mercredi 18 décembre 2013

ÉCRITURE ET LIBERTÉ


Nous vivons dans un monde graphématisé, c'est-à-dire où nous utilisons l'écriture et la lecture pour nous orienter (affiches, pancartes, signalétiques, étiquettes, packaging, écrans, etc.). Dans les sociétés anciennes, on recourait davantage à l'information orale et aux indices naturels (traces, empreintes, astres, etc.). Qu'est-ce qui explique cette évolution ? Doit-on y voir le signe d'un progrès et d'un gain de liberté ? Qu'a-t-on perdu dans ce processus ? N'est-il pas à l'origine de nouvelles formes d'aliénation ?



L'écriture est apparue dans l'histoire de l'humanité en Mésopotamie vers 3300 avant JC, créant une ligne de fracture entre les peuples sans écriture (préhistoriques) et avec (historiques). Toutefois, les sociétés sans écritures se servent de traces diverses pour fixer le statut de chacun ou les grandes lignes de leur histoire et de leur mythologie. Il a souvent été affirmé que les peuples de l'écrit sont plus évolués que ceux de l'oral, ou que la religion du livre est supérieure au polythéisme – tout comme les classes éduquées se perçoivent comme supérieures aux autres. Ces préjugés ont été combattus, par exemple par C. Levi-Stauss lorsqu'il affirme que chaque société évolue dans un domaine qui lui est propre (art, morale, etc.) sans se concentrer nécessairement sur l'évolution technique.

Néanmoins, cela ne nous interdit pas de considérer l'arrivée de l'écriture comme une émancipation. N'y a-t-il pas un réel pouvoir lié à l'écriture et la lecture ? D'après Leroi-Gourhan, les techniques sont des externalisations amplificatrices de nos facultés. L'automobile serait par exemple une amélioration des jambes. Par conséquent, l'écriture serait une externalisation de nos facultés mentales (mémoire, imagination, raison). L'ordinateur apparaît comme un développement de l'écriture. Par conséquent, savoir écrire et lire c'est mieux retenir, anticiper, calculer.

On note aussi que l'écriture est une extension de l'oralité. Ainsi l'écriture permet-elle d'augmenter notre faculté de communiquer dans l'espace et le temps. L'invention de l'imprimerie puis d'internet ont démultiplié ces moyens de communication. Par conséquent, la coopération et l'intelligence collective s'en sont trouvés accrus, accélérant le rythme de la créativité.

Internet s'inscrit dans le projet encyclopédique de transcription de la réalité naturelle et humaine. L'écrit permet d'archiver, d'analyser, de partager etc. A mesure que le monde est transcrit, il est compris, lu et relu dans les moindres détails. Ainsi, l'écriture apparaît-elle comme un moyen de clarification et de réflexion. Le savoir devient un pouvoir. Nous pouvons d'autant plus maîtriser le monde qu'il est écrit (en langage mathématique, précisait Galilée).

Du point de vue du pouvoir et du gouvernement, l'écrit est un instrument de contrôle et donc un moyen pour les dominants d'être libres d'exercer leur volonté. L'écrit permet d'élaborer des fichiers en cumulant symboles (noms), icônes (photos) et indices (empreintes) (Bertillon). Le travail de la police devenant plus efficace, le gouvernement est plus à même de faire respecter l'ordre qu'il désire.

Comme le pouvoir politique, le pouvoir commercial dépend de l'écrit. Il en est d'ailleurs fait un usage commercial et administratif dès le départ en Mésopotamie - même si les fonctions religieuses, esthétiques et ludiques ne tardèrent pas à s'y ajouter. L'écrit permet de fixer un patrimoine, d'enregistrer des biens, de signer des contrats et apparaît comme une pratique monétaire capable de remplacer les métaux précieux.

Puisque nous traitons de l'écriture comptable, nous pouvons aussi remarquer que les sciences mathématiques sont dépendantes de l'écrit. Les calculs complexes ne sont possibles qu'en étant écrits, la mémoire humaine étant trop faible. De même, l'intuition visuelle géométrique est soutenue par le tracé extérieur du dessin.

Sur le plan littéraire, l'écriture a permis l'évolution de la langue par ses analyses et sa distance. La poésie s'est développée grâce à la transcription, ainsi que la transformation manuelle et visuelle des mots. De même, la poésie sonore a-t-elle profité de la transcription pour augmenter les effets musicaux de la langue.

A propos de l'utilisation de l'écriture en musique, Rousseau remarque, pour le critiquer, que la notation permet l'harmonisation. A vrai dire, l'écriture musicale a permis de compliquer l'architecture musicale. Une symphonie ne pourrait être coordonnée sans l'écrit. Quant à la musique électronique, elle n'est rendue possible que par la transcription électronique des sons.

Il est évident que les évolutions architecturales sont elles aussi liées au calcul, au plan, etc. L'évolution des techniques et des formes est largement tributaire de la projection sur le papier. Nous pourrions ajouter à la longue liste des arts qui ont évolué grâce aux outils d'écriture : le design, le graphisme, la danse, le théâtre, le cinéma, la vidéo etc.

Au delà des avantages techniques et esthétiques, il faut considérer l'évolution sociale. Grâce à l'écrit sont apparues de nouvelles formes d'émancipations. De manière générale, la lecture et l'écriture permettent de s'émanciper du groupe (R. Bradbury, G. Orwell), soit pour rêver ou réfléchir, mais aussi pour prendre conscience de son aliénation. Si l'accès au livre pour les femmes et les esclaves fut interdit, ce fut pour éviter que ne se développe un esprit de contestation.

A partir de cette propriété particulière du livre s'est développée l'idée des Lumières de démocratiser l'écrit. L'alphabétisation générale eut comme ambition l'émancipation universelle de l'espèce humaine (même si une certaine propagande en fut la contrepartie, comme nous le verrons). L'autonomie de chacun est clairement attachée à la maîtrise de la lecture et de l'écriture.

On peut opposer très nettement le totalitarisme, basé sur la parole et l'affectivité à l'égard du chef, à la démocratie qui accorde à l'individu, à travers l'écrit, la possibilité de développer un point de vue personnel. Sa diffusion peut générer des mouvements d'opposition et de révolte.

La lecture silencieuse, rejoignant le silence de l'écriture, suscite une certaine inquiétude dans les sociétés traditionnelles où les liens interindividuels sont puissants. Le lecteur paraît plongé seul dans un autre monde et semble comploter avec quelques puissance mystérieuses (comme c'est le cas des utilisateurs de sms). De plus, la mobilité du livre, peu à peu sorti des bibliothèques, confère au lecteur une indépendance en toutes circonstances. L'ennui dans les files d'attente, dans les transports, au sein de la mauvaise compagnie, est facilement trompé dès lors que l'on détient dans sa poche un narrateur passionnant.

Il faut souligner la liberté dont jouit le lecteur par rapport à l'auteur. Apparemment libre d'écrire ce qu'il veut, l'auteur reste néanmoins prisonnier de l'angoisse d'avoir à affronter le jugement de son lecteur anonyme. Il est prié de se rendre compréhensible, de s'objectiver, de se couler dans le moule d'un langage tolérable, tant sur le plan grammatical que moral ou politique. Le lecteur, lui, lit ce qu'il veut, quand il veut, quittant un auteur pour un autre et s'appropriant le texte comme bon lui semble (ce qui donne lieu à des récupération, comme Nietzsche par les fascistes ou Marx par les soviétiques).

L'écrit nous place dans une situation d'indépendance par rapport au groupe, tout en permettant une sorte de dialogue aveugle. Nous ne nous sentons plus seuls en lisant ou en écrivant, sans pour autant être soumis à qui que ce soit de précis. Ainsi, nous pouvons nous livrer avec une sorte d'impudeur et transgresser les frontières de ce qui peut être dit ou entendu. L'écrit permet ainsi une liberté de parole que nous n'aurions pas à l'oral. Cela apparaît également dans l'échange épistolaire où nous nous faisons plus audacieux que dans le face à face.

L'auteur et, à plus forte raison, le lecteur sont des rêveurs éveillés (Bachelard). Ainsi, l'écrit n'est-il pas seulement le support de la raison, mais aussi aussi celui de l'imaginaire à travers la poésie. Le lecteur s'aventure dans des imaginaires inconnus, en même temps qu'il chemine au sein de sa propre imagination. La lecture, par rapport à la vision de l'image matérielle, nous conduit à rencontrer des images mentales sorties de notre propre fore intérieur.

La lecture agit aussi comme un régulateur de la pensée. En même temps que je peux aller, venir et m'arrêter dans ma lecture, je peux couler ma pensée dans celle de l'auteur. Ainsi je me libère des obsessions liées à ma vie avec les autres pour m'ouvrir à des idées nouvelles. Dans ce mouvement, ma pensée est libre de quitter les lignes que je lis pour s'évader dans les méditations suscitées par l'arrière fond de ma lecture.

Enfin, le livre est le garant d'une pensée nomade. A la culture enracinée dans un site terrestre, le livre substitue un territoire utopique. Le référent culturel n'est plus tel lieu ou telle époque. De plus, la traduction permet la migration à travers les époques. Nous pouvons confronter les temps passés et inventer les mondes à venir (Platon, Moore, etc).

Avec les nouvelles technologies, nous observons la généralisation de la réversibilité de l'écriture et de la lecture avec la lecture hypertextuelle, qui est une forme de lecture-écriture. L'interactivité permet les citations, les copier-coller, et de travailler l'écriture directement à partir d'autres textes.



D'une manière générale, l'histoire de l'écriture est perçue comme l'histoire du progrès de l'humanité, de la raison, de la technique, de la société et de la liberté. Le développement d'un pays suppose l'accès à tous à la lecture. L'utilisation même des technologies modernes ne va pas sans l'usage de l'écriture. Comment pourrait-on dans ce cas critiquer l'écrit ? Qui souhaiterait voir les hommes rester analphabètes ou revenir à la préhistoire ?

Tout d'abord, on peut critiquer l'écrit sans pour autant prôner sa disparition, en en déplorant simplement un certain usage. L'écrit peut être un outil d'homogénéisation des sociétés. En apprenant à lire et écrire, nous apprenons non seulement une technique mais aussi un contenu. L'école peut être le lieu où l'on enseigne, à travers la lecture choisie, une religion, une morale, une philosophie, une langue. Autrement dit, l'écrit est un outil de centralisation des consciences, au même titre que les autres médias.

L'écriture est un outil d'administration gouvernementale et commerciale. Elle permet de hiérarchiser la société en évaluant les qualifications. Nous vivons dans des mondes hautement bureaucratiques, kafkaïens, où les rapports interpersonnels sont souvent étouffés par des procédures écrites. La lourdeur administrative ou la crise boursière n'existeraient pas sans l'écrit.

Comme toutes les techniques, l'écriture génère des inégalités. Analphabètes et illettrés constituent un ensemble dominé, affaibli, dépendant, réduit au silence. Dans le système moderne, les faiblesses à l'écrit et les difficultés de lecture sont des handicaps importants. De plus, l'apprentissage de l'écrit a une incidence sur la qualité de l'expression orale, laquelle est un facteur de discrimination sociale supplémentaire dans certains milieux.

En s'appuyant sur les frustrations des classes les moins éduquées, le populisme tend à valoriser l'oral contre l'écrit. Cela passe par une critique systématique des intellectuels ou des élites. Le fascisme promet une révolution culturelle où les livres seront brûlés et les écrivains éliminés au profit du bons sens populaire. Le travail, la fête, le sport et la guerre sont supposés créer une collectivité soudée là où l'écriture engendrait individualisme et élitisme.

Le totalitarisme utilise les médias les plus proches de l'oralité (cinéma, radio, télé) pour organiser la société autour d'une parole forte, charismatique et omniprésente. L'influence immédiate et affective de l'oralité assure plus certainement l'adhésion de l'auditeur que l'écrit vis-à-vis duquel le lecteur peut aisément prendre ses distances.

