisser le ville intacte. Mais l'évolution d'une langue est faite de disparition, réapparition, ré-interprétation constante, polyrythmique et polyphonique. Il y a plusieurs langues dans la langue qui ne cessent de se croiser pour former un monde de points de vue multiples. Au lieu de cela, Big Brother entend faire table rase de la langue en la réduisant à un outil de communication rudimentaire, simplifié, standardisé et éternel. Tout rapport au temps passe par la langue ou par le signe (un objet, un vêtement, une architecture). Effacer le temps, c’est vider la langue ou la terre de ses construction. Le temps ne nécessite pas une mémoire inerte, des édifices inamovibles. Car la conservation est encore un renouvellement, un effacement. Seulement, on ne laisse plus aux vieilles choses la possibilité de se transformer et de revenir. "Tromblon", voilà un mot qui peut très bien plaire aux enfants affirme Tomi Ungerer qui, dans une émission radio, refusait de se contenter du mot fusil sous prétexte qu'il est répandu.
Quel serait aujourd'hui la Novlangue ? Peut-être est-ce le discours économique et le lexique financier qui a colonisé les débats politiques, les discussion culturelles, les échanges sociaux. La domination d'un langage tend à effacer un monde, une époque. Le langage financier aujourd'hui impose sa grille de lecture dans tous les médias. Tout s'inscrit dans le cadre du développement, de l'innovation, de la croissance et de la crise. La politique est devenue une affaire comptable. L'art est évalué en fonction de l'audimat. Les musiques proposées sont celles qui devraient marcher. Etre informé c'est s'initier au langage de l'expertise économique. Le lexique financier parle de pib, subprime, action, plus-value, obligation, crise et réforme. Le lexique révolutionnaire, éclipsé dans les années 80 et 90, constitue l'antidote actuelle. On se remet à penser le monde en tant que prolétariat, bourgeoisie, classe dominante, classe sociale, révolte ou révolution. Un langage de la révolte se recoud tout comme le livre interdit d'Emmanuel Goldstein dans 1984.


II. La domination Ontique

La domination esthétique consistait à coder l'espace et le temps au niveau métaphysique, en dessinant les places et les moments de la vie sociale. Le dispositif est alors en place pour la domination ontique qui va régenter et administrer les objets et les personnes. Ce qui nous intéresse ici c'est de savoir si la domination esthétique n'est pas un préalable nécessaire à la domination ontique. Auquel cas, on pourra considérer que l'émancipation passe par une réappropriation de l'espace et du temps.

