samedi 21 avril 2012

Le meuble


Le meuble est un assemblage de surfaces créant des espaces où placer des corps. Ces espaces peuvent être fermés par des portes ou des tiroirs. Le meuble peut être orné et déplacé, comme le précise son nom. L'immeuble au contraire ne peut être changé de place. Le meuble rend disponible ce que l'on possède. Il ménage des accès aux choses et permet de les montrer ou de les dissimuler. Il contribue à décorer l'espace. Il s'intègre en même temps aux différents usages qui constituent l'habiter. Que doit-on attendre exactement d'un meuble ? Quelles sont les contraintes auxquelles nous confronte son usage ?

Quelles sont les vertus d'un bon meuble ? Tout d'abord, le meuble est un outil d'organisation de l'espace. Il permet d'attribuer une place à chaque chose en fonction de son usage et en rapport à d'autres choses. On aménage l'espace intérieur avec des meubles ou l'espace extérieur avec des immeubles (les bâtiments dans la ville sont comme des meubles dans la maison). Les corps (physiques ou organiques, comme les plantes, les animaux ou les humains) sont censés reposer dans les meubles et les immeubles. Le meuble offre donc la possibilité du repos et du mouvement. Autrement dit, les objets peuvent être déplacés ou les personnes peuvent se déplacer. La durée de stationnement est variable. On peut déposer un objet sur une table l'espace d'un instant. Un corps dans un cercueil peut reposer pour l'éternité.
Les choses bien placées deviennent disponibles et n'empêchent pas l'accès à d'autres choses. L'espace et le temps sont ainsi domestiqués. On trouvera un objet au bon endroit, au bon moment, et dans le bon voisinage d'autre chose. L'instrument indique des actions à accomplir (nous savons faire des lacets, manipuler des ciseaux) et suppose l'apprentissage de ces actions, c'est-à-dire une culture. Nos attitudes face aux objets s'inscrivent dans un ordre établi et en grande partie impersonnel. Il n'y a pas par trente six mille façon d'ouvrir une porte par exemple. On peut toutefois jouer avec les conventions à travers un usage original (une remorque peut être transformée en baignoire). Mais si l'on bouscule trop les codes, les utilisateurs peuvent ne plus savoir comment utiliser un objet. Ou alors, on peut rendre un usage mystérieux, comme ces bibliothèques dans les films d'espionnage qui s'ouvrent pour dégager une cachette en tirant sur un livre particulier. 
L'ordre est la caractéristique d'une machine. Celle-ci ne fonctionne que si ses éléments sont dans une relation cohérente et utiles. La machine suppose une interdépendance des parties en vue de la finalité de l'assemblage. La stabilité de l'organisation assure la régularité du système. L'ordre est de nature mnémotechnique. Il permet de se repérer et de se reposer, le corps enregistrant des habitudes et des automatismes. On finit par utiliser le clavier de son ordinateur sans avoir besoin de regarder les touches. On confère aux choses des places pour les retrouver sans réfléchir, ce dont on se rend compte lorsque ces choses sont absentes. 
L'organisation de l'espace consiste à aménager aussi du vide pour mieux percevoir ou laisser le champ libre à l'action. Le vide n'est pas vide mais il est rempli par les éléments ou l'atmosphère, c'est-à-dire par la matérialité d'un fond qui peut être parfumé, froid, sombre, éclairé, aéré. Le vide possède des qualités. Il offre de l'ombre, préserve la fraîcheur, retient les odeurs et les saveurs. Le vide est aussi un passage permettant le mouvement d'un lieu à un autre. Le meuble joue avec le vide et le rend utile. Le coffre doit avoir une taille appropriée à ce qu'il doit contenir. 
Le meuble appartient à la famille des objets-espaces qui possèdent une intériorité vide à remplir. Il descend du pot, de la boite et peut devenir carapace (lit, baignoire), véhicule, maison, bâtiment et même village si l'on considère l'immeuble comme un village aérien. Comme des poupées gigognes, les espaces contiennent des espaces. Le territoire supporte des immeubles, qui contiennent des pièces, dans lesquelles il y a des meubles, où se trouvent des boites, des housses, des paquets entourant des objets eux-mêmes composés d'éléments, comme les composants de nos ordinateurs.
La surface du meuble se détache sur le fond des choses et en dissimule l'accès. Il lui faut mériter son rôle d'écran pour devenir ornement. Matériaux et formes débordent la fonction pour susciter des impressions, des émotions, des souvenirs. Cela renvoie à une culture esthétique du mobilier. Comme le vêtement, le meuble dissimule le corps, le souligne parfois et constitue un dispositif cosmétique de couleurs, de textures, d'informations, de formes et de couleurs.
Le meuble est mobile et constitue en ce sens un objet concret en plus d'être un espace. La mobilité se comprend de deux manières. C'est d'abord pouvoir changer de place dans une maison ou d'une maison à une autre et donc métaphoriquement pouvoir changer de vie, de manière d'être. Mais c'est aussi offrir différents points de vue. Le meuble offre la variété des angles de ses trois dimensions dans les déplacements quotidiens qui sont les siens ou les nôtres. Si l'immeuble ne correspond pas à la première définition, il correspond à la seconde. Quant au véhicule, il répond bien aux deux définitions. Il faut donc penser à la diversité des positions et des perspectives. Il y a de multiples angles à prendre en considération et qui prendront des valeurs différentes en fonction de l'environnement. Telle table apparaîtra différemment sur tel ou tel sol. 
Le meuble, comme tout objet, peut être possédé. Il contient les objets que l'on a, mais il est lui-même possédé dans la demeure. Etant un bien, il est un objet de transaction. Ses propriétés (matériaux, qualités, dimensions, rareté) lui confèrent une valeur d'échange qui dépasse sa valeur d'usage et sa fonctionnalité. Comme nous sommes ce que nous avons et ce que nous faisons, nos biens forment notre identité et expriment notre personnalité : riche, originale, exubérante, ou bien pauvre, simple, zen. Ajoutons que le meuble lui-même vit, vieilli, possède une odeur, génère des sons particuliers quand on l'ouvre etc.
Le meuble n'est pas un objet monolithique. Il est une machine avec des articulations : portes, tiroirs, clés, serrures, roulettes, étagères, moulures, ressorts, parfois électricité, comme dans les frigos, voire multimédia et surfaces interactives. C'est un outil complexe. Il permet une diversité d'usages et offre une large marge de créativité et de personnalisation (rangement, agencement, décoration). Il y a donc la structure générale du meuble et ses détails particuliers qui vont augmenter cette structure. Comme pour une voiture et ses accessoires, il y a différents niveaux de complexité (vitres, ornements, serrures, lumières, etc.).