L'écrit, tout comme la parole d'ailleurs, peut être déprécié au profit de l'action. La promesse verbale et le contrat écrit sont considéré comme des engagements toujours douteux. On se méfie des beaux parleurs et l'on n'accorde une véritable confiance qu'aux actes eux-mêmes. On parle alors de réalisme ou de pragmatisme, en dénonçant les rêveries utopiques ou les sophismes.

J. Derrida a mis en valeur un aspect important de la tradition philosophique mais aussi, sans doute, de notre civilisation. En dépit de la place énorme qu'a pris l'écrit dans nos sociétés, celui-ci a toujours été un objet de méfiance. L'écrit est assimilé à une parole morte, figée, voire mensongère par rapport à l'oral. L'important, dit-on, est l'esprit derrière la lettre. Dans Phèdre, Socrate affirme que l'écrit ne répond pas quand on l'interroge, pas davantage qu'un cadavre.

L'écrit, en tant que signe, prend la place de la parole dont il est le signe. Ainsi, l'écrit indique-t-il une absence, laquelle renvoie à une présence lointaine, objet de nostalgie et de vénération. Cette conception relève d'un certain mysticisme qui privilégierait la présence authentique d'un esprit, d'une essence, par rapport au simulacre de l'écrit. A partir de ce principe, la démarche philosophique serait hantée par un désir de fusion, d'intuition directe de la nature vraie des choses dissimulées par des artifices.

On trouvera chez Rousseau une condamnation des arts et des techniques de l'écrit. Celui-ci cultive une vision nostalgique et pré-romantique du bon sauvage corrompu par la civilisation. L'écrit, certes, donne aux hommes la capacité de s'exprimer avec exactitude mais au détriment de l'expressivité. La raison, pourrions-nous dire, s'est développée au détriment du cœur. D'une certaine manière, ce refroidissement des sentiments humain aura des conséquences morales, éteignant les rapports naturels de pitié, d'amour et d'amitié et créant des rapports artificiels d'honneur et de prestige.

Le romantisme est, bien entendu, un mouvement littéraire. Mais, par un effet boomerang (l'habit crée la nudité, la parole le silence, la voiture le jogging), il développera une sorte de technophobie qui débouchera sur une valorisation de la vie primitive et naturelle, ainsi que les traditions orales. Sous une forme réactionnaire ou révolutionnaire, à droite comme à gauche, le romantisme tend à valoriser l'immédiateté, la vie simple et la campagne.

La philosophie de Heidegger présente des aspects similaires. Elle s'attaque à la rationalisation du monde et à la manière dont l'homme habite la nature qu'il réduit à des atomes comptabilisables. Heidegger rejoint également une forme d'état d'esprit orientaliste, valorisant la poésie contre les mathématiques, le silence, le laisser-être, contre le bavardage et le volontarisme agressif de la société moderne. Il ne condamne pas l'écrit totalement mais l'écriture superficielle et artificielle éloignée du souffle de l'oralité des poètes.

Nous pourrions qualifier de vitalistes ou d'existentialistes les philosophes inquiets de la mécanisation du monde entraînée par le système de l'écrit. La liste est importante de ceux qui, de Nietzsche à Sartre en passant par Bergson, se méfient d'une langue réduite à la structure de l'écrit, d'une langue figée qui remplacerait le flux complexe du monde par des étiquettes grossières.

Dans les courants libertaires liés à mai 68, chez H. Lefebvre ou G. Debord, on trouve une critique du discours marchand basé sur une forme de rationalité économique et de goût du spectacle. Alors que la parole libre, vivante et inattendue porte en elle un élan révolutionnaire émancipateur, le discours des politiques et des marchands étouffe dans son organisation la vie populaire. Ce romantisme de gauche ne rejette pas l'écrit mais son usage officiel, conventionnel et stéréotypé. Il fournit l'occasion d'expériences originales et radicales concernant les arts et la vie.

Peu de temps après apparaîtra la démocratisation de l'informatique et d'internet. L'écran remplace alors le papier. Or la lecture à l'écran va susciter des critiques revalorisant non seulement la parole mais aussi la lecture papier. La lecture à l'écran est accusée d'être une lecture distraite, décousue, superficielle qui, en outre, virtualise les rapports humains en nous éloignant les uns les autres et nous déconnecte du monde réel. On dénonce également un appauvrissement de la langue, soit trop proche de l'anglais international soit trop éloignée de l'orthographe. Elle devient une sorte d'écrit-parlé, de phonétisme creux, instrument des rumeurs inconsistantes.

Sociologiquement, cet écrit-parlé génère un discours impersonnel, où l'on ignore qui est l'auteur ou le destinataire, où l'on soupçonne chacun de schizophrénie et de cultiver une personnalité multiple. Le droit d'auteur lui-même se trouve menacé. L'écrit-parlé court sans que l'on sache d'où il provient, à qui il s'adresse, ni à quel degré le prendre. Ce discours à la fluidité indistincte semble annoncer la fin d'un monde et l’avènement d'un homme nouveau connecté à la pensée collective et abreuvé de rumeurs et de publicités sans plus aucun rapport avec la réalité.

A cette évolution qualitative, due à la dématérialisation progressive des supports, s'ajoute une évolution quantitative. De plus en plus de choses s'écrivent et les supports sont de plus en plus éphémères. Pour pallier à la mauvaise qualité du support, il faut une retranscription permanente et des sauvegardes incessantes. Mais l'augmentation exponentielle du volume d'information aboutit à une sorte de vacarme décourageant : nous ne pouvons pas tout lire, ni lire assez rapidement avant que les écrit ne disparaissent.

Pour autant, les livres en papier ne disparaissent pas. Il en sort un quantité faramineuse chaque année, comme si le papier était pris dans la course effrénée du numérique. Cependant, cet accroissement en quantité peut aller avec une diminution en qualité. L'industrie culturelle et les loisirs de masse créent une littérature bon marché parallèle aux programmes télévisés et fonctionnant comme des produits dérivés. Parfois le livre n'est plus qu'un faire valoir, un marqueur social, fonctionnant comme accessoire de mode ou décorum dans les salons ou sur les plateaux télés.



Nous avons vu comme le développement de l'écrit peut être considéré comme un progrès important de l'humanité. Cela a permis d'augmenter nos capacités cognitives et communicatives en même temps que l'autonomie et la liberté de penser de chacun. Il serait impossible aujourd'hui d'envisager l'abandon de l'écrit sans y percevoir une terrible régression. Nous pouvons donc envisager cette technique comme un élément indispensable du patrimoine de l'humanité et, par conséquent, comme un instrument important de notre émancipation.

Cependant, comme toute technique, l'écrit possède ses travers. Le plus remarquable philosophiquement est celui de substituer la représentation à l'expérience du monde réel. La virtualisation du réel par l'écrit nous fait courir le risque de nous éloigner de la vie naturelle et sociale. A mesure que la place de l'écrit devient prépondérante - l'ordinateur code et décode automatiquement le monde -, nous nous éloignons de la vraie vie. Notre environnement se réduit à des messages de plus en plus nombreux concernant les produits que nous consommons ou les interlocuteurs que nous fréquentons sur les réseaux sociaux. Toute technique, dès lors qu'elle n'est plus maîtrisée, peut se retourner contre l'homme qu'elle servait.

Quelle attitude devons-nous adopter dans ce cas vis-à-vis de l'écrit ? Doit-on développer pour l'écrit une sorte d'écologie, comme pour toutes les autres techniques ? Si tel est le cas, nous aurions le choix entre l'environnementalisme et l'écologie profonde, entre le développement durable et la décroissance. Dans le premier cas, il s'agirait de laisser se développer les technologies de l'écrit avec la conviction que les défauts qui apparaissent se résorberont d'eux-mêmes par la correction spontanée des technique, par une sorte d'autorégulation, de main invisible technicienne. Tout comme l'automobile devrait devenir propre, le livre électronique devait atteindre son point de perfection. La seconde alternative consisterait à résister contre une certaine évolution de l'écrit, trop asservi au marketing, à la communication, au management ou à l'idolâtrie technologique, en revalorisant les techniques traditionnelles.

Il revient à chacun de faire son choix parmi ces options. Mais ce que je voudrais souligner, c'est l'effet boomerang du développement des techniques. Les nouvelles pratiques n'effacent pas nécessairement les anciennes mais peuvent, au contraire, par effet de contraste, jeter une lumière nouvelle sur elles. Nous n'avons par exemple jamais autant désiré la nature qu'aujourd'hui, alors que nous vivons sur des sols bétonnés, entourés de carcasses métalliques fumantes et vrombissantes. Nous n'avons jamais autant rêvé de solidarité et d'amitié, alors que nous vivons dans des sociétés atomisées ou les individus et les peuples sont sans cesse en compétition les uns par rapport aux autres. Aussi, à l'ère des échanges numériques et de la communication de masse, nous regardons avec tendresse les pratiques artisanales d'écriture et d'imprimerie, les vieux bouquins et les bibliothèques poussiéreuses, les grandes œuvres littéraires et scientifiques et les cercles d'artistes. Il ne tient qu'à nous de préserver ces réalités autrement que sous forme d'images d'Epinal.

Raphaël Edelman 

samedi 12 octobre 2013

LA SALLE DE BAIN (THE BATHROOM*)