A. Le contrôle des objets.
Dans 1984, le héros Winston Smith s'attache à de vieux objets chez un antiquaire (en particulier un presse papier, qui peut symboliser la retenue du passé contre son effacement, cet effacement auquel s'emploie lui-même le héros au ministère de la Vérité). Les objets anciens étaient décorés et avaient une âme indépendante de leur utilité. Mais dans l'univers totalitaire, tous les objets qui sont produits se ressemblent et se réduisent à la forme fonctionnelle. La fonction reste quand bien même l'objet disparaît, ce que prouve l'utilisation d'objet jetable. Un mouchoir en papier est parfaitement substituable tandis qu'un mouchoir brodé aura une histoire. Dans le capitalisme, les objets se distinguent non pas en raison de leur personnalisation, mais des enjeux concurrentiels du marché. En dépit des divers coloris, c'est toujours une même logique derrière chaque objet. Les boîtes de médicaments ou de dentifrice se distinguent mais se ressemblent toutes. Les voitures, les maisons, sont de couleurs et formes diverses mais a-t-on le droit de repeindre ou reconstruire absolument comme on le désire ? Les fonctions, les usages restent les mêmes et prédominent tandis que l'identité des produits se dissout dans celle des marques. Les objets totalitaires sont donc sans histoire, sans singularité, de façon à ce que l'identité personnelle de leur propriétaire ou utilisateur ne puisse se construire. La possession d'objets standards induit la standardisation des modes de vie et celle des individus et de leurs affects.
Dans le capitalisme, c'est-à-dire la société marchande globale, où tout possède une valeur marchande, un prix, la valeur des objets dépend du marché. Elle est extrinsèque et non intrinsèque. Ainsi une mouche vaut moins qu'un diamant extrinsèquement sur le marché mais elle vaut plus intrinsèquement en tant que l'organisme est plus complexe que le minéral. La valeur extrinsèque dépend donc des choix du marché qui sont des repères construits. Elle est donc sur évaluée ou sous évaluée en fonction du critère intrinsèque. La mouche est sous évaluée par le marché tandis que l'or est sur évalué. La transformation en valeur extrinsèque représente une folie car une violence par rapport au réel. Aujourd'hui, les hommes ont en réalité une valeur inférieure par rapport à l'argent, ce qui est sans doute la pire inversion de valeur que l'on puisse observer. Le ministère de l'abondance dans 1984 est en même temps celui de la pénurie. Il s'agit de valoriser l'enrichissement, la croissance, de montrer que la société améliore la vie et progresse. Mais en même temps, on dissimule la pénurie réelle, les manques sociaux et les menaces environnementales. Ce que montre le travail de falsification de Winston Smith est la possibilité de créer une autre valeur que la valeur réelle. En réalité, la société se dévalorise, la qualité de la vie et de la psychologie humaine se réduisent. Mais la valeur virtuelle elle ne cesse de croître et par là de remonter le moral des citoyen en dépit de leur situation réelle déplorable (nourriture rare et fade, vie sentimentale nulle, discussions vides, art absent, etc.).
Les hommes deviennent des objets. Il sont les rouages substituables d'une mégamachine. Leur corps et leur âme sont une matière mesurable et contrôlable. L'androïdisation de l'homme commence avec ses interfaces. Les biotechnologies et même les biotechniques ont toujours contribué au devenir objet de l'homme. S'adapter aux outils, aux espaces c'est pouvoir les faire fonctionner et par là faire marcher la machine sociale. Ce qui fait des hommes des objets est le fait simple d'être le référent d'un catalogue et d'un fichier. C'est l'écriture bureaucratique qui instaure le devenir objet de l'homme. Le nom propre devient numéro sans biographie mais comme place dans le système. La puce rfid inscrit ce signifiant à même le corps dans les objets, le bétail et bientôt les hommes. Le signe du corps dans la biométrie participe à la réduction de tout signifié au signifiant. De même que la Novlangue est créée non par ses utilisateurs mais par l'expert qui dicte le dictionnaire (dictée et dictat du dictateur), il importe de voir que le numéro (téléphone, sécu, etc.), à la différence du nom, est choisi par l'expert. Déjà le nom était une tyrannie familiale que le pseudonyme sauvait. Mais nos numéros nous sont imposés au sens où la place dans le système existe avant que nous la remplissions. Le citoyen-consommateur est en passe de n'avoir plus qu'une et une seule identité à la fois sociale et commerciale. La carte d'identité numérique en projet serait en même temps une carte d'achat. Se rencontrent très nettement la politique et le marché, l'Etat et l'Entreprise comme source de codification du réel. L'Etat et l'Entreprise ont donc une technique commune qui les rapproche en augmentant leur force. Nous pourrions laisser notre carte d'identité chez nous si nous n'étions pas obligés de nous en servir pour acheter. L'être est cerné formellement, dans son identité sociale, et substantiellement dans la mesure où l'argent est aujourd'hui le seul moyen de survivre.

