jeudi 4 octobre 2012

L'ESCALIER



            L'escalier est un moyen de traverser l'espace selon la hauteur. D'une certaine façon, il est, avec l'échelle, le principe du mouvement vertical chez l'homme qui, en général, mène une existence horizontale, n'ayant pas comme les poissons, les oiseaux ou les vers, les moyens naturels de traverser l'espace de haut en bas et de bas en haut.
            L'escalier est un don fait à l'homme par le génie de la technique pour augmenter sa mobilité sous terre et dans les airs. De manière figurée, il permet l'élévation, la sortie d'une condition terre à terre, pour se hisser vers la transcendance de la religion, de la morale, de l'art ou de la science. Cependant, le modèle hiérarchique (hieros signifie sacré en grec) des échelons correspond à l'institution d'une domination du supérieur sur l'inférieur. L'homme, une fois entré dans la logique de la verticalité, découvre les rapports sociaux verticaux, l'obéissance aux instances supérieures, avec la soumission et l'abandon de sa liberté voire de son bonheur.

            I. Un moyen ascensionnel
            Skala en grec et scala en latin signifient l'échelle, qui est sans doute le modèle schématique de l'escalier. L'échelle ajoute au déplacement horizontal, la translation verticale. Les deux directions sont combinables, lorsque l'échelle est placée sur un chariot qui permet de dédoubler l'axe de déplacement (cf. Encyclopédie Diderot et d'Alembert). Le camion de pompier semble emprunter aux méthodes stratégiques du siège militaire. Ironiquement, le sauvetage s'inspire des techniques de la guerre.
            L'escalette était au XVIIIe un peigne. Les dents forme des degrés, comme sur un  mètre (ibid.). Apparaît ici l'idée du rythme, de mesure, des pas que l'on marque.
           L'échelle de meunier est simple et n'a pas de contremarches. Ce sont des montants avec des barreaux transversaux. L'escalier rudimentaire est en quelque sorte une échelle-armoire. On peut avoir ensuite une ou plusieurs rampes, des jeux de forme divers, courbes (colimaçon) ou droits (angles). La matière utilisée est variable : du bois, du fer, de la pierre, et l'on peut intégrer des ornements, des statues, des tableaux, des tapis, surtout à l'intérieur, dans la cage d'escalier. Mais dans ce cas l'escalier est difficile à éclairer et produit des ombres (ibid.).
            L'escalier, que l'on trouve principalement dans la maison, se retrouve aussi dans le paysage, avec les jardins en terrasse, les étagements, de la vallée vers la montagne. L'escale désigne un lieu de repos. On y pose l'échelle pour débarquer dans les ports. C'est un arrêt, un relâchement. De même, on peut souffler dans l'escalier, en s'arrêtant sur une marche. L'effort de mouvement (de haut en bas) est allié au repos sur la marche (avant-arrière). L'ascenseur lui est une marche qui monte toute seule. Il est reposant. C'est aussi un lieu d'arrêt, de halte. Les escalier mécaniques, roulants, les escalators se situent entre l'ascenseur et l'escalier.
            L'escalier est aussi une épreuve, celle de l'ascension, de la conquête. L'escalier de notre enfance, si difficile à dompter, détermine notre expérience future qui s'appuie sur nos premières habitudes, notre savoir habiter. "La maison est un groupe d'habitudes organiques. A vingt ans d'intervalle, malgré tous les escaliers anonymes, nous retrouverions les réflexes du premier escalier. Nous ne buterions pas sur telle marche un peu haute" (Bachelard, Poétique de L'espace).