Parmi les évolutions du confort quotidien figure l'amélioration de l'hygiène, en particulier grâce à la démocratisation des équipements dans les habitations. Nous nous concentrerons sur le lieu de la salle de bain, pour essayer de comprendre comment elle s'organise, et évaluerons la façon dont notre corps s'adapte à cet environnement.
La salle de bain est une innovation relativement récente. Au dix-neuvième siècle, se développèrent les premières cabines de douche dans l'armée et les bains collectifs modernes. C'est seulement à la fin du dix-neuvième siècle que les premières salles de bain, sur le modèle des hôtels américains, apparurent (Vigarello). La salle de bain, en tant qu'extension de la chambre à coucher, intègre le processus général d'individualisation des espaces dans les milieux bourgeois (Aries). Ce lieu suppose une infrastructure urbaine complexe de canalisations, qui permet de mieux connecter l'homme à l'habitat et à la ville et d'administrer ses flux organiques. En France, en 1973, seulement 44 % des logements bénéficient de WC, de salle de bain et de chauffage central (Mermet). Aujourd'hui, la salle de bain s'est généralisée et personnalisée, à travers différents styles : naturel, technologique, exotique, etc. La dimension hédoniste est venue compléter l'aspect hygiéniste.
La salle de bain est une petite pièce fonctionnelle dans un coin de la maison. Plus petite que la cuisine, elle nécessite également des arrivées d'eau, un système d'écoulement des eaux usées, de l'énergie pour le chauffage, le fonctionnement des appareils et l'éclairage, quand la lumière naturelle est insuffisante ou absente. Cette pièce subit des écarts de température brusques et est soumise à l'humidité. Celle-ci doit être évacuée par voies aériennes. La pièce est généralement encombrée et doit posséder un lavabo, un bac de douche, parfois une baignoire, des meubles et des étagères. Il y a également des portes, des rideaux, des porte-manteaux, des porte-savons ou des porte-serviettes. Des poignées peuvent être installées pour les personnes à mobilité réduite. La surface des murs et du sol est généralement carrelée pour résister à l'eau. Les couleurs peuvent être vives ou au contraire neutres, en employant par exemple le blanc pour sa connotation hygiénique. De nombreux objets sont présents : peignoirs, serviettes, draps de bain, tapis de bain, miroirs, accessoires, instruments, appareils plus ou moins sophistiqués, ainsi qu'une foule de produits de beauté (savons, shampoings, crèmes, parfums, maquillages, etc.).
A cette description doit s'ajouter une compréhension subjective des usages. On peut soit prendre son temps et se détendre, soit être dans l'urgence. Beaucoup de mouvements sont habituels et spontanés. L'étendue s'organise à travers une série de perceptions et d'actions, exceptionnellement riches pour un espace si petit. Puisqu'on s'y occupe soi-même de son corps, on a tendance à se mouvoir dans de multiples directions. Le nombre important d'objets, de tâches, de précautions, en particulier à cause de l'eau, nous amène à visiter l'espace en tous sens. Il y a de nombreuses cachettes, des creux, des fonds de tiroirs, plus ou moins poussiéreux ou poisseux, des objets égarés etc. Le mobilier est souvent modulable pour pallier à l'étroitesse de l'espace. Il importe de penser à cet univers en action et non simplement tel qu'il est présenté en pièces détachées dans les grandes surfaces. Il faut songer aussi au coût, au nettoyage et au recyclage de ces installations.
La façon dont nous habitons, utilisons et aménageons la salle de bain dépend des cultures, même si le mode de vie moderne tend à se standardiser du fait de la diffusion des dispositifs techniques industriels. On trouve des différences selon l'âge, le genre, la classe sociale, le caractère, etc. Il est donc important d'observer les habitudes d'un large panel de population. La pratique de la salle de bain répond à un rituel précis, du fait de la répétition, et obéit à une certaine routine, plus ou moins agréable, rassurante ou lassante selon les cas. Au départ, il s'agit d'une tâche à accomplir, d'un travail domestique, celui de se laver ou de laver du linge. L'espace de la salle de bain est lui-même régulièrement nettoyé. On peut dire que l'activité principale consiste à se débarrasser de la saleté, de la matière superflue, jugée inutile et repoussante. Ce qui est visé, c'est notre animalité à travers la pilosité, les odeurs, les sécrétions, etc. Ainsi, la toilette a-t-elle pour objet de nous hisser vers une identité idéale, la beauté, en nous débarrassant de ce qui est jugé laid. On peut comparer cela à la cuisine qui transforme le cru en cuit, le cadavre en viande appétissante. Aussi sommes-nous rapidement amenés à dépasser l'activité utilitaires pour le superflu et le décoratif. La besogne devient art, plaisir et loisir. Si l'on a les moyens, on peut se procurer des équipements supplémentaires, comme un jacuzzi. De plus, nous savons que nous serons jugés moralement par les autres sur le soin que nous apportons à notre toilette. On doit apparaître correct, voire soigné. Il ne faut pas oublier que le lavage s'apparente à l'ablution, à la purification religieuse. Il y a donc une dimension morale de la toilette.
La salle de bain est un lieu destiné à notre corps et où nous sommes nus, à la différence de la chambre où l'on s'habille. La peau et la chair y sont découverts et travaillés. Notre corps peut être considéré comme un objet que l'on frotte, que l'on taille, que l'on épile, que l'on rince, etc. Mais il est également ce à travers quoi nous percevons notre environnement et ce grâce à quoi nous nous percevons nous-mêmes (proprioception). Ainsi, nous percevons des objets, des sons, repérons des signes qui guident notre action, sentons la chaleur, les odeurs ; mais aussi nos muscles qui se détendent et nos yeux qui piquent sous la douche. Nous vivons dans la salle de bain des moments riches en sensations plus ou moins agréables. Notons que ce lieu n'est pas dénué d'érotisme, en raison de notre nudité, des contacts cutanés, des odeurs, de la chaleur et de l'humidité. Tout comme la chambre à coucher, la salle de bain est un endroit particulièrement intime. Il s'agit d'un coin reculé, solitaire, protégé du regard des autres, où la honte et la pudeur s'effacent. Pour autant, la salle de bain peut être partagée avec un proche ou le personnel, en cas d'hospitalisation par exemple. Dans les foyers, des objets et des produits peuvent être mis en commun ; ou bien l'on doit repérer ce qui nous appartient en propre par rapport aux affaires des autres.
La salle de bain est donc un lieu où l'on s'occupe du corps, comme il y a des lieux où l'on mange, fait du sport ou se soigne. L'entretien de notre corps s'adresse à nous-mêmes en même temps qu'aux autres. Il s'agit de construire son image publique, de travailler notre mise en scène pour plaire, séduire, être reconnu et nous sentir à l'aise dans le regard des autres (Lebreton). On peut dire que la salle de bain est un atelier de design de soi, d'auto-architecture. Nous y construisons une identité qui à la fois répond à un imaginaire collectif et se distingue à travers une image plus personnelle. On travaille à se faire plus jeune ou plus vieux, plus mince ou plus musclé, en cherchant dans les miroirs à concilier ce que l'on perçoit avec ce que l'on imagine, sans toujours bien faire la différence. C'est pourquoi la salle de bain, lieu de labeur (hygiénisme), peut en même temps être un lieu de plaisir (hédonisme) et participe de notre quête du bonheur (eudémonisme) (Quéval).

Bibliographie : P. Aries, La famille sous l'ancien régime ; G. Vigarello, La propre et le sale ; D. Lebreton, La sociologie du corps ; I. Quéval, Le corps aujourd'hui ; G. Mermet, Francoscopie.


*THE BATHROOM

Improving of hygiene is a part of the changes in the daily comfort, especially through the democratization of equipment in homes. We focus on bathroom, trying to understand how it is organized, and evaluate how our body adapts to this environment.
Bathroom is a relatively recent innovation. In the nineteenth century, was developed shower cubicles in the army and modern collective bathroom. It is only at the end of the nineteenth century that the first bathrooms, on the model of American hotels, appeared (Vigarello). Bathroom, as an extension of bedroom, incorporates the general process of space individualization in bourgeois environment (Aries). This place requires a complex urban infrastructure of pipes, to better connect man to housing and to the city and manage its organic flows. In France, in 1973, only 44% of homes had toilet, bathroom and central heating (Mermet). Today, bathroom is widespread and customized through different styles : natural, technological, exotic, etc. Hedonistic dimension complete hygienist aspect.
Bathroom is a small but functional room in a corner of the house. Smaller than kitchen, it also requires water inlets, a sewage system, energy for heating, devices and lighting, when natural light is insufficient or absent. This piece undergoes sudden changes of temperature and is subject to moisture. It must be evacuated by air. This room is usually cluttered with objetcs and must have a sink, a shower tray, sometimes a bath, furniture and shelves. There are also doors, curtains, hooks, soap, towels etc. Handles can be installed for disabled. Walls surface and floor are usually tiled to resist water. Colors can be bright or neutral, using for example white for its hygienic connotation. Many objects are present : bathrobes, towels, bath towels, bath mats, mirrors, accessories, instruments, more or less sophisticated apparatus and many beauty products (soaps, shampoos, creams, perfumes, makeup, etc.).
With this description, we must add a subjective understanding of practice. You can take your time and relax, or be in a hurry. Many movements are usual and spontaneous. Space is organized through a series of perceptions and actions, exceptionally rich for such a small space. Since we take care of our body, we tend to move in multiple directions. The large number of objects, tasks, precautions, especially because of the water, leads us to visit the space in all directions. There are plenty of hiding places, hollows, drawer bottoms, more or less dusty or sticky, stray objects, etc. Furniture is often adjustable to compensate for the narrowness of the space. It is important to think of this environnement in action and not just as it is presented in spare parts in supermarkets. We must also consider cost, cleaning and recycling of these facilities.
The way we live, use and developp bathroom depends on cultures, even if modern lifestyle tends to be standardize due to the diffusion of industrial technology devices. There is differences depending on age, gender, social class, character, and so. Therefore, it is important to observe habits of a wide range of people. The use of bathroom follows a precise ritual, because of repetition, and follows a routine, more or less pleasant, reassuring or boring, depending on the case. Initially, it is a task, a domestic work, to wash our self or clothes. Bathroom space itself is regularly cleaned. We can say that the main activity is to get rid of dirt, of superfluous, unnecessary and repulsive material. What is targeted is our animality, through hair, odors, secretions, etc. Thus, toilet aims to raise us to a perfect identity, beauty, delivering us of what is considered ugly. We can compare this to cooking that turns raw into cooked and corpse into appetizing meat. So we are rapidly led to exceed usefull activity for superfluous and decorative ornament. The task becomes art, pleasure and leisure. If you can afford it, you can buy additional equipment, such as a jacuzzi. In addition, we know that we will be morally judged by others on the care we provide to our toilet. It should appear correct, even cared. We must not forget that washing is similar to ablution, to religious purification. So there is a moral dimension of cleaning.
Bathroom is a place for our body where we are naked, unlike room, where we dress. Skin and flesh are uncover and worked. Our body can be regarded as a rubbed, carved, shave and rinsed object. But it is also that through which we perceive our environment and ourselves (proprioception). Thus, we perceive objects, sounds, identify signs that guide our action, feel heat, odors, but also our muscles relax and eyes stinging in the shower. In bathroom, we live moments that are rich in more or less pleasant sensations. We note that erotisme is not absent in this place, because of our nakedness, skin contacts, smells, heat and wet. Like bedroom, bathroom is a very intimate place. This is a remote corner, lonely, protected from others eyes, where shame and bashfulness disappear. However, bathroom can be shared with a family member or staff, in case of hospitalization for example. At home, objects and products can be pooled, and sometimes we must identify what is our own compared with others affairs.
Bathroom is a place where we take care of body, as there are places where we can eat, do sports or be treated. Maintenance of our body is for ourselves and together for others. It is building our public image, work for our staging, to please, to charm, to be recognized and feel comfortable in others eyes (Lebreton). We can say that bathroom is a design studio of our selves, of self- architecture. We construct an identity that both responds to collective imagination and be distinguished through a personal image. We work to be younger or older, thinner or bigger, looking in the mirrors to fit what we perceive with what we imagine, and not always make the difference. This is why bathroom, place of work (hygienism), can be simultaneously a nice place (hedonism) and part of our pursuit of happiness (eudaimonia) (Queval) .
 
Raphaël Edelman

Bibliographie : P. Aries, La famille sous l'ancien régime ; G. Vigarello, La propre et le sale ; D. Lebreton, La sociologie du corps ; I. Quéval, Le corps aujourd'hui ; G. Mermet, Francoscopie.


lundi 16 septembre 2013

LA SURFACE

Nous vivons au contact des choses et des gens mais tentons sans cesse de percer cette surface pour saisir le sens et la profondeur de ce que nous percevons. Nous ne nous contentons donc pas de ce qui apparaît à nos sens et cherchons à appréhender l'essence dissimulée des choses. Ceci laisse supposer que la surface est insuffisante et qu'il faut chercher au-delà. Que lui manque-t-il au juste ? Pourquoi ne pas nous en contenter ? Doit-on négliger la surface et nous concentrer uniquement sur ce qu'elle protège ?