B. Le contrôle des sujets
L'éthique totalitaire est paradoxale : la collectivité est soudée en tant que chacun fait preuve d'individualisme. C'est une société réglée à l'avance qui rejette les sentiments susceptibles de faire naître des communautés rebelles. La disparition des sentiments suppose l'absence de communauté concurrente de la collectivité officielle. Le système panoptique induit l'isolement des individus et aboutit à ce que Deleuze et Guattari qualifient de schizophrénie, c'est-à-dire une coupure autistique d'avec les autres. Toqueville décrivait également les individus comme repliés sur leur bonheur personnel et sans perspective collective, cette dernière étant déléguée à l'Etat tutélaire. Dans celui-ci, les individus remplissent une fonction et sont substituables par rapport à elle. Ils sont les éléments d'une bureaucratie aux fonctions assignées. L'individu doit être visible non pas dans sa singularité mais comme représentant de l'Etat (alors que les citoyen devrait être représentés dans l'Etat).  La disparition de la participation, de l'autogestion, vient d'une organisation où l'individu n'a pas de singularité.  Au contraire, dans un système autogéré, chaque personnalité se nourrit de la singularité des autres et contribue à la plasticité du groupe. L'individu technique est mesurable comme une chose (ce que Ricoeur nomme "mêmeté") ; tandis que l'individu politique possède une histoire propre dont il est le narrateur ("ipséité") (Soi même comme un autre). C'est cette ipséité qui aujourd'hui est mise en péril.
La situation totalitaire de 1984 paraît cependant opposée à celle du capitalisme et à la suresthésie procurée par les multiples spectacles qu'elle produit. La politique spectacle, le spectacle public mais aussi privé de l'exhibition médiatique et informatique paraissent oeuvrer dans le sens d'une expérience sentimentale intarissable. Néanmoins, cet aspect peut être perçu ni plus ni moins comme une conjuration de la disparition de chacun dans la machine sociale. Plus cette disparition est profonde dans le champ social réel, plus les simulacres de la personnalité seront visibles dans le champ de la société virtuelle. Pour pallier à une société sans affects, ou chacun n'est qu'un consommateur sur une liste d'attente, les stars offrent des modèles d'identification. Ainsi il n'y a d'affects que pour l'idole à laquelle on voudrait ressembler tout comme Big Brother devient le seul objet d'amour. Le processus d'imitation des stars (sir dans désir signifie étoile) induit un pur narcissisme où l'on aime les autres qu'en tant qu'ils reconnaisse l'image que l'on veut donner de soi et qui correspond au modèle constitué par les stars.
Le télécran et la surveillance réduisent la solidarité entre individus et le regroupement communautaires. Il n'y a plus qu'une "solidarité" organique, capable de soutenir chaque existant mais en mesure de décider la mise hors circuit de l'un d'eux. Il y a toujours un tiers, l'oeil aveugle de l'Etat aux multiples lentilles, qui veille à la normalisation des rapports sociaux. Cet oeil automatisé, par sa dimension dissuasive mais également grâce à des logiciels de détection automatique d'événements anormaux, veille sans répit. Le totalitarisme consiste donc à détruire toute association privée et par là toute affection interindividuelle. Il n'y a jamais plus de face à face mais chacun représente le système pour lequel il travaille. Toute responsabilité est annulée. Si l'on désire résister, il faut se détacher de la présence du pouvoir pour élaborer une complicité des groupes, ce qu'on nomme aujourd'hui communautarisme.