Nous venons d'envisager les bénéfices du meuble. Considérons en maintenant les coûts. Le meuble peut devenir obstacle, créant de la sorte un encombrement, tout comme les voitures embouteillées dans les villes. Le meuble peut être difficile à déplacer, à utiliser, il peut dissimuler le panorama. Il a donc pour inconvénient de consommer de l'espace un bon moment, alors que les objets, en vertu d'une plus grande mobilité, n'occupent un lieu qu'occasionnellement. 
Comme objet concret, le meuble pose la question de sa production, de sa conservation et de sa destruction. Les matériaux peuvent être différents, le processus de fabrication plus ou moins complexe, l'entretien plus ou moins aisé, la destruction ou le recyclage plus ou moins problématiques. Tout ceci constitue un ensemble de problèmes à côté de l'intérêt pratique du meuble. Il faut donc tenir compte de la durabilité, du recyclage, de la reconversion, du détournement du meuble. Un jour, la vie du meuble cessera et celui-ci risquera de devenir un déchet encombrant, voire polluant. Dans certains quartiers déshérités, où les services de la ville sont absents, l'encombrement des rues ou des caves peut devenir un véritable problème. 
Le problème d'accessibilité concerne le meuble et ce qu'il contient. Un meuble est inaccessible parce qu'on ne peut se l'offrir ou s'en servir correctement s'il est usé. La première question est économique et la seconde ergonomique. On peut manquer d'argent, désirer un bien trop luxueux ; comme l'on peut peiner à atteindre un objet haut perché ou bien profondément enfoncé dans une armoire. Les deux se rejoignent lorsqu'on n'a pas assez d'argent et que l'on dort sur un lit inconfortable. Les meubles peuvent devenir un sujet de frustration lorsqu'ils viennent à manquer, sont trop petits ou trop fragiles.
Le meuble nécessite de l'entretien et fait obstacle au nettoyage de la maison. Il rend plus difficiles les tâches ménagères, en dessous, au dedans, dans les coins et sous les objets qu'il contient. Parfois on le répare, le repeint, le décor, le découpe ou le complète. Le meuble est l'objet de soin, d'attention et d'entretien. On peut avoir envie de le rénover ou d'en changer. Le meuble doit s'adapter aux évolutions de la vie. La modularité permet de s'adapter aux exigences du moment, surtout dans les espaces exigus. En période de crise du logement, comme après la seconde guerre mondiale, ou aujourd'hui, dans les villes surpeuplées, on voit apparaître des concepts de meubles transformables en lit, étirables avec des rallonges etc. 
Un meuble tombe en désuétude pour deux raisons : soit par usure, soit par déclassement dans la mode. Le vieillissement du meuble n'est pas uniquement lié à des problèmes d'adaptation à l'usage individuel. En tant qu'objet-signe, on peut avoir envie de changement, d'une autre image de soi, comme lorsqu'on veut changer de véhicule ou de paire de chaussure, pour rester dans l'air du temps. Une occasion, comme un déménagement, peut-être le moyen d'achever la disparition du meuble. La récupération dans les poubelles, les déchèteries ou les brocantes, surmonte la désuétude. 
Deux propriétés semblent s'opposer : la fragilité et la mobilité. Plus un meuble est solide, plus il risque d'être lourd et difficile à construire. Plus un meuble est malléable et léger, plus il peut être fragile. La fragilité est assumée si le meuble est jetable. Un meuble solide et léger doit faire appel à des matériaux particuliers, comme ceux utilisé dans l'équipement sportif. Différents matériaux répondent à différentes temporalités. Le titane est léger et solide. Le carton est léger et jetable. 
L'industrialisation et la standardisation des meubles ont pour conséquence un appauvrissement du patrimoine rustique, mais non celui du patrimoine industriel que l'on qualifie de vintage. L'industrie a rendu le prix du mobilier plus accessible mais a pu entraîner une diminution de la qualité et de la diversité de l'offre. Le problème est à la fois culturel, avec une disparition des traditions artisanales, et environnemental, avec la pollution que peuvent entraîner des meubles à courte durée de vie. Les meubles accèdent à une seconde vie lorsqu'ils reprennent de la valeur en redevenant intéressants lorsque le temps leur confère de la rareté. Dans ce cas, la pièce vaudra par son unicité et l'aura qu'elle dégagera en vertu de son appartenance à un monde révolu.
Enfin, le meuble est bien souvent un instrument collectif, au même titre que beaucoup de maisons. Il permet la mise en commun et l'échange d'objets, mais peut aussi entraîner des conflits de territoire, comme lorsqu'on se dispute sur la manière de ranger un frigo ou de se placer dans un lit, ou lorsque l'on dissimule ou enferme à clé quelque chose, ou qu'on met un objet hors de portée ou de vue. Il y a autour du meuble tout un système d'échange, comme le montrent le guichet d'accueil, le casier des professeurs ou le tiroir de cuisine familial.