"Superficiel". C'est le terme dépréciatif désignant la surface dans toute sa vacuité. Nous disons d'une personne qu'elle est superficielle quand elle joue un rôle et essaie d'incarner des valeurs de manière factice. De même, on qualifie de superficielle une personne qui ne s'attache qu'à son apparence physique, sans se soucier de sa grandeur d'esprit ou de cœur. L'hypocrisie est aussi une attitude superficielle qui consiste à témoigner d'une gentillesse qui n'est pas éprouvée en réalité.
Les philosophes ont souvent critiqué la superficialité des rapports sociaux. Nous sommes en quelque sortes enfermés dans l'image que nous voulons donner aux autres et qui est liée à notre statut ou notre fonction dans la société. Or ce que nous sommes au fond ne saurait se résumer au rôle social que nous jouons (Sartre). Il s'agit soit de découvrir un moi plus profond et authentique (Bergson), soit de concevoir l'identité personnelle comme une construction (Nietzsche).
On a parfois comparé la société à une sorte de carapace venue recouvrir et dénaturer la nature originelle de l'homme (Rousseau). Le temps et les conventions nous ont inculqué des habitudes sans fondement, qui masquent l'essence de l'homme en général. Les philosophes des lumières pensent ainsi qu'en dépit des différences de cultures, les hommes appartiennent au fond à une même famille. Même la couleur de peau, dans ce cadre, nous apparaît comme une surface insignifiante qui ne nous autorise pas à juger autrui. Seuls les actes témoignent de l'être réel et profond de chacun.
On a tendance parfois à qualifier le monde moderne de superficiel en raison de l'importance accordée à la possession matérielle et de l'influence considérable des images sensationnelles publicitaires ou médiatiques. Ainsi G. Debord appelle-t-il "société du spectacle" notre société basée sur les apparences et le mensonge. Cela laisse supposer, d'une part, que la société doit se moraliser, c'est-à-dire adopter à l'avenir des valeurs meilleures ou, d'autre part, qu'elle doit retrouver l'authenticité qui caractérisait les sociétés passées (Heidegger).
La société de consommation tend à produire des objets superficiels, c'est-à-dire des gadgets ou des accessoires inutiles. Les objets kitsch n'ont pas de réelle fonction. Ils ont moins de valeur que les objets utilitaires ou encore les œuvres d'art (ou certains jeux qui conservent un sens ou un intérêt en dépit de leur gratuité). L'objet tout à fait superficiel est jetable, éphémère, tributaire des modes passagères et des caprices. Il est purement ornemental, tout en étant de mauvais goût.
La critique de la superficialité (vanité) du monde en général peut se faire au nom de la religion (Ecclésiaste) mais aussi de la philosophie, en particulier au nom de la raison et de la science. Le philosophe nous invite à nous hisser hors de la caverne (Platon) ou à entrer en nous-mêmes (Descartes), afin de ne pas nous laisser leurrer par les illusions des sens. Ce projet consiste à partir à la recherche de la vérité, de la réalité en soi et d'un arrière monde stable caché derrière l'apparence mobile des choses terrestres. C'est aussi une façon de s'émanciper par la pensée du désordre et des malheurs de la vie (conflits, vieillesse, mort, etc.). Enfin, c'est un objectif pour la science qui doit être capable de saisir l'ordre qui régit les phénomènes apparemment instables.
Ce qui nous apparaît immédiatement se donne comme absurde et inexpliqué tant que l'on n'a pas saisi l'origine ou la finalité d'un phénomène. On peut recourir à une explication magique ou scientifique pour tenter de comprendre ce qui nous arrive. Nous sommes donc naturellement portés à chercher le sens de ce qui est, en nous demandant d'où viennent et où vont les effets de surface que nous observons.
Lorsque l'on compare la surface d'une chose à son volume général, on est souvent frappé par sa minceur, voire sa fragilité. La surface peut protéger comme une peau, tout en étant elle-même vulnérable. Il importe donc d'entretenir les surfaces pour éviter que l'altération ne s'étende à l'ensemble, même si parfois il ne s'agit que d'un ravalement de façade. La surface possède aussi une sous face, comme la doublure d'un manteau, le dessous d'un plafond ou la surface de l'eau vue de l'intérieur de l'eau. Mais la sous-face est de même de nature que la surface, en dépit du point de vue que l'on adopte, et s'oppose pareillement au fond.
A propos des langues, on peut assimiler le signifiant (mot) à une surface servant à exprimer un contenu : le signifié (idée). Les signes sont donc destinés à exprimer des idées. Si l'on ne parvient pas à interpréter ces signes, on en reste à la surface sans comprendre le sens de ce que nous entendons ou lisons.

Nous venons de voir en quoi la notion de surface connote l'imperfection, l'incomplétude, l'inachèvement, l'insuffisance. L'homme tend naturellement à compléter les apparences et la surface des choses par une réflexion sur leur nature, leur profondeur. Toutefois, on doit veiller à ne pas perdre pied par rapport au réel et à ne pas s'enfoncer dans l'obscurité d'un hypothétique arrière-monde. C'est ce que l'on peut reprocher au mystique ou au scientifique perdu dans ses abstractions et déconnecté de la vie ordinaire. Le fanatique également paraît plonger son regard au loin, dans l'au-delà d'une utopie déraisonnable, au nom de son mépris pour un ici-bas qu'il juge superficiel. Ce mépris peut aussi porter sur les gens ordinaires considérés comme futiles et ignorants.
Au contraire, le philosophe terre à terre (matérialiste, hédoniste, pragmatique) nous invite à ne pas trop nous perdre dans nos rêveries ou nos spéculations. Par exemple, il exige que toute théorie soit confirmée par l'expérience, que toute opinion soit examinée par d'autres. Il désire aussi que nous restions attachés à la vie, au plaisir, que nous sachions apprécier le chatoiement du monde plutôt que de nous sacrifier corps et âmes à de vaines idoles. La complexité et la mobilité de la surface, dans ce cas, n'est plus un défaut mais au contraire un enrichissement.
Revaloriser la surface et le monde ordinaire peut entraîner une réhabilitation de la vie sociale. Nous devons accepter de nous construire en fonction du regard des autres, car nous existons en fonction de leur regard. Ne plus être vu et reconnu s'est disparaître un peu. L'approfondissement de la vie nécessite certes un certain retrait solitaire pour réfléchir sur sa condition, mais c'est toujours par rapport à ce que nous vivons avec les autres. Dans ce sens, la difficulté ne consiste plus à s'écarter de la vie publique, comme les moines du moyen-âge, mais au contraire à s'affronter à la vie mondaine et au monde en surface. Non plus sortir seul de la caverne, mais s'y plonger avec les autres pour y décrypter les ombres mouvantes.
C'est d'ailleurs un trait discutable de notre époque que de nous inviter à nous exposer en public, à livrer nos secrets intimes et à séduire par l'exposition de notre soit disant personnalité véritable - sans négliger cependant d'importants correctifs cosmétiques. Vivre à la surface du monde, au grand air vaut mieux dit-on que de chercher vainement la vérité dans les profondeurs en se renfermant sur soi. La surface perçue ainsi est exposée en plein jour, elle respire. On accepte alors la matérialité des choses et de son propre corps. Bronzé, sportif, l'homme de l'extérieur brille, comparé à l'ouvrier enchaîné au fond de l'usine ou au triste bureaucrate penché à son bureau. Se dresse ainsi la figure du golden boy, de l'homme public, de la vedette, qui surplombe les profondeurs du haut de son building, tandis que les gens ordinaires grouillent au creux des rues ou dans les galeries du métro. Ainsi, au lieu d'être noyé dans la masse, le héros moderne se dresse à la surface et s'expose sur les premières pages des journaux.
La surface peut se trouver valorisée dans les philosophies plus sensibles à l'esthétique et la poésie qu'à l'aridité scientifique. Au lieu de réduire le réel à une connaissance universelle figée et impersonnelle, comme les modernes, les postmodernes valorisent le flux, la création, la vitalité, l'expérimentation, la spontanéité et la légèreté.
Enfin, bien que légère et souple, la surface reste indispensable du fait de la protection qu'elle nous offre. Que serait l'homme sans les vêtements qui le protègent du froid mais aussi de l'humiliation (au sens où l'homme involontairement nu se sent vulnérable) ? Notre peau à la fois nous protège des agressions extérieures et nous assure un contact charnel avec les êtres.

Nous avons tout d'abord montré en quoi la surface est toujours insuffisante ou mensongère pour l'homme qui, par nature, transcende l'expérience pour en savoir davantage et ne pas se contenter des apparences. Toutefois, nous ne devons pas perdre de vue ce que le monde nous offre comme variété d'expériences. Il importe donc tout autant d'approfondir les situations superficielles que de savoir jouir de la vie. De la même manière, nous devons concilier plaisir à court terme et vision à long terme, jouir d'un côté et prévenir de l'autre. Nous ne pouvons vivre dans la pure spontanéité ni non plus renfermés sur nous-mêmes. De manière générale, fond et surface communiquent ; les choses surgissent à la surface ou bien s'y plongent, apparaissent et disparaissent tout en restant à certains égards les mêmes.

dimanche 8 septembre 2013

La plage

Chaque été nous assistons au phénomène de l'héliotropisme qui consiste en un déplacement massif de population vers les lieux ensoleillés. Il s'agit d'une consommation de l'espace partagée par un grand nombre de gens et propre à une période de l'histoire, approximativement du vingtième siècle à aujourd'hui. Quel est l'origine d'un tel phénomène ? De quelle nature est l'attraction exercée par le soleil, la mer et la plage ? Quelle est la part de naturel ? Quelle est la part de conditionnement culturel dans cette attirance ? De quelle manière sommes-nous conditionnés ? L'attirance pour la plage est-elle partagée par tous ? Des esprits critiques, voire chagrins, ne partagent pas l'engouement général pour la plage et, même chez les amateurs de plages, certains aspects peuvent être critiqués.

Considérons d'abord ce que la plage a d'attirant. Elle est associée aux idées positives de vacance, de repos, de loisir, de santé, de rencontre, etc. La plage est un espace perçu comme naturel par opposition à la ville (ou même au port) et à l'univers industriel. Cet espace est aussi lié à un temps précis, celui du loisir censé nous soulager du travail. La plage semble être l'équivalent mythologique athée et matérialiste de ce que fut le paradis. Sans doute une grande quantité de gens désirent-ils aujourd'hui "finir leurs jours" au bord de la mer, loin du stress de la ville. La plage et la mer ne sont pas les uniques lieux de loisirs mais, par rapport à la montagne et la campagne, ils sont statistiquement plus fréquentés et ce dans de nombreux pays. Il faut sans doute voir ici la conséquence d'une standardisation des messages médiatiques, des coutumes et de l'usage des transports (même si parfois c'est la plage qui vient à la ville). Il existe donc un imaginaire quasi-mondial de la mer, avec ses plages, son soleil et son sable chaud, ses cocotiers, etc. (sea, sex and sun). On peut observer les activités liées à la plage (avec tous les objets qu'elles supposent) : jeu, sport, baignade, bronzage, repos, sieste, lecture, promenade, etc. Ces activités ont toutes un caractère ludique et gratuit (même s'il existe une économie touristique imposante). On remarque aussi qu'elles sont généralement associées à l'idée de partage ou, en tout cas, à un rapport collectif à l'espace, même si la cohabitation entre plagistes est parfois difficile.
Cet aspect grégaire de la plage entretient un rapport paradoxal avec une conception plus romantique et individualiste. Nous ne perdons pas de vue la figure d'un Robinson Crusoé, seul ou presque face à la nature, en tous cas loin de la foule urbaine et de la civilisation. On peut évoquer également le rapport à la nudité, entière ou partielle, qui à la fois nous émancipe en apparence des codes sociaux et exprime un certain désir de pureté. Il faut souligner la persistance de cette mythologie, alors même que les gens vont généralement à plusieurs sur les plages et que leur nudité reste une façon de se vêtir, en tant qu'elle possède une valeur symbolique au même titre qu'un vêtement. On peut envisager ce rapport imaginaire à la nature également en opposant la terre, lieu habituel de l'homme, à la mer, lieu inhumain, mystérieux et sauvage.
Ne négligeons pas de considérer la notion de plage en un sens plus général. Elle désigne un continuum spatio-temporel applicable par exemple aux sillons d'un disque ou à la surface arrière d'une auto. La plage alors évoque une surface vierge avec son potentiel, c'est-à-dire un lieu ou une durée où tout est possible et peut être fait ou défait. Ainsi la plage évoque-t-elle les notions de mouvement et de liberté.