Les sentiments personnels sont interdits dans 1984. Ils appartiennent au passé. Avant seulement on pouvait former une alliance familiale, amicale, syndicale. Désormais, dans l'Ansoc, toutes la libido est déplacée vers une cible commune, Big Brother, objet d'un amour fanatique, et vers l'ennemi haï E. Goldstein, diable destiné à être l'objet d'une pulsions destructrice désinhibée. Les affects se trouvent donc réduits au minimum et concentrés sur deux objets aux valeurs opposées. Cette simplification des émotions correspond à une vision du monde minimale, manichéenne mais puissante. Selon que les événements sont le fait de l'un ou l'autre des personnages, ils sont aimés ou haïs. Il n'y a plus de hasard mais deux causes absolues, deux axes du bien et du mal.
On assiste aussi dans 1984 à une déconnections des catégories sociales. Les classes supérieures, moyennes et inférieures ne se côtoient pas. Chacun est distribué dans son département. Big Brother est flou au même titre que les prolétaires. La situation est comparable aujourd'hui avec d'un côté les miséreux des bidonvilles invisibles, refoulés ou représentés par quelques rares parvenus, et de l'autre côté les stars omniprésentes de la chanson, du cinéma, de la télévision ou de la politique. Restent les classes moyennes qui se frôlent dans les rues et les commerces en tentant de ressembler aux stars et en redoutant les quelques exclus encore visibles en vrai.  La situation décrite dans 1984 d'une société de caste n'est pas différente de la nôtre. Les nantis forment un milieu politico-industrialo-médiatique à part, visible à travers  leur communication. Les exclus, dans les quartiers pauvres, les cités, ou bidonvilles, sur les routes, sont également visibles mais de manière sporadique. Ils forment les répulsifs complétant l'attraction des star. Quant à la classe moyenne, elle est toute entière occupée à faire fonctionner le système productif pour fuir la pauvreté et atteindre la richesse.
III. Conclusion
Big Brother incarne la folie totalitaire. Le roman d'Orwell traduit surtout les totalitarisme stalinien et hitlériens. Nous avons voulu comprendre l'actualité du roman en l'appliquant au totalitarisme capitaliste qui sévit à travers les instruments de contrôle. Tout d'abord, le contrôle de l'espace (transparences, apparences) et du temps (horloge, calendrier, dictionnaire) fournissent la base du contrôle des objets (fonctionnalisme, capitalisme) et des sujet (fonctionnalisme, codage, narcissisme). Un dispositif fou, avec des lois d'accroissement quasi- autonome, semble être à l'origine du malheur totalitaire. Pour lutter contre, on peut réinventer des dispositifs et des techniques conviviales qui respectent l'anonymat de chacun, permettent l'information de tous, l'improvisation au quotidien, la créativité, l'individualisation, l'affectivité, la communauté. Il est frappant que ces valeurs subversives soient justement défendues par le système capitaliste. Le contrôle moderne se fait passer pour émancipateur (communauté Face-Book, liberté de circulation avec contrôle rfid ou biométrique, libre service, pseudo rigolo, participation aux médias, accessibilité totale des médias, etc.). Le système capitaliste établit ainsi une certaine liberté surveillée et peut reprendre d'une main ce qu'il donne de l'autre. Il crée les problèmes et leur solution pour augmenter son offre (cigarette et patches nicotine, Junk food et diététique, automobile et salle de sport, etc.). Mais ne sommes-nous pas en train de condamner unilatéralement le capitalisme et la technologie de façon trop simpliste en utilisant 1984 ? Nous essayons simplement de comprendre les principes modernes qui rendent possible le totalitarisme dans ses formes diverses et plus ou moins accomplies. Nous désirons mieux les comprendre pour nous en défaire dans le sens de l'émancipation laquelle commence toujours par une prise de conscience des formes d'aliénation non seulement imposée mais aussi auto-infligées.