Nous avons vu que le meuble représente un atout sur les plans techniques et symboliques. Il facilite l'habitation, l'organisation de l'espace, le rangement, l'accessibilité et offre une expérience esthétique qui entre dans le capital qu'il représente. Mais un meuble peut devenir une contrainte, voire un danger. Sa lourdeur, sa fragilité, sa dimension, son volume, sa saleté, son prix sont autant de contraintes. Autrement dit, la construction d'un meuble nous invite à anticiper ses avantages et inconvénients sur le long terme, comme les bâtiments qui, lorsqu'ils sont mal conçus, deviennent une charge pour leur propriétaire.
Le meuble oblige à des usages acquis et donc détermine des schèmes comportementaux collectifs. Nous savons nous en servir. Mais il doit s'adapter à chaque situation. Il peut exister une multiplicité d'objets différents et chaque objet peut s'offrir à divers usages. Le meuble, en tant qu'il est produit et consommé, témoigne d'une histoire collective et individuelle. Il entre dans le patrimoine, comme les architectures et les oeuvres d'art. Son identité est individuelle pour la pièce unique et collective pour la série. Elle dénote un contexte social (privé  ou professionnel) et connote des valeurs (ancien, nouveau, fonctionnel, décoratif, etc.).

Raphael Edelman

Crédit photo : http://www.designspray.de/produkt.php?id=758