La plage exprime donc différentes valeurs telles que le repos, le jeu, la liberté, la pureté, la nature etc. Mais une observation plus attentive nous révélera les limites de ce modèle. La plage renvoie à des phénomènes par eux-mêmes caricaturaux : départs massifs de vacanciers, attroupements de plagistes, hausse des prix et baisse de la qualité pour le logement, la nourriture, etc., problèmes environnementaux tant au niveau de l'écosystème que des équilibres sociaux, débauche de mauvais goût, de kitsch, de vulgarité et de laideur, comportements grégaires, etc. Ces aspects sont connus de tous et néanmoins n'entament pas notre engouement pour la plage. Il semble même que nous soyons implicitement tenus de l'apprécier et de nous y rendre pour être bien vus des autres. Ne pas aller à la plage, ou plus généralement en vacance, est parfois considéré comme dévalorisant (pauvreté, maladie, vieillesse, asociabilité, snobisme, etc.). Au contraire, le mérite reviendra à ceux, plus "rusés" ou plus aisés, qui auront su profiter des plages en s'épargnant leurs aspects négatifs (en un lieu méconnu ou sur la plage d'un yacht, par exemple).
Des images négatives antérieures à notre époque continuent à s'attacher également à l'idée de plage. Elles sont distinctes de l'univers des vacances. La plage fut longtemps considérée, avec le port, comme une frontière entre terre et mer, en particulier par les pêcheurs et les marins. Or la mer est d'abord un lieu de travail périlleux. Cette réalité dangereuse refait surface parfois dans l'univers vacancier (le Titanic, Les dents de la mer, etc.). De nombreux récits épouvantables mais toutefois fascinants témoignent de ce retour du refoulé. Le danger prend parfois une tournure romantique avec les histoires de pirates, d'aventuriers ou de bagnards. Il y a un plaisir ambigu qui consiste à se faire peur avec l'eau, comme en témoigne sans doute les hurlements de panique simulés des enfants. La plage reste donc la porte de la mer (ou de la rivière) avec ses menaces. Dans l'antiquité, l'horizon marin se rapporte à l'au-delà et au royaume des morts. Mais la menace n'est pas nécessairement surnaturelle. Jusqu'à une époque récente, les conflits se déroulaient sur les plages où débarquaient les soldats. Notre époque également connaît ses tragédies : tsunamis, pollutions pétrolières, nucléaires, chimiques, naufrage de clandestins etc.

Nous voyons donc que la plage est une réalité physique qui condense beaucoup de fantasmes contradictoires, paradisiaques et infernaux. Soit la plage est vue comme un lieu de liberté, de pureté ou de loisir ; soit elle est perçue comme un lieu vulgaire ou dangereux. La plage est ainsi une surface où se projette notre imaginaire et il importe de tenir compte de celui-ci dans l'ensemble de ses aspects. Même les moins agréables peuvent être à l'origine d'une réjouissance paradoxale, dans la mesure où nous aimons jouer avec ce qui nous inquiète. Il s'agit aussi de ne pas masquer toute la réalité par souci de séduire. Il faut également informer, sensibiliser, responsabiliser etc. 


Raphaël Edelman 

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http://www.saint-jean-de-monts.com/actualites-rubrique_webmag-929-FR-WEBMAG-WEBMHISTO|WOTSJDM|WMAGHIST3.html

mardi 27 août 2013

LA VILLE, L'ART ET LE MARCHÉ

I. L'effet de l'économie sur l'art


La ville peut être considérée comme un lieu à la fois d'échange et de création. Autrement dit, on peut l'aborder sous un angle économique ou esthétique. La construction même de la ville repose sur ces deux activités. La construction des bâtiments et leur usage implique des données économiques, en même temps que leur forme et parfois leur fonction sont liées à la création artistique. Une fois que l'on a dégagé ces deux points de vue et ces deux activités, on peut s'interroger sur leur relation. Comment l'art et l'économie agissent-ils l'un sur l'autre, comment se conjuguent-ils ou se contrarient-ils ? Les rapports marchands sont favorables à la créativité, selon certains. Mais, d'après d'autres, ils peuvent avoir un effet stérilisant sur la création et, en retour, l'art peut devenir un moyen de lutte contre l'hégémonie commerciale.

La conception dominante associe le développement économique et le développement artistique. Ceci n'est pas historiquement faux, si l'on considère l'histoire de l'art. Beaucoup de villes doivent leur richesse artistique et urbanistique à leur expansion économique. Faut-il en déduire que l'art ne peut se développer dans les lieux plus modestes ? Cela est discutable. On peut tout juste dire que les formes d'art qui se développent dans les milieux modestes sont moins ostentatoires, moins monumentales sans doute, que dans les villes riches. On peut également être tenté d'opposer le rythme circulaire, ou du moins l'évolution très lente, des formes dans les sociétés traditionnelles, aux transformations relativement brusques des styles dans les sociétés modernes caractérisées par leur désir d'innovation. Toutefois, quelque soit le rythme de transformation, il y a toujours art dès lors qu'il y a société. En un sens, l'art est l'activité créatrice amenée à se fossiliser pour former une culture, une civilisation. Mais, pour revenir à la thèse principale étudiée ici, on peut admettre que les échanges commerciaux peuvent avoir une influence positive sur la création, sans pour autant pouvoir affirmer qu'en l'absence d'échanges commerciaux l'art est condamné.

Nous pouvons nous demander à présent si le commerce peut avoir une influence négative sur la créativité. Ne peut-on pas dire, avec Henri Lefebvre (mais aussi Adorno, Arendt, etc.) que la valeur d'échange peut nuire à la valeur d'usage ? Les marxistes emploieront le terme d'aliénation pour décrire l'effet négatif du marché sur la qualité de la vie, autant dans la production que dans la consommation (Stiegler parle de prolétarisation). En fait, la liste est longue des penseurs qui estiment devoir séparer les sphères économique et artistique. On trouve des arguments spiritualistes, en faveur de la vie contemplative contre la vie active, séparant le beau et l'utile (Hegel, Bergson, Heidegger, Arendt) ; romantiques contre le fonctionnalisme ; marxistes contre l'aliénation commerciale. Tous défendent l'art comme ils défendent la liberté contre diverses formes d'asservissement (1).

Il est certain que le marché, ainsi que le droit qui l'accompagne, impose ses contraintes dans l'urbanisme, l'architecture, le design et également l'art. Plus précisément, ce sont des motifs économiques qui légitiment explicitement les choix des projets réalisables. Quand bien même les motifs seraient d'ordre idéologique ou moral, c'est en dernière instance les moyens économiques qui seront décisifs pour l'émergence ou la pérennisation des travaux artistiques. G. Lipovetsky et J. Serroy appellent "capitalisme artiste" le capitalisme actuel qui absorbe l'art pour se développer. Dans leur livre L'esthétisation du monde, ils décrivent les étapes qui ont mené à cette situation. Par ailleurs, Dominique Lorrain, dans un texte intitulé "Ville et marché" (Espace temps.net) insiste sur le rôle joué par la crise pétrolière de 1973 dans la mutation du capitalisme et son absorption de la ville à l'ère post-industrielle. C'est donc un même mouvement qui transforme l'art et la ville en produits commerciaux et fait de la ville une galerie d'art et un musée attractifs et rentables.

Que l'économie soit décisive dans les choix créatifs et urbanistiques n'implique pas à première vue qu'elle ait un effet globalement stérilisant sur l'art et la ville. Il faut distinguer l'observation des pressions économiques exercées sur l'art et la ville de l'hypothèse de la destruction de l'art et de l'urbain opérée par l'hégémonie néolibérale ou le capitalisme global (2). Toutefois, l'hypothèse radicale d'une destruction de l'art et même de la vie doit être observée attentivement. Il faut pour cela tourner notre attention sur ce que l'on peut appeler le devenir abstrait des villes soumises au marché, au sens où l'activité marchande tend à détruire la vie concrète des habitants.




II. L'état de la ville à l'ère néolibérale



On peut tout d'abord considérer l'extension de ce qu'on appelle les non-lieux. Ce sont des lieux de circulation, rigoureusement fonctionnels, où la vie sociale est altérée (sans être nécessairement anéantie) (3). Ce peut être les parkings, les aires d'autoroutes, les gares, les aéroports, les centres commerciaux, les cités de banlieues etc. On peut également considérer comme des non lieux des lieux relativement délaissés, comme les friches, les camps de réfugiés, de migrants, les squats, les favelas, etc. Dans les non-lieux, les déplacements sont contraints, les activités empêchées et la créativité, comme la vie sociale, peu favorisée. Encore une fois, il n'y a pas un néant d'art et de vie dans les non lieux mais surtout une grande difficulté à vivre et créer. Paradoxalement, on trouvera plus de vie et de créativité dans les non lieux de seconde catégorie, comme les favelas, que dans ceux de première catégorie, comme les centres commerciaux. Ceci peut nous amener à penser qu'une certaine forme moderne de commerce est antinomique avec l'art et la vie. Les lieux "pauvres", en tant qu'ils échappent à l'organisation commerciale moderne, laissent place à la création individuelle et spontanée artistique et artisanale. Au contraire, les lieux "riches", où les services sont abondants, rendent les consommateurs plus assistés et moins entreprenants.

La banlieue symbolise assez fréquemment le non-lieu. Henri Lefebvre a fait remarquer que peu à peu la banlieue s'est étendue à la ville et à la campagne. C'est-à-dire que la ville, comme la campagne, se trouve structurée et disciplinée par des fonctions de production et de consommation (4). Mais fondamentalement, la banlieue n'est nulle part, ni urbaine ni rurale. C'est un entre deux. Elle est hors monde ("immonde"). Elle n'est pas de ce monde. Elle n'a pas de statut en dehors de sa valeur négative. Les banlieues sont également des lieux abstraits, non parce qu'il ne s'y trouverait pas une vie réelle avec des êtres en chair et en os, mais parce que la vie y est réduite à des fonctions préétablies, celles qu'avait définies Le Corbusier : habiter, travailler, circuler, récréer. Cette abstraction fonctionnelle nuit au développement de la convivialité et de la créativité, lesquelles supposent au contraire la rencontre impromptue et l'invention perpétuelle de situations. Veillons toutefois à ne pas enfermer la banlieue, les "cités", dans un portrait misérabiliste. Certes, la vie y est rude. Les raisons sont structurelles et les responsabilités incombent en grande partie aux décideurs. Mais ce serait assassiner les banlieues une seconde fois que de nier qu'il s'y déroule une vie sociale, qu'il s'y déploie une esthétique, que de les aborder de manière paternaliste en prétendant y apporter la société et la culture. Celles-ci existent déjà, bien qu'elles soient inaudibles pour les pouvoirs publics (comme les colons du XVIIIe pouvaient être sourds aux civilisations qu'ils découvraient) (5).

Outre la planification des espaces soumis au marché global, on note un devenir spectaculaire. Dans la société du spectacle, l'apparence ne révèle pas l'essence mais la contredit. Notre attention est détournée vers des signes, des écrans, des panneaux qui nous rendent indifférents au dérèglement réel des choses (paupérisation, pollution, incivilité, précipitation, laideur, etc.). Lorsque ces dérèglements deviennent trop visibles, on a recours à des expédients (palissade, police, décorum et également manifestation culturelle). Les situationnistes ont perçu l'ambiguïté du développement des activités culturelles. Ils ont bien sûr défendu une réappropriation artistique de la ville mais ont su également mettre en garde contre sa récupération possible (6). Le modèle de nos sociétés reste la mégamachine où les comportements sont préétablis. Les divertissements eux-mêmes sont prédéterminés bien qu'ils adoucissent en apparence la monotonie de nos sociétés. La culture est standardisée et orientée vers la rentabilité tout en simulant la déviance et l'originalité. Sur ces questions, la critique socialiste rejoint aujourd'hui la critique conservatrice. Heidegger n'emploie pas le terme d'"aliénation" mais celui d'"arraisonnement" pour expliquer le déclin des cultures et des traditions ainsi que celui de notre rapport authentique au monde et à la nature. Notre monde technique et comptable s'oppose à toute forme de sagesse et ce aussi bien sur le plan spirituel que matériel et écologique. Le fonctionnalisme devient sans doute la cible privilégiée en tant qu'il constitue un paradigme technologique et utilitariste. Le fonctionnalisme d'Etat d'un Le Corbusier, censé au départ protéger la société de la jungle du libre échange, s'est avéré constituer un outil redoutable d'exploitation capitaliste de la vie quotidienne. Le néolibéralisme a pris la forme d'un totalitarisme étatico-entrepreneurial. Les fonctionnalistes souhaitaient à l'origine démocratiser l'accès au bien être grâce à l'industrie. Le minimalisme des formes se voulait universel et devait convenir à chacun. Mais cette entreprise, vidée de son contenu social, est devenue un outil au service de la société de consommation à mesure que l'économie a dominé la politique et que l'Etat s'est effacé devant l'entreprise.