Raphael Edelman 2012


Crédit photo
http://www.lamauvaiseherbe.net/wp-content/uploads/2011/04/Tchernobyl-26-ans-32.jpg








mercredi 7 mars 2012

L'APPAREIL PHOTOGRAPHIQUE

Nous assistons, depuis l'invention de la photographie au début du XIX (Niepce, Daguerre) à une diffusion massive des appareils photographiques en raison de leur miniaturisation, de leurs performances et de la baisse de leur coût dans le contexte de la production industrielle. Il s'agit d'un phénomène technique qui se développe et pénètre les pratiques sociales. La question qui se pose est celle de l'incidence de ce développement sur la société humaine et sur notre rapport à la connaissance et au réel.





I. Le progrès de la photographie



On peut parler d'un progrès de la photographie dans la mesure où les techniques de la photographie sont devenues de plus en plus efficaces (diminution du temps de pause, réduction de la taille des appareils, augmentation de la sensibilité à la lumière, netteté, numérisation, etc.). Mais ce progrès technique est-il un progrès en soi ? En quoi avoir plus d'images et de meilleure qualité représente-t-il un progrès pour les sociétés ?



A. La connaissance

L'appareil photographique est un appareil d'enregistrement, tout comme le phonographe inventé à la fin du XIX enregistre le son. Il s'agit de méthodes automatiques dans la mesure où l'on se passe d'un professionnel susceptibles de dessiner avec habilité un motif ou d'un musicien capable de déchiffrer une partition. L'appareil photo est une externalisation de l'oeil et de la mémoire humaine, tout comme l'ordinateur externalise notre faculté de calcul et l'augmente. De cette façon, nous augmentons nos archives et donc notre puissance de nous souvenir et de voir. Il y a une isomorphie entre l'oeil et l'appareil photographie en raison de l'utilisation d'une lentille et d'un écran comparable à la rétine. Cet écran, en tant qu'il enregistre sur une pellicule, permet un travail de mémorisation. La photographie externalise donc la perception et la mémoire visuelle.

La science doit son développement à celui des techniques optiques (télescopes, microscopes). On peut photographier les niveaux macro et le microscopique, décomposer le mouvement et répertorier les objets pour les classer. La photographie augmente nos capacité panoptiques et permet un vaste système encyclopédique de visuels utiles et exploitables. Autrement dit, la photographie permet de saisir la réalité et de l'organiser. La photographie a révélé notre inconscient visuel en autorisant l'arrêt sur image, le ralenti, le zoom, etc. (Benjamin). On peut avec la photographie voir des choses qu'autrement nous ne verrions pas. En ce sens, la photographie a augmenté notre connaissance de la réalité.



B. La démocratie

Nous pouvons nous réjouir de la démocratisation de la photographie, comme de la plupart des techniques, grâce à la réduction industrielle des coûts et la simplification des usages. Certes, les appareils modernes possèdent un nombre important de capacités liées à l'utilisation des microprocesseurs ("valeurs ajoutées"). Mais nous n'en employons généralement qu'une partie. Nous pouvons accéder sans trop de difficulté aux usages prioritaires de nos appareils. Ce qui est offert à chacun, c'est la possibilité de représenter très fidèlement la réalité sans recourir à un long apprentissage technique du graphisme ou de la peinture ou même de la technique photographique professionnelle. On peut non seulement prendre des photographies aisément grâce à l'automatisation des fonctions mais également on peut se passer des techniques auparavant difficiles de développement et de retouche photographiques. Tout cela, grâce au logiciels et aux imprimantes, est devenu à la portée de tous.

La dimension iconique (qui ressemble à la réalité à la différence des symboles écrits) de la photographie contribue à en faire une pratique populaire. La photographie, comme le cinéma, constitue un langage presque universel, plus immédiat et plus émotif que l'écriture. La photographie joue un grand rôle dans la mondialisation et la globalisation en franchissant les frontières ethniques et sociales. Il s'échange alors de nombreuses images témoignant des différentes sociétés et de leur modèles.

On assiste dans nos société à un développement des pratiques amateurs en vertu d'une accessibilité du matériel, d'une hausse du pouvoir d'achat et du temps libre. La différence que l'on peut faire entre l'amateur et le professionnel repose en partie sur la qualité de l'appareil (outre le savoir-faire, la rémunération, le prestige etc.). Mais il arrive aujourd'hui que le matériel soit assez identique dans la mesure ou l'amateur possède des appareils qui vont au-delà de ses réels besoins. La production amateur est supérieure en quantité à celle des professionnels, dans la mesure où il y a plus d'amateurs que de professionnels. On gagne en quantité d'image ce que l'on perd en qualité. Cette quantité explose avec le numérique par rapport au coût de l'argentique.