            II. Les rapports de domination
            L'apprentissage parfois difficile de l'ascension d'un escalier s'accompagne de la découverte des hiérarchies. Et peut-être de celle des premières luttes. « Escalader » signifier s'emparer d'une ville  à l'époque de Diderot et d'Alembert. On peut comparer l'escalade à un exercice, une mise au pas, une discipline. L'escalier est aussi un lieu de soumission. On peut citer comme exemple L'escalier saint (scala santa) de Ponce Pilate, déplacé de Jérusalem à Rome, pour que les fidèles puissent le gravir à genou.
            L'escaler a donc des niveaux, des échelons, des degrés, qui forment une gamme, une hiérarchie, des dégradés, des valeurs, des grandeurs. Pensons à l'échelle sociale, celle des salaires ou même des êtres dans la biologie et ses dérives sexistes ou racistes. En outre, échelonner une dette, c'est la distribuer dans le temps, la diviser. La dette n'est-elle pas ici une forme de soumission au temps ?
            Les hiérarchies sociales se lisent dans les escaliers, qui sont larges ou étroits, escaliers d'honneur ou de service, de secours. Mais ce n'est pas seulement le social et le physique qui se trouvent pensés de manière scalaire. La métaphysique, qui place l'unité de la forme au dessus de la diversité matérielle, n'y échappe pas.
La matière singulière, en progressant, s'individue et forme un tout, le résultat, qui est le principe téléologique et la raison d'être des parties (Simondon, Individuation psychique et collective). Le préindividuel est atomisé mais reste potentiel, métastasable, pour un être phasé, prendre forme, se hisser.  "Il y a éthique dans la mesure où il y a information, c'est à dire signification surmontant une disparation d'éléments d'êtres" (ibid.).
            Bachelard relève explicitement dans la maison une dimension métaphysique et sacrée : "On peut opposer la rationalité du toit à l'irrationalité de la cave. Le toit dit tout de suite sa raison d'être. Il met à couvert l'homme qui craint la pluie et le soleil... Vers le toit toutes les pensées sont claires. Dans le grenier on voit à nu, avec plaisir, la forte ossature des charpentes. On participe à la solide géométrie du charpentier. La cave est l'être obscur de la maison, l'être qui participe aux puissances souterraines. En y rêvant, on s'accorde à l'irrationalité des profondeurs" (Poétique de L'espace).
            L'Anthropologie de l'espace, de F. Paul Levy et M. Ségaud, recèle une multitude d'exemples de domination à la fois sociales et religieuses dans les sociétés traditionnelles. Dans la maison japonaise, le passage de la zone en terre battue au plancher est marqué par un emmarchement qui souligne la hiérarchie : tout déplacement est montée et descente. Se déchausser accentue l'effet de gradation.
            Mircea Eliade a étudié le rôle joué par la Montagne sacrée dans de nombreuses civilisations. Elle est la résidence des ancêtres à Madagascar. C'est de la montagne que descendent les dieux sur terre. Les hiérarchies sociales se dessinent sur les pentes au Népal, avec les brahmanes au sommet, lieu pur, et les pêcheurs de la côte en bas, lieu impur. En Roumanie, la montagne est lieu de fête. Elle accueille les chapelles. Pour les chrétiens, le Golgotha fut le centre du monde. Jérusalem et Sion ne sont pas engloutis par le déluge dans la Thora (voir aussi l'échelle de Jacob). On retrouve une division courante entre l'eau du bas (marécages, humidité des caves) et le feu solaire à la cime. Le bas de la maison Kabyle est rattaché à l'humide. Bourdieu rappelle que adaynin, l'étable, vient de ada, qui signifie bas. Est-ce un hasard si Jésus naît dans une étable et meurt au sommet du Golgotha ? Cette répartition s'accompagne d'une nuance sexuelle. Par exemple, les hommes se lavent en amont des femmes dans le fleuve chez les Lao.
            Pour finir il faudrait s'interroger sur quelques curiosités. Par exemple, la structure inversée dans le labyrinthe crétois. Le centre du labyrinthe est un trou, comme le sommet d'une pyramide inversée (Le Louvre). Ou encore l'hélice de l'escalier de la tour de Babel symbolisant un montée sans fin.

            L'escalier est donc à la fois un moyen et un symbole d'ascension physique et spirituelle. L'enfant apprend à se hisser jusqu'à ses parents et à utiliser ses outils (escaliers, chaises, véhicules) pour lui-même devenir adulte. L'humanité elle-même semble ressentir le besoin de se hisser vers les cieux et d'affirmer sa grandeur. Ce furent hier les cathédrales et aujourd'hui les gratte-ciels où l'ascenseur a remplacé l'escalier. Cette attirance vers le haut est sans doute une aspiration au pouvoir,  lequel se caractérise par un œil dominateur, capable de tout saisir d'en haut. Nos modèles de surveillance (panoptique) reposent de même sur cette capacité de tout voir en surplomb (mirador, caméra, etc.). Contre cette aspiration à la hiérarchie, on peut revendiquer moins de verticalité et plus de rapports horizontaux, de transversalité. C'est une forme d'humilité ou encore d'autogestion, symbolisée par la forme du rhizome qui glisse sur le sol à la différence de l'arbre qui s'étire en hauteur (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux).

Raphael Edelman 

Crédit photo : http://www.belcaire-pyrenees.com/100-index.html