III. Le rôle attribué à l'art dans les villes



Nous venons de voir en quoi la ville tend à devenir abstraite et déshumanisée. Voyons plus précisément quelle conséquence cela a sur la création. Tout d'abord, on peut remarquer que la configuration des villes est prédéterminée par des experts et des professionnels. Les citoyens usagers n'ont aucune ou qu'une très faible part de créativité, en dépit du développement superficiel du collaboratif et du Do It Yourself. La participation citoyenne est devenue un outil de fabrique du consentement, étant entendu que l'on est d'autant plus docile lorsqu'on a le sentiment d'être impliqué, même si cette implication est superficielle. Le participant ne voit pas clairement qu'il intervient dans un processus préconçu dont les conclusions sont déjà écrites.

L'espace public tend à être privatisé par les entreprises et même l'Etat, en tant que les citoyens sont privés des moyens de construire eux-mêmes leur cadre de vie. L'espace public, censé appartenir à tous, n'appartient plus à personne. Les décisions sont prises sans réelle concertation, en dépit des parodies qui se résument en fait à une forme habile de communication dans l'intérêt des promoteurs et des commerciaux. Il faut distinguer la privatisation étatique et celle entrepreneuriale. La première est censée profiter à tous en tant que bien public, bien qu'on puisse observer des dérives autoritaires au nom de la cohabitation de tous les citoyens. Mais la privatisation entrepreneuriale de grande envergure est un phénomène relativement récent (7).

Il faut évoquer ici le phénomène de gentrification qui consiste à profiter de l'attractivité de la créativité et de la vitalité des quartiers populaires des centre-villes pour la petite bourgeoisie et les promoteurs. L'immobilier, d'abord bon marché, tend à y devenir plus coûteux en reléguant les moins fortunés dans les banlieues. Si bien que le quartier finit par devenir une parodie d'espace bohème, artistique et libertaire censé compenser les lieux industriels ou bureaucratiques plus froids. Il s'agit d'une forme insidieuse d'appropriation qui vise à préserver la richesse esthétique des quartiers vivants tout en assurant un mode de vie sécurisé et contrôlé. On recherche alors des lieux agréables à vivre et conviviaux mais en même temps relativement aseptisés (8). Ce processus qui touche les centre villes n'épargne pas les campagnes qui sont soumises à ce que l'on appelle la rurbanisation. On cherche alors loin de la ville des lieux moins coûteux, plus spacieux, moins pollués mais en même temps confortables, accessibles et sécurisés. Ce phénomène a été décrit très tôt par Henri Lefebvre dans les années soixante et n'a cessé de se développer avec des conséquences écologiques problématiques, notamment en ce qui concerne l'expansion de l'infrastructure urbaine (réseau routier, énergétique et communicationnel) (9).

Les banlieues, zones intermédiaires entre la ville et la campagne, deviennent des non-lieux intermédiaires où se concentrent les difficultés pour les moins favorisés. Ce processus, sous diverses formes, concerne l'ensemble du monde. C'est donc une sous-culture mondiale (sous culture parce qu'elle est la culture de nulle part) qui se développe, faite d'emprunts divers en conservant les aspect superficiels et spectaculaires des cultures détruites sous la forme de l'exotisme et du folklore (10). La structure ville-banlieue-campagne s'applique à petite comme à grande échelle. Certains pays ne sont plus globalement que des banlieues du monde où le mal vivre est endémique. On parle de quart monde pour appliquer au niveau microscopique le concept macroscopique de tiers monde. Quant à l'esclavage à l'ère de la globalisation, il n'a pas disparu mais changé de nature, faisant de pays entiers, voire de continents, des zones où domine la condition d'esclave. Les classes sociales n'ont pas non plus disparu, comme on peut le prétendre parfois. On peut parler d'embourgeoisement et de prolétarisation de certains espaces. Cette distinction a des racines profondes dans notre civilisation et remonte à la différence entre esclave et homme libre dans l'antiquité (11). Cependant aujourd'hui la distinction semble parfois diviser l'individu lui-même, à la fois travailleur et consommateur, laborieux et oisif. Or une société ne saurait être véritablement conviviale et épanouie tant que dure cette scission entre les personnes ou les pratiques. A vrai dire, du point de vue du marché, les loisirs eux-mêmes s'inscrivent dans un processus productif. Si donc la classe moyenne est prise entre prolétarisation et embourgeoisement, en tant qu'elle travaille tout en ayant des loisirs, elle est globalement prolétarisée si l'on considère que les loisirs de masse représentent une forme d'aliénation. La culture elle-même n'est plus qu'un moyen de développement économique post-industriel des villes, comme en témoigne le discours de F. Hollande aux rencontres d'Arles cet été (12). Dans ce contexte, la ville devient une scène de spectacle. Au lieu d'une véritable citée, bâtie et habitée par ses citoyens, se développe une mise en scène fantasmagorique où l'on simule une existence libre sous l'oeil vigilant des autorités. Les villes deviennent de gigantesques supermarchés où l'on assure l'animation événementielle. L'industrie culturelle de l'art, de l'histoire, de l'architecture et des modes de vie (on visite maintenant les quartiers comme des parcs d'attraction) sont devenus des moteurs essentiels du développement (13). La ville devient elle-même sa propre publicité. Inéluctablement, cette priorité de la ville vitrine sur la vie induit une stérilisation de la vie citoyenne et politique. Le patrimoine historique des villes par exemple devient un produit culturel. On continue de vanter un passé glorieux à des fins identitaires en opérant des simplification utiles, tout en créant des attractions pour les touristes et les riverains. Si l'histoire vise à démontrer l'importance d'une ville par rapport à son passé, l'art rassurera sur son potentiel à venir. La ville doit ainsi montrer qu'elle possède à la fois des racines et un avenir prometteur par sa créativité (14).

A première vue, l'art se présente comme extérieur à la politique et aux conflits de société. Il est censé offrir une surface de pacification. Mais il demeure en réalité politique en tant que soft-power (15). A vrai dire, l'art, quelque soit son contenu ou même son absence de contenu, est toujours engagé en tant qu'il s'insère dans un contexte. Il est autorisé, subventionné ou interdit, effacé, réprimé. Les oeuvres proposées peuvent offrir un contenu contestataire et plein de bonnes intentions, celui-ci peut être annulé par la forme de leur activation, par la structure dans laquelle elles s'insèrent. Autrement dit, il peut y avoir contradiction entre le contenant et le contenu et dans un certain sens le contenant a plus de force que le contenu. Les médias de masse véhiculent des idées contestataires sans que cela n'altère leur structure. Au contraire, ils en tirent une certaine légitimité.

L'événement spectaculaire est en réalité un non événement. C'est un fait calculé, programmé et finalement dont le sens est maîtrisé de l'extérieur. L'exception temporelle, comme spatiale, est entièrement absorbée par la règle. L'art devient culture. Dans ces conditions, il n'y a pas de réel relief, pas d'imprévu ni d'inconnu et pas non plus de découverte (16). Les manifestations artistiques, comme d'ailleurs celles qui sont politiques, sont accueillies ou tolérées en vertu du rôle qu'on leur fait jouer dans l'appareil de légitimation démocratique. La contestation politique et le off artistique trouvent naturellement leur place dans nos régimes politiques. Ce qui garantit leur pérennité, à la différence des régimes ouvertement autoritaires, c'est justement leur souplesse (17).

Le but du spectacle permanent organisé dans les villes est d'assurer la fantasmagorie et l'ivresse comparables à celles éprouvée par le visiteur des grands magasins sollicité de toute part et saturé d'informations (18). Cette saturation interdit toute distance critique et rend perméable aux actes automatiques de consommation. La fatigue et l'isolement créés par la circulation incessante de chacun nous rendent plus disponibles aux services destinés au repos et la rencontre, sur un mode néanmoins fugace dans la mesure où il importe de s'arrêter pour mieux repartir. A ce titre, la dérive situationniste, d'abord opposée au fonctionnalisme moderniste, est devenue un outil du néolibéralisme post-moderne. Les parcours sont aménagés de manière à ce que chacun éprouve un sentiment de liberté là où, en fin de compte, les possibles ont été prédéterminés. Dans ces conditions, l'art en ville est devenu un moyen de régulation, d'attraction, d'expulsion et de redistribution des places. Cela se manifeste à court terme, avec la présence de vigiles, de policiers, de barrières et de caméras, et à long terme avec la reconfiguration des quartiers à l'occasion des grandes manifestation, comme pendant les jeux olympiques ou la promotion de capitales culturelles.



IV. L'art au fondement de la société



Nous venons de voir que l'idée selon laquelle l'art et le marché sont compatibles doit être nuancée. L'art est certes fort utile au marché, entendu comme économie marchande capitaliste moderne, mais en même temps il se trouve vidé de son potentiel expressif propre. Si le commerce a pu par le passé et peut encore dans certaines occasions contribuer à la création artistique, le marché hégémonique actuel est sur le point de détruire la créativité, en dépit de ce qui est couramment affirmé (19). Pour le comprendre, il faut insister sur la dimension politique de la créativité. La politique suppose l'expression et celle-ci repose sur la créativité. Pour Rancière, la politique consiste à défendre un partage du sensible où la parole des sans voix et des sans droits doit se faire entendre (20). La créativité apparente actuelle peut être au contraire considérée comme un moyen d'imposer le silence par le tumulte. Le moyen de faire régner la police de la pensée aujourd'hui consiste moins à censurer qu'à noyer, délayer ou discréditer l'information.

Nous nous demandons à présent comment l'art peut être un art martial, un art de combat destiné à faire entendre notre voix contre les formes de dominations déployées par le marché. Comment les oeuvres et les ouvrages peuvent-ils s'imposer contre les produits, lesquels sont contraires à l'émancipation des peuples en tant qu'ils sont produits pour les gens et non par les gens qui les utilisent. Cette revendication n'est pas neuve. Elle apparaît avec la société de consommation (21). Mais, attention !, bien des concepts émancipateurs de cette époque sont entrés depuis dans la boîte à outil d'exploitation capitaliste (22).

Si l'art n'est jamais neutre mais est instrumentalisé par les pouvoirs publics et les entreprises, il peut tout aussi bien être employé à des fins militantes. Cependant, il ne s'agit pas de passer d'une instrumentalisation à une autre et d'asservir systématiquement la création à une idéologie, mais avant tout de prendre conscience que la création inclut une dimension politique en tant qu'elle exprime un rapport au monde, même dans ses formes les moins figuratives. Ce n'est pas uniquement le contenu du travail artistique qui importe, puisque l'on peut fréquemment voir des oeuvres critiques envers le système intégrées par les institutions comme gage de leur tolérance et de leur capacité auto-critique. La question n'est donc pas simplement pour les artistes d'exposer des idées, tout comme les politiques le font à travers leurs discours, mais de mêler véritablement l'art et la vie, le dire au faire. Dans ce cas, l'art devient la façon dont on transforme la vie. Cette transformation ne doit pas non plus être l'oeuvre des spécialistes à destination du public, ni même impliquer faussement le public, mais elle doit être à l'initiative des citoyens eux-mêmes.