L'usage amateur est généralement familial. Il a certes des usages solitaires, plus artistiques, mais moins répandus. La fonction de la photographie familiale est temporelle. Elle permet de tracer la généalogie de la famille au fur et à mesure et de constituer une sorte de musée privé. Pour cela, on immortalise les moments heureux (baptêmes, mariages, diplômes, anniversaires, voyages, etc.). La photographie est utilisée pour conserver une trace des étapes de la vie depuis la petite enfance (Bourdieu). Elle permet également de préserver une image du défunt. On comprend donc qu'il s'agit d'arrêter le temps dans une sorte de panthéon domestique. D'un point de vue existentiel, cela permet de supporter l'angoisse du temps qui passe et, au niveau identitaire, de fabriquer un patrimoine qui peut être l'objet de rituels (séance collective de consultation de photos, contemplation de l'être aimé, exposition de sa famille au bureau comme signe de normalisation etc.). On doit préciser qu'aujourd'hui, grâce au réseau numérique et télématique (Flicker, Face book, etc.), de nouveaux types de diffusions apparaissent qui permettent plus de partage, de plus en plus rapidement, ce qui induit une augmentation de la socialisation par l'image. La photographie contribue à relier les domaines public et privé. Il y a une pénétration de la vie publique dans les foyer par les différents médias (magazines, télévision, internet). De plus, les images privées se diffusent de plus en plus dans la sphère publique (expositions, cadeaux de clichés, diffusion internet).

La photographie permet la reproduction en série d'un modèle et la mobilité des exemplaires (Benjamin). L'information peut donc être transportée sur un support minuscule (pellicule, fichier numérique). La diffusion des informations s'en trouve fortement multipliée. L'accessibilité aux images devient quasi complète et l'on peut contempler une oeuvre ou un quartier du monde presque à volonté sans quitter sa chaise. De plus les, appareils sont devenus de plus en plus simples et transportables. Aujourd'hui notre téléphone portable permet de saisir des images n'importe où et n'importe quand.

La photographie, devenant accessible à tous et mobile, permet l'émergence au niveau politique d'un contre pouvoir issu du travail des reporters professionnels ou des reporters citoyens. Pour contrer la propagande des images officielles, se diffusent des images contestataires. Les manifestations contre de la guerre du Vietnam dans les années soixante doivent énormément aux images diffusées que l'Etat ne contrôlait pas. Aujourd'hui de nombreuses images viennent de toute part influencer l'opinion publique.

On peut distinguer les différents types d'usages en fonction des différents appareils. L'amateur aura généralement un appareil simple et de taille réduite, le professionnel aura des instruments plus encombrants et sophistiqué, les scientifiques auront des appareils rares et couteux. On peut donc dire que la forme suit la fonction. Quelque soit l'usage, on doit reconnaître le progrès considérable que représente l'évolution de la photographie, avec une meilleure maîtrise scientifique, une intensification des échanges sociaux (Bourdieu). Toutefois, ce progrès est-il total ? Quelles sont les critiques que l'on peut faire de la photographie ?





II. Les critiques de la photographie



A. L'automatisation

La photographie ne nécessite pas autant de savoir faire que le dessin ou la peinture, ce qui la rend accessible à tous. Mais on peut déplorer en retour une disparition du savoir faire, de l'expressivité personnelle (Baudelaire). Le mérite individuel devient moins important pour le photographe en raison de l'automatisation. Il ne disparaît pas pour autant, dans la mesure où peut se développer une certaine virtuosité et inventivité dans la photographie (choix du sujet, de l'angle, du moment, post-production, etc.). Toutefois, on se retrouve avec la photographie, comme avec toute production industrielle, dépendant des concepteurs qui ont pensé le produit à notre place (Illich). On peut dire que le photographe est davantage assisté dans son geste que ne l'était le peintre et le dessinateur (qui dépendait cependant lui aussi des inventions matérielles liées à leur discipline comme le chevalet, les tubes de peintures, etc).

