mercredi 17 juillet 2013

LES INTERFACES HOMMES-MACHINES

http://www.readidesignlab.com/2013/07/15/les-interfaces-humains-machines/

L'interface désigne la zone de contact entre deux choses, l'espace entre les deux faces de choses en contact ou en relation. C'est le lieu des interactions, des actions réciproques entre ces deux choses. Lorsqu'une bille en frappe une autre, la zone de choc et de transfert d'énergie est une zone "inter-faciale". Pour des choses plus complexes, l'interface garantit le lien entre deux systèmes. Le clavier et l'écran constituent des interfaces entre le système organique de l'homme et le système électronique de l'ordinateur. L'interface désigne alors ce qui relie l'homme à la machine. Le volant d'une voiture permet de contrôler le véhicule mais aussi de sentir l'amplitude de nos mouvements. L'interface désigne enfin ce qui relie l'homme au monde. Une pelle est une interface entre l'homme et le sol. Elle permet d'agir sur le sol en le creusant, mais aussi de sentir la résistance du sol. L'interface est donc ici un prolongement de la main. Elle prolonge en quelque sorte nos organes physiques d'action et de perception.
Pour approfondir notre analyse des interfaces (aussi bien tangibles, comme les musicbottles du Massashussets Institute of Technologie, qu'immersives, avec le head tracking, la stéréo, le retour haptique, etc.), nous adopterons un découpage philosophique : l'approche esthétique (I) portera sur notre rapport sensible aux choses et consistera à se demander comment les interfaces modifient notre rapport sensible au monde ; l'approche logique (II) concernera la façon dont nous connaissons le monde et nous nous interrogerons sur la question du monde réel et des mondes virtuels à travers les interfaces ; enfin l'approche éthique (III) portera sur les relations entre les hommes induites par les interface et nous verrons comment les interfaces interfèrent dans les rapports sociaux.


I. ESTHÉTIQUE

Nous allons nous intéresser en premier lieu au rapport sensible de l'homme au monde, en tant que ce rapport est déterminé par les interfaces. Dans un premier temps, il s'agit de qualifier ces interfaces en réfléchissant à l'évolution de nos outils à travers les âges. Ensuite, nous nous concentrerons sur notre expérience sensible. En d'autres termes, nous étudierons d'abord les corps physiques inanimés (outils, instruments, machines) ; et ensuite la chair qui nous constitue et qui est notre interface naturelle avec le monde, les autres étant artificielles et qualifiées de prothèses (stylo, lunette, vêtement, etc.).

A. Les choses-ustensiles
Sartre qualifie les objets qui nous entourent de choses-ustensiles pour indiquer que tout peut être perçu à la fois en terme de matière et de forme, selon les apparences, et en terme de fonction et d'usage, selon l'essence. Par exemple, ce qui apparaît comme un lit en bois (matière et forme) se donne simultanément comme ce qui permet de dormir (fonction). Nous distinguerons, parmi les choses ustensiles, celles qui ont pour vocation principalement l'action (par exemple un marteau) et celles qui visent surtout la connaissance (par exemple un livre).

1) L'action
Lorsque nous considérons les ustensiles, nous les voyons d'abord comme des moyens d'agir sur la matière. Les outils primitifs servent à trancher, tailler, creuser, coudre, tirer, lier, peindre, etc. Mais, bien entendu, les ustensiles ont subi une évolution importante, grâce à laquelle nous sommes passés de la pierre taillée à la navette spatiale. Ce processus génétique et historique s'accompagne de différenciations génériques et logiques. On distingue, par exemple, les outils manuels et les machines motorisées. On peut aussi faire la différence entre l'outil impersonnel et l'instrument plus précis et personnalisable (adaptabilité). On observe en outre une automatisation des machines, avec des systèmes d'auto-régulation (le thermostat), leur personnalisation, des interactions entre différentes machines et objets (connectivité), etc. Bien entendu, nous pouvons relire cette histoire comme étant également celle des interfaces, dans la mesure où les ustensiles sont par définition en contact avec leurs utilisateurs.