Mais vouloir faire de chacun un artiste n'est-il pas purement démagogique ? Il ne s'agit pas tant d’enrôler chacun au conservatoire, ni de livrer la ville aux peintres du dimanche, que de tenir compte de ce que chacun peut exprimer ou, plus profondément, de la manière dont les hommes construisent et font évoluer leur opinion et leur espace. Lorsque quelqu'un s'empare spontanément de la rue, il est généralement perçu comme un vandale. Par un curieux renversement, l'art spontané est assimilé à du vandalisme, alors que sa destruction ou son effacement par les pouvoirs publics ne l'est pas. Il faut donc prendre en compte la question de l'art, en tant qu'il est engagé nécessairement dans un contexte, et pas simplement dans sa dimension militante, pour saisir sa nature politique. Revenons sur cette idée que l'art est politique autant dans sa forme que dans son contenu ! La question n'est pas seulement de savoir qui est l'auteur et ce qu'il dit mais aussi ce qui résulte de l'oeuvre. Il faut se demander pour qui nous travaillons, avec qui, avec quels matériaux, dans quelles conditions. C'est ainsi qu'il faut-être attentif à la forme autant qu'au contenu.

A vrai dire, l'art simplement engagé devient d'autant plus militant qu'il est criminalisé. Si la culture est le moyen de régner en douceur pour le pouvoir, l'art devient de la contre culture dès lors qu'il échappe au consensus. Cette déviance par rapport à la règle tient moins au contenu de l'art qu'à sa forme, en tant qu'il occupe un espace et participe de notre manière d'habiter et de vivre. Nous n'habitons pas simplement en occupant une place reconnue mais en laissant notre empreinte dans l'espace. Or le plus souvent, nous jouons de la musique ou produisons des images dans nos maisons et attendons de mériter de pouvoir nous produire dans une salle de spectacle, une galerie ou sur un site internet. Il est rarement question de descendre dans la rue pour occuper l'espace quotidien de manière artistique.

En concevant l'art, comme nous venons de le faire, sur le modèle de la démocratie directe, nous supposons une vision large de l'art sans distinction de qualité ou de compétence. En disant cela, nous faisons cependant le jeu démagogique du grand nivellement culturel organisé par le marché. Or, nous ne refusons pas la compétence, ni même le professionnalisme. Il existe un usage légitime de la division sociale du travail lié à la complémentarité des savoirs et des savoir-faire. Nous ne disons pas que tout le monde peut être à la fois excellent médecin, maçon et musicien, mais qu'il faut fixer des limites à l'appropriation des compétences, dans la mesure où les hommes peuvent tout de même apprendre à se soigner, à bâtir leur espace et jouer de la musique dans une certaine proportion. Si certains hommes sont nécessaires à d'autres, ce doit être pour de bonnes raisons et non du fait de l'organisation de l'incompétence pour renforcer le pouvoir des experts. La division sociale du travail ne doit pas tendre à infantiliser les gens, à décourager et stériliser leur créativité. Il ne s'agit pas de placer toutes les activités au même niveau en terme de qualité artistique, mais de garantir une réelle convivialité qui permettrait à chacun d'être acteur de son destin et de son environnement. L'idée ici n'est pas de mettre les artistes au chômage et de faire de chacun un artiste bénévole mais de situer l'art dans une économie sociale et solidaire. Nous souhaitons des conditions de travail décentes et des conditions de vie valorisantes pour les artistes et les techniciens, autant que nous désirons une incitation plus importante de la production amateur. Il faut pour cela recourir à des modèles économiques qui incluent le don en excluant la précarité. Par exemple, beaucoup de musiciens fonctionnent aujourd'hui sur une économie complexe, intégrant partiellement le don, en s'émancipant du système de distribution traditionnel.

Ce que nous refusons, c'est l'art mégalomane et grandiloquent des architectes officiels ou des vedettes du show business. Nous souhaitons la promotion de la création locale, sans pour autant pratiquer une ségrégation positive interdisant les artistes éloignés. Le problème n'est pas tant géographique que social, dans le mesure où l'on peut viser une répartition plus égalitaire des revenus du spectacle. Nous nous intéressons à une logique de décloisonnement. Il faut diminuer l'influence des grosses machineries spectaculaires et de la dysneylandisation de la culture. Ceci n'exclut pas des formes de glocalisation grâce à internet, à condition de ne pas être dupe des formes de récupération de l'usage apparemment libre d'internet (publicité, accès payant, infrastructure informatique et énergétique, dématérialisation des échanges, etc.). On peut donc réfléchir aujourd'hui à un mode de décroissance artistique, de slow art, qui aurait aussi pour objectif de nous soulager de la frénésie abrutissante des sollicitations. Car l'art prolifère, dans le cadre du capitalisme artiste, mais trop souvent il ne nous implique pas davantage que le zapping télévisuel. Il peut sembler paradoxal de demander à la fois plus de représentativité des artistes et moins d'offre. La raison est que nous sommes habitués à réfléchir à partir d'un spectateur moyen sans repenser la diversité des spectateurs à des échelles plus réduites, voire intimistes.

L'autogestion et la réappropriation réelle de la ville constitue un idéal qui contraste avec les parodies de participation, d'interactivité, de collaboration que l'on observe aujourd'hui et qui n'aboutit à aucune valorisation véritable des hommes et de leur environnement. Il ne s'agit en réalité que d'offrir davantage de choix et de services aux consommateurs culturels en leur donnant l'impression d'être créatifs là où ils ne font qu'actionner des mécanismes préconçus. Tout comme l'on peut affirmer qu'il n'y a pas pire ennemi de l'écologie que le développement durable, qui laisse penser que la question de l'environnement est actuellement entre de bonnes mains, il n'y a pas pire menace contre la démocratie que le discours omniprésent sur le partage et la contribution qui dissimule en vérité de nouvelles formes d'appropriation et d'exploitation. Il importe que les citoyens bénéficient tous d'un véritable droit à la ville, avec des possibilités d'initiatives et de contestations, un accès généralisé et réfléchi à la culture avec une diversification des représentations culturelles. L'art populaire fait aujourd'hui l'objet d'une récupération politique et commerciale, quand il n'est pas étouffé, afin de fournir de nouveaux marchés et d'assurer la paix sociale. Mais, pour autant, les problèmes dénoncés par les artistes sont à peine entendus et traités (23).

Enfin, nous souhaiterions que la dérive situationniste ne se borne plus à une flânerie orchestrée par les créateurs de fantasmagories. Aujourd'hui, faire de la ville une expérience est devenu le credo du design d'espace aliéné au marketing et au tourisme. Il faut réfléchir à la création d'atmosphères par l'art qui ne soient pas instrumentalisées commercialement ou politiquement. Au fond, notre but est de retrouver une manière d'habiter décente, écologique et égalitaire, ou l'art, le commerce et la politique puissent cohabiter équitablement (24).

Nous avons donc tenté de dresser un portrait de la ville actuelle et de son rapport à l'économie. Cette peinture s'avère sombre en tant que le marché domine actuellement l'art et la vie. Nous avons évoqué des concepts critiques souvent nés dans les années soixante mais toujours actuels. On peut reprocher à notre approche d'être caricaturale. Se reproche peut nous réjouir si l'on nous démontre qu'il existe des exceptions à la règle. On peut également nous reprocher de ne pas échapper nous-mêmes à la règle. Nous le reconnaissons. Nous sommes nous-mêmes pris dans les contradictions que nous dénonçons. Mais cela ne nous interdit pas de chercher à fournir des éléments de réponse et des directions de travail. Nous avons souligné la dimension éminemment politique de l'art et défendu une conception démocratique, et même libertaire, de l'art. On peut nous reprocher un certain utopisme, une certaine démagogie. Il est évident que nous devons toujours réfléchir aux modèles que nous proposons, en saisir les limites et la naïveté parfois, et préciser la manière dont un modèle peut venir en remplacer un autre. Mais il est aussi nécessaire d'attirer l'attention sur les enjeux cachés de la création et de désamorcer l'idyllisme du discours officiel. Nos conseils ne portent pas seulement sur une société à venir mais sur les détails de la création actuelle. Si l'on n'ose espérer de révolution globale ou même locale, on peut chercher néanmoins à développer des transformations à partir des expériences de chacun.



Raphael Edelman, août 2013




Notes



(1) "Il est remarquable que le modernisme - c'est à dire la vision de l'art moderne comme art de l'autonomie - ait été largement inventé par des marxiste. Pourquoi cela ? Parce qu'il s'agissait de prouver que, si la révolution sociale avait été confisquée, en tout cas, dans l'art on avait maintenu la pureté de la rupture avec ce qu'elle comportait comme promesse d'émancipation" (J. Rancière, Et tant pis pour les gens fatigués).

(2) "L’argument soutenu dans ce texte est le suivant : la fin du 20e siècle correspond à une période d’extension de l’influence des marchés et, plus précisément, à l’intégration de la fabrique urbaine dans le capitalisme global. Si cette tendance se confirmait, il s’agirait d’une transformation d’importance, car si les villes ont toujours eu à faire avec le marché, elles n’ont jamais été totalement organisées par les marchés. La ville dans sa morphologie se compose de logements, de bureaux, d’hôtels, de centres commerciaux et autres bâtiments qui ont une valeur marchande et s’échangent, mais elle s’est aussi construite à partir d’espaces publics — rues et places —, accessibles à tous (Jacobs 1961, Mumford 1964, Chaunu et Gascon 1978, Bairoch 1985, Soja 2000). Elle s’est équipée en systèmes techniques organisés selon des règles publiques. Autrement dit, si la ville respire par les marchés, elle ne s’y trouve pas entièrement soumise ; d’autres principes l’ont organisée. À l’origine, une large partie des activités urbaines échappait au marché et au capitalisme. Cette influence limitée et encadrée des marchés sur la ville s’applique-t-elle toujours après trente années de libéralisation et une montée de l’industrie de la finance et du conseil ?" (Dominique Lorrain, Ville et marché, Espace Temps.net).

(3) "Les Non lieux ce sont aussi bien les installations nécessaires à la circulation accélérée des personnes et des biens (voies rapides, échangeurs, aéroports) que les transports eux-mêmes ou les grands centres commerciaux, ou encore les champs de transit prolongés ou sont parqués les réfugiés de la planète" (Marc Augé, Non-lieux, p48).

(4) "Du côté de l'habitation, le découpage et l'agencement de la vie quotidienne, l'usage massif de l'automobile (moyen de transport "privé"), la mobilité (d'ailleurs freinée et insuffisante), l'influence des mass médias, ont détaché du site et du territoire les individus et les groupes (familles, corps organisés). Le voisinage s'estompe, le quartier s'effrite ; les gens (les habitants) se déplacent dans un espace qui tend vers l'isotope géométrique, rempli de consignes et de signaux, où les différences qualitatives de lieux et instants n'ont plus d'importance. Processus inévitable de dissolution des anciennes formes, certes, mais qui produit la dérision, la misère, mentale et sociale, la pauvreté de la vie quotidienne dès lors que rien n'a remplacé les symboles, les appropriations, les styles, les monuments, les temps et les rythmes, les espaces qualifiés et différents de la ville traditionnelle. La société urbaine, par dissolution de cette ville soumise à des pression qu'elle ne peut supporter, tend donc à se fondre d'une part dans l'aménagement planifié du territoire, dans le tissu urbain déterminé par les contraintes de la circulation, et d'autre part dans des unités d'habitation telles que les secteurs pavillonnaires et les "grands ensembles". L'extension de la ville produisit la banlieue, puis la banlieue engloutit le noyau urbain" (H. Lefebvre, Le droit à la ville).