L'amateurisme touche au domaine artistique notamment dans les usages plus solitaires que familiaux. La photographie étant de plus en plus automatisée, elle réclame moins de technique. On peut dire pour cela qu'elle est l'art sans doute le plus facile. C'est d'ailleurs en raison de cette facilité que la photographie répond à un fort conventionnalisme. On innove assez peu dans les sujets, les points de vue, les mises en scènes. A vrai dire, l'amateur se reconnaît en ce qu'il n'invente pas de nouvelles formes esthétiques. Sa créativité, lorsqu'elle a lieu, concerne le contenu. On mise sur l'originalité de l'événement saisi, à travers l'audace, la chance, etc.

La perte de savoir-faire produit du conformisme, puisque le geste automatique enlève l'invention personnelle. D'une manière générale, on fait des photographies qui ressemblent aux photographies que l'on voit ordinairement. Le voyageur peu à peu produit des cartes postales à la place du professionnel, avec la possibilité de se joindre au décor. En produisant des images, on reproduit des images d'Epinal dont la fonction reste de fournir des modèles conventionnels de vie standardisés. En ce sens, la photographie fonctionne comme un redoutable instrument de soumissions aux valeurs courantes.





B. Le système technicien

L'appareil photographique, au même titre que tous les autres appareils industriels, participe de la pénétration des technologies dans le quotidien, avec tous les enjeux idéologiques, sociologiques et économiques que cela suppose. Ces appareils, par leur force de séduction, entraînent notre adhésion au système économique et idéologique actuel. Plus on possède d'appareils modernes et plus on en dépend, moins il nous est possible de critiquer le monde industriel (Ellul). Ceci apparaît assez nettement lorsqu'on observe le suréquipement des ménages qui possèdent souvent un nombre superflu d'objets avec des capacités et une complexité qui dépassent très largement leurs besoins.

On ne peut pas considérer l'appareil indépendamment de l'appareillage. L'appareil individuel est intégré dans un système que l'on ne perçoit pas aisément. Ce système est vertical (production et déchets) et horizontal (consommables, interfaces, services). Au fond, l'appareil photographique est lié à l'ensemble technique. Pas de photos de vacances sans automobiles ou avions. Si on observe le développement des médias, il accompagne celui des véhicules. Il s'agit d'accélérer et de multiplier le nombre d'informations et de choses en déplacement, dans la mesure ou ces déplacement sont tarifés et constituent une source de revenus.



C. Le contrôle

Les sciences de la nature mais aussi les sciences humaines, comme la sociologie, la psychologie ou l'anthropologie ont fortement profité de la photographie (Maresca). Le problème des sciences humaines est celui de la transformation du savoir en pouvoir (Foucault). Aussi le fichier de renseignement policier et militaire a su profiter des acquis de la photographie. On peut citer les fichiers anthropométrique racistes ou ceux qui cherchent le profile type du criminel (Bertillon). Le fichier permet d'identifier des personnes, des types de personnes, de constituer des cartes et des catalogues. Aujourd'hui, les caméras de surveillance et les appareils biométriques viennent renforcer l'outil photographique dans sa tâche de contrôle des populations. La photographie permet d'augmenter l'étendue de notre savoir et donc de notre pouvoir. La photographie devient un instrument de contrôle qui permet l'observation de tous par tous. Cette visibilité permanente conduit au totalitarisme dont l'essence est la transparence totale de la société. Aucun lieu ne doit rester secret, et le champ de la vie quotidienne doit lui-même rester disponible à la capture photographique.



D. Le spectacle

De plus, nous vivons dans un monde où l'on se doit de ressembler au photos de mode et où l'on est également susceptible d'être photographié. Tout devient photogénique. La photographie entraîne un certain type d'idolâtrie, aussi bien des stars que de soi-même. Tous nos rapports aux autres passent par la fascination pour une image symbolique qui donne corps à nos fantasmes tout en les standardisant. La photographie est un outil politique. Tout d'abord elle permet la diffusion des portraits des leaders charismatiques, comme les peintures diffusaient les représentation religieuses. Le monde politique, artistique et publicitaire utilise l'image photographique à des fins de fidélisation et de prosélytisme.