a) Notions : Internet des objets, mobilité, DIY, Cybernétique, rétro-action, feed-back (Wiener), concrétisation (Simondon), interfaces batch, ligne de commande, textuelle, graphique et naturelle, agent intelligent, autonomie, chaîne outillée IHM, connectivité, Machine to Machine, convergence numérique (regroupement), coopération Honme Machine, design d'interaction, input et out put device, domotique, Web 1.0 (descendant), 2.0 (transversal), 3.0 (ubiquitaire), robotique, ergonomie physique, interface matérielle,

b) Bibliographie :
Alembert, J. R. D. L. Discours Préliminaire De L’encyclopédie: Publié Intégralement D’après L’édition De 1763 Avec Les Avertissements De 1759 Et 1763, La Dédicace De 1751, ... Des Notes, Une Analyse Et Une Introduction. (Ulan Press, 2012).
Brun, J. Le rêve et la machine: Technique et Existence. (La Table Ronde, 1992).
Burger, D. & Sperandio, J. C. Communication non visuelle homme-ordinateur. (Inserm, 1993).
Chabot, P. & Hottois, G. Les philosophes et la technique. (Librairie Philosophique Vrin, 2003).
Ducassé, P. Histoire des techniques. (Presses Universitaires de France - PUF, 1992).
Dugas, R. Histoire de la mécanique. (Jacques Gabay, 2000).
Faucheux, M. Norbert Wiener, le Golem et la cybernétique : Eléments de fantastique technologique. (Editions du Sandre, 2008).
Feenberg, A. (Re)penser la technique : Vers une technologie démocratique. (La Découverte, 2004).
Ferry, L., Ferenczi, T. Penser la technique. (Complexe, 2001).
Flusser, V. Choses et non-choses : Esquisses phénoménologiques. (Jacqueline Chambon, 1996).
Gallud, J. A., Tesoriero, R. & Penichet, V. M. R. Distributed User Interfaces: Designing Interfaces for the Distributed Ecosystem. (Springer London Ltd, 2011).
Giedion, S. La Mécanisation au pouvoir. (Denoël, 1983).
Gille, B. Histoire des techniques : Technique et civilisations, technique et sciences. (Gallimard, 1978).
Heidegger, M. Essais et Conférences. (Gallimard, 1980).
Hoc, J.-M., Cacciabue, P. C. & Hollnagel, E. Expertise and Technology: Issues in Cognition and Human-Computer Cooperation. (Lawrence Erlbaum Associates Inc, 1995).
Jennings, N. R. & Wooldridge, M. J. Agent Technology: Foundations, Applications, and Markets. (Springer, 2002).
Kaplan, F. La métamorphose des objets. (FYP Editions, 2009).
Kolko, J. Thoughts on Interaction Design. (Morgan Kaufmann, 2010).
Leroi-Gourhan, A. L’Homme et la Matière. (Albin Michel, 1943).
Leroi-Gourhan, A. Le Geste et la Parole, tome 1 : Technique et Langage. (Albin Michel, 1964).
Mumford, L. Technique et Civilisation. (Seuil, 1950).
Murphy, R. R. Introduction to Ai Robotics. (MIT Press, 2001).
Rousseau, J.-J. Discours sur les sciences et les arts. (Le Livre de Poche, 2004).
Sartre, J.-P. L’être et le néant. (Gallimard, 1976).
Sennett, R. Ce que sait la main : La culture de l’artisanat. (Editions Albin Michel, 2010).
Séris, J.-P. La Technique. (Presses Universitaires de France - PUF, 1994).
Serres, M. Hominescence. (Le Pommier, 2001).
Simondon, G. Du mode d’existence des objets techniques. (Editions Aubier, 2012).
Sloterdijk, P. Règles pour le parc humain: suivi de La Domestication de l’être. (Fayard/Mille et une nuits, 2010).
Umberto, E. La Structure absente: Introduction à la recherche sémiotique. (Mercure de France, 1972).
Vioulac, J. L’époque de la technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique. (Presses Universitaires de France - PUF, 2009).
Wiener, N. Norbert Wiener. Cybernétique et société. eCybernetics and society the human use of human beingse. Traduit de l’anglais. (Deux-Rives, 1952).