(5) "Le vocabulaire anthropologique semble garantir la présence pérenne de l'humain dans un discours stratégique qui tendrait à l'exclure... Les mots altérité, proximité, lien social ne sont plus, dans leur usage communicationnel, que les signes pétrifiés d'une altérité produite, gérée, comme si l'on pouvait traiter les rapports d'altérité et les construire - ce qui suppose de rester aveugle au fait que ces rapports existent déjà, que la ville est elle-même la condition explicité de leur manifestation" (Henri-pierre jeudy, Critique de l'esthétique urbaine).

(6) "Depuis que l'art est mort on sait qu'il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en artistes. Quand les dernières imitations d'un néo dadaïsme retourné sont autorisées à pontifier glorieusement dans le médiatique, et donc aussi bien à modifier un peu le décor des palais officiels, comme les fous des rois de la pacotille, on voit que d'un même mouvement une couverture culturelle se trouve garantie à tous les agents ou supplétifs des réseaux d'influence de l'état. On ouvre des pseudo musées vides ou des pseudo centre de recherche sur l'oeuvre complète d'un personnage inexistant, aussi vite que l'on fait la réputation de journalistes-policiers, ou d'historiens policiers ou de romanciers policiers. Arthur Cravan voyait sans doute venir ce monde quand il écrivait dans Maintenant : "dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes, et on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme" telle est bien le sens de cette forme rajeunie d'une ancienne boutade des voyous de paris : "salut les artistes ! tant pis si je me trompe" " (G. Debord, Commentaires, 1988).

(7) "Notre argument est que la fin du 20e siècle se caractérise par une emprise plus grande de principes de marché dans des activités jusqu’alors réglementées, et surtout par une extension du capitalisme — ses firmes et ses instruments — à l’organisation des marchés urbains. Le premier phénomène visible est bien sûr celui de la démographie. Des millions de nouveaux urbains doivent être accueillis ; la Chine à elle seule a augmenté sa population urbaine de 320 millions d’habitants entre 1994 et 2004. De grandes métropoles se forment et montent en densité réseautique, ce que nous avons résumé comme le passage de polis à mégalopolis, puis à gig@city (Tarr et Konvitz 1981, Lorrain 2008a). Cela fait de la grande ville et de son environnement bâti un nouveau marché pour les firmes, on assiste de ce fait à la formation d’une industrie de la ville (Lorrain 2002b). Des firmes anciennes déjà présentes dans les réseaux urbains et la construction se développent, d’autres qui évoluaient à la périphérie tels les conglomérats, les grands industriels, les banques, les ingénieristes et les conseils, interviennent de plus en plus dans la fabrique urbaine. La pression des problèmes sur les décideurs publics explique largement leur recours à des firmes qui disposent de références et de ressources ; le projet néolibéral n’est qu’un facteur parmi d’autres" (Dominique Lorrain, Ville et marché, Espace Temps.net).

(8) "L'arrivée de ménages plus dotés entraîne le changement des structures commerciales qui ne correspondent plus aux moyens financiers des anciens habitants... Par la sélection socio économique qu'elle entraîne, la gentrification encourage la privatisation et l'appropriation de l'espace public par la partie la plus solvable des habitants alors que la convivialité faisait partie des valeurs promues par ceux qui ont initié la gentrification... Ce processus de gentrification - qui commence par l'installation d'artistes off, se poursuit par l'arrivée des classes moyennes créatives mais précaires, et s'achève avec l'arrivée des ingénieurs et cadres de très grandes firmes, aux salaires démesurés - se produit spontanément dans de nombreuses villes" (Elsa vivant, Qu'est-ce que la ville créative ? Puf 2009).

(9) Philippe Bonnin, Augustin Berque, Cynthia Ghorra-Gobin, La ville insoutenable, Broché.

(10) Nicolas Bourriaud, Radicant, pour une esthétique de la globalisation, Denoël 2009.

(11) "L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon - en un mot, oppresseurs et opprimés en perpétuelle opposition, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt secrète, tantôt ouverte et qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de toute société, sot par la ruine commune des classes en lutte" (K. Marx, Le manifeste du parti communiste).

(12) "La culture crée de l'emploi et l'activité économique peut avoir un prolongement culturel... Faire de la culture un levier de son (la France) développement économique avec l'enjeu touristique qui est majeur" (F. Hollande, Rencontres d'Arles, 26 juillet 2013).

(13) "En vertu du fait que les gens prennent plaisir à se voir vivre, le musée "vivant" apportera cette dimension esthétique active qui manque à la misère quotidienne. L'exaltation culturelle de la vie sociale comme l'alternative d'une jouissance spéculaire à la résignation commune... au delà de la misère, il y a l'art : l'art qui, par excellence, exerce la fonction sociale primordiale de sublimer la misère" (Henri-pierre jeudy, Critique de l'esthétique urbaine).

(14) "Autant que l'habitat (fonctionnaliste), l'urbanisme unitaire est distinct des problèmes esthétiques. Il va contre le spectacle passif, principe de notre culture où l'organisation du spectacle s'étend d'autant plus scandaleusement qu'augmentent les moyens de l'intervention humaine. Alors qu'aujourd'hui les villes elles-mêmes sont données comme un lamentable spectacle, un supplément au musée, pour les touristes promenés en autocar de verre, l'urbanisme unitaire envisage le milieu urbain comme terrain d'un jeu en participation" (Constant in Libero Andreotti, Le grand jeu à venir, textes situationnistes sur la ville).

(15) "Une vaste entreprise de normalisation urbaine, dont on peut déjà mesurer les effets destructeurs, se trouve opportunément cautionnée par la promesse d’une animation culturelle continue pour l’an 2013... Le premier enseignement à en tirer, c’est que dans les pays occidentaux la culture est devenue le mode de gestion et de contrôle spécifique à notre époque" (Front réfractaires à l'intoxication par la culture, 2013 et le grand bluff culturel). On peut oser ici un rapprochement avec le rapport entre le sport et la ville : "La transformation olympique de Pékin aura également été largement facilitée par la capacité qu'à l'Etat chinois de confisquer des terres au nom du bien commun, causant la démolition de quartiers entiers et l'éviction massive de leurs résidents... Ce déplacements massif loin des services essentiels et des centres d'activité économiques a entraîné l'appauvrissement de cette population déjà démunie... La construction d'une image de progrès et de modernité et le désir de montrer la ville sous son jour le plus favorable amènent aussi les autorités à dissimuler activement les paysages de la pauvreté et à éléminer les traces visibles de ceux qui n'ont pas leur place dans cette représentation" (Anne marie Broudehoux in Paradis infernaux).

(16) Néanmoins, "Le culte de l'éphémère garde une place privilégiée parce qu'il inspire l'état d'esprit nécessaire à la conception de toute métamorphose" (Henri-pierre jeudy, Critique de l'esthétique urbaine).

(17) "Le in, sphère de légitimation et de reconnaissance puise continuellement inspiration et nouveaux talents dans le off (eg. graffiti et tags au grand palais en 2009)... Progressivement, malgré l'image de marginalité qu'ils véhiculent (les lieux off) ces lieux deviennent des instruments dans la production de l'image d'une ville. Dans de nombreuses villes, l'attitude des pouvoirs publics à leur encontre évolue, repérant dans ces scènes des ferments possibles de la créativité urbaine. Les squats d'artistes ne sont plus systématiquement expulsés, mais peuvent bénéficier de certains sursis en raison de leur action culturelle.... Le propre du off réside dans sa capacité à se renouveler, à inventer sans cesse des formes nouvelles, à faire émerger d'autres scènes inventives, différentes radicales ; à ouvrir d'autres lieux hors des cadres balisés et routiniers d'une ville standardisée (Elsa vivant, Qu'est-ce que la ville créative ? Puf 2009). La récupération ne touche pas seulement les activités marginales mais aussi les lieux différents : "Les lieux indéterminés -tels que les friches industrielles, les docks... - deviennent des lieux référentiels. Le non lieu est la garantie symbolique universelle du lieu. Il devait désigner le territoire sans nom, sans identité, il devient par excellence le fleuron du développement culturel. Le réinvestissement symbolique par la culture, de ces lieux désaffectés, s'accomplit selon le principe d'un égalitarisme social qui laisse supposer l''accès de toutes les couches de la population à la création artistique... La favela est désormais "revisitée" comme une pépinière de créations communautaires, autant pour la musique que pour les constructions architecturales précaires" (Henri-pierre jeudy, Critique de l'esthétique urbaine).

(18) "Le flâneur habite le passage urbain comme le bourgeois son appartement : l'un comme l'autre sont abandonnés à une rêverie collective que benjamin n'appelle pas idéologie, mais fantasmagorie parce qu'elle est le produit d'un appareil de projection nouveau : le passage panorama" (Jean-Louis Déotte, in Jacques Ranciere et la politique de l'esthétique, 2009 ed archives contemporaines).

(19) "Des sociétés très oppressives furent très créatrices et très riches en oeuvres. Ensuite, la production des produits a remplacé la production d'oeuvres et de rapports sociaux attachés à ces oeuvres, notamment dans la ville. Lorsque l'exploitation remplace l'oppression, la capacité créatrice disparaît. La notion même de création s'estompe ou dégénère en se miniaturisant (H. Lefebvre, Le droit à la ville).

(20) "(La politique) consiste à reconfigurer le partage du sensible qui définit le commun d'une communauté, à y introduire des sujets et des objets nouveaux, à rendre visible ce qui ne l'était pas et à faire entendre comme parleurs ceux qui n'étaient perçus que comme des animaux bruyants" (J. Rancière, Malaise dans l'esthétique).

(21) "Un art populaire ne peut pas correspondre actuellement aux conceptions du peuple, car le peuple tant qu'il ne participe pas activement à la création artistique, ne conçoit que des formalismes imposés. Nous ne voulons pas être compris mais libérés" (Constant in Libero Andreotti, Le grand jeu à venir, textes situationnistes sur la ville).

(22) "L'obsession du partage avec le public finit par instaurer des structures d'échange qui aveuglent l'irruption du réel. La stimulation de la création dans les ateliers institutionnellement conçus à cet effet ressemble à l'accompagnement aux mourants dans les soins palliatifs : l'enjeu est de faire renaître le goût de créer sur un fond de déliquescence sociale entretenue comme décor obligé" (Henri-pierre jeudy, Critique de l'esthétique urbaine).

(23) "le bunker du MUCEM vient effacer toute vie sur l’esplanade du J4, que les habitants du Panier et de la Joliette s’étaient vite appropriés une fois démolis les hangars : les mamas arabes et leurs bambins, les minots avec leurs skate-board, les adultes qui jouaient à la pétanque, tous ces gens vont dégager. Et disons-le clairement, béton pour béton, nous préférions encore les bâtiments du Port. Le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, dont la construction a débuté en fanfare le 30 novembre 2009, viendra s’imposer comme un objet esthétique de plus. Ce sont deux non-lieux voués à la consommation. Simplement, le MUCEM est supposé renfermer des produits nobles, que l’on ne peut acheter mais seulement contempler. Les « civilisations » de la Méditerranée sont vivantes dans des pratiques – à Marseille même, le trabendo de Belsunce, par exemple. Au MUCEM, elles seront réduites à des objets. Au bout du compte, que vont nous dire, nous apprendre ces objets que nous n’aurions appris de la fréquentation des autres méditerranéens qui peuplent la ville ? Nous pensons que ce musée sera un tombeau" (Front réfractaires à l'intoxication par la culture, 2013 et le grand bluff culturel).

(24) "S’il faut attaquer la culture, ce n’est pas seulement parce qu’elle autorise et même implique des opérations comme « 2013 capitale européenne… », dirigées contre un certain mode d’occupation du territoire (en l’occurrence Marseille), mais parce que nous entendons restituer à un usage commun ce qui s’est évaporé dans la sphère du divertissement culturel. Nous voulons retrouver les intensités neutralisées dans la culture" (id.).