La critique de la société du spectacle consiste à dénoncer le mode de vie moderne basé sur le simulacre et l'image qui cachent la réalité et déforment notre perception (Debord, Baudrillard). Nous vivons dans un monde virtuel, et sommes bombardés d'images qui imposent un certain type de regard sur la réalité. Cette image fascinante et facile prend le pas sur un réel par nature insaisissable.

Les médias que nous utilisons opèrent une sélection organique de notre corps. L'oeil devient l'organe fondamental au détriment des autres organes sensoriels et même de l'expérience charnelle dans son ensemble. Le corps est globalement dégagé au profit d'un oeil spectateur, à la fois omniscient et impuissant. Nous vivons la violence des événements remarquables de l'actualité au fond répétitive, sans aucun pouvoir de réaction.

La photographie détruit l'aura ou la présence réelle des choses (Benjamin). La photographie rend toute chose absente en simulant leur présence. Tout le présent est reporté sur l'absent que l'on veut conserver. On vit soit dans le passé des images déjà faites, soit de le futur de ce que l'on pourra voir ou montrer en image. Avec la vidéo, qui réduit l'écart entre enregistrement et diffusion, on confond l'instantanéité avec la présence.



Conclusion

Nous avons vu que la photographie reposait sur un développement matériel des usages qui a transformé la société en augmentant nos possibilités. Mais nous voyons également un risque lié à la civilisation de l'image spectaculaire et du système technique. Nous serions alors des consommateurs manipulés par l'automatisme et éloignés du réel.

En considérant l'appareil photographique, nous retrouvons le dilemme entre technophilie et technophobie. D'un côté, on ne peut pas faire marche arrière et devons reconnaître les bienfaits de la technique, de l'autre se pose les limites inquiétantes écologiques, économiques, éthiques, sociologiques, psychologiques que nous font franchir les technologies. On ne saurait acheter et utiliser les technologies de manière aveugle. Il nous faut garder ou reprendre si cela est possible le contrôle des machines et choisir ce qui nous convient. Dans une certaine mesure, cela concerne la forme des appareils qui doivent être conformes aux usages. Cependant, c'est trop souvent la forme qui dicte les fonctions. Quels peuvent être les nouveaux usages et les nouvelles tendances qui nécessiteraient une évolution des formes ?


Raphael Edelman 2012




Bibliographie :

C. Baudelaire, Salon 1859

P. Bourdieu, Un art moyen

R. Krauss, Le photographique

W. Benjamin, L'oeuvre d'art à l'ère de la reproduction mécanique

G. Debord, La société du spectacle

J. Baudrillard, Simulacre et simulation

S. Maresca, La photographie, un miroir des sciences sociales

J. Ellul, Le système technicien

S. Sontag, Sur la photographie

R. Debray, Cours de médiologie

R. Barthes, La chambre claire

Crédit photo : http://www.google.fr/imgres?q=古いカメラ&start=342&hl=fr&biw=1278&bih=845&gbv=2&tbm=isch&tbnid=b1MstFv1v-Sm9M:&imgrefurl=http://ameblo.jp/jk-nuages/archive1-201105.html&docid=pQkDRiUNcCvyaM&imgurl=http://stat.ameba.jp/user_images/20110527/22/jk-nuages/8e/e0/j/o0640042711254449459.jpg&w=640&h=427&ei=Wm5XT8qoHbGZ0QXonoHvDQ&zoom=1&iact=hc&vpx=396&vpy=364&dur=4879&hovh=183&hovw=275&tx=250&ty=154&sig=116687457434583970618&page=14&tbnh=156&tbnw=197&ndsp=28&ved=1t:429,r:23,s:342