2) La connaissance
Une histoire parallèle est possible et nécessaire concernant les produits destinés non pas uniquement à agir sur la matière mais à transmettre de l'information. Les moyens d'action et d'information sont intrinsèquement liés : pas de train sans télégraphe, pas d'avion sans radio, etc. Parmi les premiers outils d'information, on peut citer le miroir, qui permet de se percevoir ; le stylo et la tablette, qui permettent de communiquer dans la durée et à distance ; le télescope et le microscope qui augmentent les capacités de l’œil nu ; le mètre et le chronomètre etc. Les technologies de l'information actuelles poursuivent un mouvement évolutif, où les interfaces telles que le clavier et l'écran laissent place à des interfaces tactiles, haptiques, vocales, tangibles, immersives, collaboratives, mobiles, miniaturisées, invasives etc. Tout comme les interfaces orientées vers l'action, celles qui visent la connaissance voient leur puissance et leur plasticité augmenter. On observe même une hybridation des objets d'action et de connaissance (convergence, intégration, polyvalence). Par exemple, un téléphone portable peut servir à déclencher un mécanisme à distance ; une vitre protectrice peut servir en même-temps d'écran tactile.

a) Notions : Calcul, écran, crowd sourcing, open data, folksonomie, indexation personnelle, médiologie, intelligence collective, virtuel, simulation, interaction, big data, ergonomie cognitive, terminal d'information, user friendly, informatique ubiquitaire, vestimentaire, sérendipité, intelligence artificielle, interface formelle, échange, métaphore, internet des objets, identité virturéelle, multi, trans, cross-média ;

b) Bibliographie :
La Recherche en intelligence artificielle - recueil d’articles sur l’I.A. (Editions du Seuil et La Recherche , Points, Sciences, 1987).
Bateson. Vers une écologie d’esprit, tome 1. (Seuil, 1995).
Benjamin, W. L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. (Allia, 2011).
Brown, D. M. Communicating Design: Developing Web Site Documentation for Design and Planning. (New Riders, 2006).
Butow, E. User Interface Design for Mere Mortals? (Addison Wesley, 2007).
Coadic, Y.-F. L. La science de l’information. (Presses Universitaires de France - PUF, 2004).
Debray, R. Introduction à la médiologie. (Presses Universitaires de France - PUF, 2000).
Derrida Jacques, Echographies de la television : entretiens filmes. (Galilée, 1997).
Dreyfus, H. L. Intelligence artificielle. (Flammarion, 1992).
Floch, J.-M. Identités visuelles. (Presses Universitaires de France - PUF, 1995).
Personnalite En Informatique Theorique: John Von Neumann, Alan Turing, Donald Knuth, Kurt Godel, Marcel-Paul Schutzenberger, Claude Shannon. (Books LLC, Wiki Series, 2011).
Hiver, M. Adorno et les industries culturelles : Communication, musiques et cinéma. (L’Harmattan, 2010).
Kolski, C. Ingénierie des interfaces homme-machine: Conception et évaluation. (Hermes Sciences Publicat., 1993).
Leavitt, D. Alan Turing : L’homme qui inventa l’informatique. (Dunod, 2007).
Levy, P. L’Intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace. (La Découverte, 1997).
McLuhan, M. Pour comprendre les média: Les prolongements technologiques de l’homme. (Seuil, 1977).
Moles, A. L’image : communication fonctionnelle. (Casterman, 1996).
Norman, K. L. Cyberpsychology: An Introduction to Human-Computer Interaction. (Cambridge University Press, 2008).
Packard, V. La persuasion clandestine. (Calmann-Lévy, 1970).
Pignier, N. & Drouillat, B. Le webdesign : Sociale expérience des interfaces web. (Hermes Science Publications, 2008).
Quinton, P. Design graphique et changement. (L’Harmattan, 2000).
Raskin, J. The Humane Interface: New Directions for Designing Interactive Systems. (Addison Wesley, 2000).
Stiegler, B. La technique et le temps, tome 3 : Le temps du cinema et la question du mal être. (Galilée, 2001).
Vallery, G. Ergonomie et conception de produits et de services médiatisés. (Presses Universitaires de France - PUF, 2010).


