mardi 16 octobre 2012

LE JARDIN



Dans une société industrielle et urbaine comme la nôtre, la nature éveille des sentiments nostalgiques. Si l'on ne se déplace pas pour aller à sa rencontre lors de voyages, on l'aménage entre les rues sous la forme de jardins. Ce dernier jouit d'une popularité certaine pour de multiples raisons liées à notre perception de la nature. Toutefois, nous ne devons pas être dupes de l'artifice. Le jardin reste une représentation de la nature et impose ses contraintes. Nous aborderons le jardin sous un angle symbolique, spirituel et artistique mais également d'un point de vue pratique et concret.





La crise économique et le sentiment d'insécurité qui l'accompagne entraîne un retour à la valeur du foyer, perçu comme lieu protecteur. Il est également le lieu de la détente et du loisir. Jardins, balcons, terrasses et jardinets sont des parcelles de cet espace de recueillement. Le jardin est une petite forteresse contre le monde extérieur, comme le rappelle l'étymologie Gardo en ancien français qui signifie clôture. Les mots "squares", "carrés", "enclos", "parc", "réserve" rappellent également cette connotation protectrice.



Toutefois, le parc est plus étendu que le jardin. Il tend vers le paysage. A. Cauquelin distingue bien le paysage, qui s'étend là-bas vers le lointain, du jardin qui est là, sous la main (Petit raité du jardin ordinaire). La paysage est un aspect visible du territoire, qui participe de l'espace vécu, affectif, teinté parfois de nationalisme. On oppose à cela son aspect perçu dans la pratique, à travers l'aménagement technique, ou encore conçu en tant qu'objet géologique et environnemental (Henri Lefebvre, Augustin Berque). Dans un sens, le jardin est plus proche de la perception pratique, de l'usage quotidien, que le paysage qui se prête au regard contemplatif du peintre.



Toutefois il existe des peintures de jardins (Manet, Giorgone) et l'on pourrait en trouver de multiples exemples dans l'histoire de l'art occidental ou oriental. Il reste que le jardin possède un aspect de proximité, d'humanité, que n'a pas le paysage. Même le paysage urbain perd en humanité du fait de son échelle hyperbolique.



Mais le jardin, lorsqu'il n'est pas représenté par les peintre ou les cinéastes (Greenaway, Meurtre dans un jardin anglais), est lui-même une matière artistique pour les jardiniers paysagistes (Le Nôtre). On distingue différents styles. Par exemple, le jardin classique à la française, géométrique au point de ressembler à son propre plan abstrait. Le jardin anglais tentera, de manière plus romantique, de se rapprocher de la nature, intégrant une sorte d'éclectisme colonial. Quant au jardin japonais, il joue davantage avec les petites échelles, les déplacements, les perspectives tout en favorisant la méditation (A. Berque). Il faudrait encore s'intéresser à d'autres modèles, celui des jardins suspendus, de la perse, ainsi qu'au lien mimétique entre jardin et tapis en orient. D'une façon générale, le jardin tente de concentrer de manière microscopique l'échelle macroscopique.



A. Cauquelin cite une grande quantité d'artistes ayant travaillé sur le jardin, outre ceux du Land art ou des paysagistes, comme Gilles Clément et Michel Corajoud. Retenons Hamilton Finlay, Jean Pierre Aubé, Pierre Bourgault, Francine Larrivée, Smithson, Nils Udo, Daniel Paulin, Suzanne Herrigton, Robert Irwin, Bern St Denis, P.-A Gette, Bernard Lassus, etc.



La question qui se pose avec le jardin est celle de sculpter la nature, de lui donner forme. Mais ce peut-être aussi d'interroger cette nature qui se trouve à proximité. Dans la Nausée de Sartre, le narrateur Roquentin, assis sur un banc dans un jardin public, a le regard fixé sur une racine d'arbre. Il est soudain pénétré, suffoqué, du sentiment de l'existence des choses qui l'entourent. Le vernis des choses, comme les bancs, les grilles, le gazon, fond en ne laissant qu'une masse monstrueuse et molle. Cela est d'autant plus intéressant que le jardin est censé représenter l'ordre et non le chaos comme peut le faire la friche.





Nous avons vu que le jardin correspond à une représentation de la nature domestiquée sur le plan esthétique. Mais nous ne devons pas passer sous silence la dimension pratique et utilitaire du jardin, au sens large et en terme également de bien-être. Les 3/4 des français possèdent un jardin ou une terrasse (G. Mermet, Francoscopie). Les plus nombreux sont les séniors. Les motifs peuvent être le développement personnel, le ressourcement auprès de la nature, l'amélioration du cadre de vie ou le souci de faire des économies ou d'obtenir une nourriture de qualité par soi-même, indépendamment de l'industrie agro-alimentaire. Les dépenses en matière de jardinage on été multipliée par cinq en trente ans. Il s'agit de matériel, outils ou machines, de produits, de plantes, de revues, de mobiliers (siège, table, parasol, bassin, fontaine, barbecue, sculpture, poterie), etc. Avec le bricolage, le jardinage profite du développement du DIY contrastant avec le conditionnement des produits par l'industrie.



Mais le jardinage, pratiqué comme loisir et de manière oisive, ne doit pas cacher la dimension laborieuse du travail de la terre. Un jardin réclame de l'entretien. Et lorsque l'on n'est plus capable de fournir l'effort par soi-même, on recourt à des professionnels. Le jardin fait partie du confort moderne, à condition de ne pas être trop fortement contraint de s'en occuper. Dans les jardins publics, à vocation esthétique le plus souvent, le partage entre travailleurs et promeneurs est net. Cela l'est moins dans les cités-jardins, les jardins familiaux, collectifs ou ouvriers. Néanmoins, le partage des tâches rend les choses plus aisées que dans le jardin individuel.



La maintenance du jardin et son usage supposent des habitude. Les activités s'organisent en fonction du rythme de chacun et des moments. Parfois on y travaille, d'autres fois on s'y repose ou l'on y joue, en fonction du planning ou de l'âge. Le rythme des saisons est également important. En cela, le savoir-faire exigé rejoint celui de l'artisan. Le maraîcher, par exemple, connaît les rythmes naturels et l'écosystème, qu'il respecte plus ou moins dans sa pratique. On distingue bien sûr l'exploitation agricole industrielle d'une culture plus environnementale. A ce sujet, la notion de biotope est importante. Il s'agit de l'équilibre en un lieu entre les espèces vivantes, les végétaux, plantes et fleurs, aussi bien que les insectes et les animaux.





Nous avons montré ce qui caractérise le jardin dans son esthétique de la proximité, contrairement au paysage. Son aspect rassurant, en tant qu'il possède une échelle humaine, ne doit pas faire oublier sa dimension artificielle. Celle-ci est le fruit d'un travail qui déborde souvent le simple amateurisme. Ainsi la dimension symbolique du jardin, aussi bien ancienne que moderne, doit être étudiée tout autant que sa dimension technique. Au fond, le jardin est un lieu capable d'articuler le savoir (jardin botanique), le savoir-vivre et le savoir faire.

Raphaël Edelman