B. L'expérience
Nous avons considéré les choses ustensiles comme des interfaces entre l'homme et la matière. Ces choses ustensiles sont elles-mêmes matérielles. Si l'on remonte plus en amont, au point de contact entre notre corps et ces objets, nous arrivons au point précis de notre rapport existentiel et expérimental au monde et à la question de la manière dont nous nous y incarnons.

1) La perception
Lorsqu'on parle d'expérience, on s'intéresse en premier lieu à la sensibilité et la réceptivité, c'est-à-dire à la façon dont les choses nous apparaissent et se donnent à nous. Cette perception est fondée sur les organes sensibles que sont les yeux, le nez, la bouche, la peau et la chair qui nous relient au monde. Nous sommes plongés, immergés dans le flux du monde, grâce au contact vivant de notre chair avec son environnement. Toutefois, il est encore trop abstrait de réduire l'expérience à la chair, puisqu'il nous faut également un système nerveux et une conscience éduquée pour interpréter les données sensibles. Des prérequis appris entrent donc dans la composition de l'expérience éprouvée au contact des choses. La perception comprend à la fois la stabilité des formes expérimentées et la variabilité des perspectives et des impressions. Le livre que je lis, par exemple, reste le même, tandis que je fais défiler les mots devant mes yeux. Si le livre en soi reste le même n'importe quand et n'importe où, la variabilité et la matérialité de l'expérience subjective, elle, s'inscrit dans le temps et l'espace. Le champ esthétique spatio-temporelle peut s'analyser selon trois dimensions : avant-pendant-après, pour le temps ; et hauteur-longueur-profondeur, pour l'espace. Ces catégories permettent d'étudier, par exemple, la différence entre les interfaces linéaire (1D), graphique (2D) et tangible (3D) ; ou entre les fonctions d'enregistrement (passé), de manipulation (présent), de simulation (futur), etc.
a) Notions : optique, acoustique et haptique, tactile, cutané, tangible, interface naturelle, immersion, situation, contexte, circonstance, polysensorialité, synesthésie, kinesthésie, multimédia, image fixe et animée, dimensions, expérience utilisateurs, prothèse (rétentionnelle), rétention tertiaire (Stiegler), corps, immanence, cinéma, son, lumière, texture, toucher, olfaction, gustation, expérience design, désirabilité, hédonisme, sensation, émotion, incarnation, embodiment, empathie, multimodalité sensorielle, interfaces vocale, gestuelle, intuition, graspable, technologie calme, ergonomie, gestalt, hodolologie (Lewin), web temps réel ;

b) Bibliographie :
Anzieu, D. Le Moi-peau. (Dunod, 1995).
Bergson, H. Essai sur les données immédiates de la conscience. (Presses Universitaires de France - PUF, 2007).
Breton, D. L. Anthropologie du corps et modernité. (Presses Universitaires de France - PUF, 2011).
Condillac, A. de. Traité des sensations. (2011).
Daumal, S. Design d’expérience utilisateur : Principes et méthodes UX. (Eyrolles, 2012).
Deleuze, G. & Guattari, F. Capitalisme et Schizophrénie, tome 2 : Mille Plateaux. (Editions de Minuit, 1980).
Descartes, R. Méditations métaphysiques. (Flammarion, 2009).
Diderot, D. Lettres sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. (Folio, 2004).
Fraisse, P. Psychologie du rythme. (Presses Universitaires de France (PUF), 1992).
Gibson, J. J. L’approche écologique de la perception visuelle. (Éditions MF, 2011).
Guillaume, P. La Psychologie de la forme. (Flammarion, 1999).
Hume, D. Enquête sur l’entendement humain. (Flammarion, 2006).
Husserl, E. Idées directrices pour une phénoménologie. (Gallimard, 1985).
Ihde, D. Technology and the Lifeworld: From Garden to Earth. (Indiana University Press, 1990).
Kohler, W. La psychologie de la forme. (Folio, 2000).
Kuniavsky, M. Observing the User Experience: A Practitioner’s Guide to User Research. (Morgan Kaufmann, 2003).
Locke, J. Essai sur l’entendement humain. (Le Livre de Poche, 2009).
Lucrece. De la nature - de rerum natura. (Flammarion, 1999).
Merleau-Ponty, M. Phénoménologie de la perception. (Gallimard, 1976).
Nancy, J.-L. Corpus. (Editions Métailié, 2000).
Nogier, J.-F. Ergonomie du logiciel et design Web : Le manuel des interfaces utilisateur. (Dunod, 2005).
Raskin, J. The Humane Interface: New Directions for Designing Interactive Systems. (Addison Wesley, 2000).
Rossi, J.-P. L’approche expérimentale en psychologie. (Dunod, 1997).
Sartre, J.-P. Esquisse d’une théorie des émotions. (Le Livre de Poche, 2000).
Tognazzini, B. Tog on Interface. (Addison Wesley, 1992).


2) Le comportement
Nous aurions tort de réduire l'expérience à un passivité purement contemplative, et d'envisager les sensations et les émotions indépendamment des actions. Tout comme les objets sont choses-ustensiles, notre vie est percepto-comportementale ou sensori-motrice. Les choses arrivent et nous affectent en tant que nous les désirons ou les repoussons activement. Elles apparaissent au sein des nos actions, qu'elles soient délibérées ou automatiques, issues du choix ou de l'habitude. Nos gestes les plus fonctionnels, comme tailler un crayon, et les plus gratuits, comme caresser un chat, génèrent des proprioceptions, c'est-à-dire des perceptions de nous-mêmes et de nos mouvements (kinesthésie). Ainsi nous évoluons dans le monde (comme nous naviguons sur internet) en interagissant avec les choses et les personnes sur un mode plus ou moins ludique ou sérieux.
a) Notions : jeu, attention, ubiquité, visite virtuelle, simulation, apprentissage, adapta-tion-bilité-tivité, ergonomie, design centré utilisateur ou participative, monde de la vie, gamification, jeu sérieux, utilitaire, récompense & sanction, compétition et coopération, schème comportemental, interface gestuelle, proprioception, haptique (volume, poids, force, vibration), télé-opération, action, praxis, pratique, technique, pragmatique, behaviorisme, interface intelligent, sans commande, grammaire gestuelle (tap, drag, flip, press), multitouch, parcours utilisateur, story board, scénario, séquence, réalité virtuelle ou univers virtuel, utilisation (normale) & usage (détourné).

b) Bibliographie :
Bisseret, A. Représentation et décision experte. Psychologie cognitive de la décision chez les aiguilleurs du ciel. (Octarès Editions, 1995).
Blanchet, P. La pragmatique: D’Austin à Goffman. (Bertrand Lacoste, 1995).
Bouisset, S. Biomécanique et physiologie du mouvement. (Editions Masson, 2002).
Caillois, R. Les Jeux et les hommes : Le masque et le vertige. (Folio, 1992).
Célerin, S. & Plasse, F. Gamification : Enjeux, méthodes et cas concrets de communication ludique. (Territorial Editions, 2012).
Dourish, P. Where the action is the foundations of embodied interaction (MIT Press Ltd, 2004).
Gnassounou, B. Textes Clés de philosophie de l’action. (Librairie Philosophique Vrin, 2007).
Grandjean, É. Précis d’ergonomie : Organisation physiologique du travail... (Dunod, 1969).
Hall, E. T. La dimension cachée. (Seuil, 1978).
Huizinga, J. Homo ludens. (Gallimard, 1988).
Kasbi, Y. Les serious games. Une révolution. (CCI DE LIEGE, 2012).
Leplat, J. Repères pour l’analyse de l’activité en ergonomie. (Presses Universitaires de France - PUF, 2008).
Mauss, M. Sociologie et anthropologie. (Presses Universitaires de France - PUF, 2010).
Maybury, M. T. Intelligent Multimedia Interfaces. (MIT Press, 1993).
Merleau-Ponty, M. La structure du comportement. (Presses Universitaires de France - PUF, 2013).
Norman, D. A. (The Design of Everyday Things (Basic Pbk)) By Norman, Donald A. (Author) Paperback on. (Basic Books, 2002).
Perény, E. Images interactives et jeu vidéo. De l’interface iconique à l’avatar numérique. (Questions Théoriques, 2012).
Pillon, T. Problemes Humains du Machinisme Industriel de Georges Friedmann Etude de Socilogie du Travail. (Ellipses Marketing, 2009).
Saffer, D. Designing Gestural Interfaces. (O’Reilly Media, 2008).
Schermerhorn, J.-R., G.Hunt, J., N.Osborn, R. & Billy, C. de. Comportement humain et organisation. (ERPI, 2010).
Schütz, A. Le chercheur et le quotidien : Phénoménologie des sciences sociales. (Klincksieck, 2008).
Sennett, R. Ce que sait la main : La culture de l’artisanat. (Editions Albin Michel, 2010).
Warnier, J.-P. La mondialisation de la culture. (La Découverte, 2004).
Winnicott, D. W. Jeu et réalité. (Gallimard, 2002).
Wittgenstein, L. Recherches philosophiques. (Gallimard, 2005).


II. LOGIQUE

L'approche esthétique se concentrait sur l'analyse des objets matériels et celle de notre expérience sensible. L'approche logique va s'intéresser à la manière dont nous obtenons des informations sur le monde en tant que système de signes. Elle nécessite de prendre en compte les facultés mentales impliquées dans cette activité.

A. Les signes
Nous avons vu que nous sommes confrontés à des choses-ustensiles qui nous permettent à la fois d'agir et d'apprendre. Cela suppose que les choses aient du sens (signifié) et fassent signe (signifiant). Nous allons distinguer abstraitement deux types de signes : les signes pratiques, qui indiquent comment agir, et les signes théoriques, qui renseignent sur le monde.

1) Signes pratiques
Nous nommons signes pratiques les objets en tant qu'ils nous indiquent par leur forme comment et pourquoi les utiliser (affordance). Un escalier apparaît en indiquant comment adapter notre pas et le fait que nous puissions monter et descendre grâce à lui. Ce phénomène suppose une éducation plus ou moins longue, selon que la pratique est plus ou moins naturelle (boire un verre) ou sophistiquée (conduire un Boeing). Les signes pratiques appartiennent à des univers aussi différents que ceux des loisirs ou des travaux domestiques et professionnels.

a) Notions : signalétique, icône, symbole, usage, geste, interaction, rétroaction, gestalt & associationniste, global & analytique, ergonomie, affordance, dénotation & connotation, accessibilité, adaptabilité, attention sélective ou partagée, simplicité, simplexité, design for all, utilisabilité, efficacité & efficience, acceptabilité pratique et sociale.

b) Bibliographie :
Pumain, D. & Saint-Julien, T. Analyse spatiale : les interactions. (Armand Colin, 2010).
Norman, D. A., Youssef, T. : K. B., Charentenay, C. de, Sbalchiero, S. & Cahour, P. : B. Design Emotionnel Pourquoi Aimons-Nous Ou Detestons-Nous les Objets Qui Nous Entourent. (De Boeck, 2012).
Fontanille J., Corps et sens. (PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE - PUF, 2011).
Grandjean, É. Précis d’ergonomie : Organisation physiologique du travail. (Dunod, 1969).
Alexandre, V. Eléments de praxéologie : Contribution à une science des actes. (Editions L’Harmattan, 2003).
Heidegger, M. Être et Temps. (Gallimard, 1986).
Rogers, Y., Preece, J. & Sharp, H. Interaction Design: Beyond Human-Computer Interaction. (John Wiley & Sons Ltd, 2011).
Cicéri, M.-F., Marchand, B. & Rimbert, S. Introduction à l’analyse de l’espace. (Armand Colin, 2012).
Jacobi, D. La signalétique : Principes et mises en oeuvre. (Editions Errance, 2013).
Umberto, E. La Structure absente: Introduction à la recherche sémiotique. (Mercure de France, 1972).
Wildbur, P. & Burke, M. Le Graphisme d’information : Cartes, diagrammes, interfaces et signalétiques. (Thames & Hudson, 2004).
Montmollin, M. de. L’ergonomie. (La Découverte, 1990).
Sperandio J.-C. L’Ergonomie dans la conception des projets informatiques. (Octares, 1993).
Pumain, D., Saint-Julien, T., Dumas, E. & Mathian, H. Les interactions spatiales. (Armand Colin, 2001).
Karsenty, L. L’incompréhension dans la communication. (Presses Universitaires de France - PUF, 2008).
Nielsen, J. & Budiu, R. Mobile Usability. (New Riders, 2012).
Denis, J. & Pontille, D. Petite sociologie de la signalétique : Les coulisses des panneaux du métro. (Presses de l’Ecole des mines, 2010).
Latour, B. Petites leçons de sociologie des sciences. (Editions La Découverte, 2006).


2) Signes théoriques
Les objets ne nous indiquent pas uniquement comment il faut s'en servir mais aussi des états de choses. Un gros nuage sombre, par exemple, indique qu'il va pleuvoir. Une inscription sur une porte précise ce qui se trouve dans la pièce qu'elle dissimule. Ce qui est indiqué n'est pas nécessairement une chose réelle mais peut être fictive. Un journal, par exemple, peut comprendre, en plus des photographies de personnages réels, des dessins de personnages fictifs.

a) Notions : information design, graphisme, texte & image, raisonnement spatial, pensée visuelle, gestalt, communication, information, message, media, medium, médiologie, cognitivisme, épistémologie, théorie de la connaissance, arborescence, écologie de l'information, info-pollution, économie de l'attention, géolocalisation, hypermédia, hypertexte (non linéaire), interface neurale (non musculaire), interface orientée objet, modèle mental, simplexité (A Berthoz), repésentation, intuition, insight, signe, calcul, cognition, information, communication.

b) Bibliographie :
Annick Weil-Barais, L’homme cognitif. (Presses Universitaires de France - PUF).
Barthes, R. L’aventure sémiologique. (Seuil, 1991).
Camus, J.-F. La psychologie cognitive de l’attention. (Armand Colin, 1996).
Dagognet, F. Philosophie de l’image. (Librairie Philosophique Vrin, 2000).
Dreyfus, H. L. What Computers Still Can’t Do: A Critique of Artificial Reason. (MIT Press, 1992).
Dupuy, J.-P. On the Origins of Cognitive Science: The Mechanization of the Mind. (MIT Press, 2009).
Escarpit-R. Theorie generale de l’information et de la communication. (Hachette, 1990).
Gibson, R. G. Object oriented technologies. (Idea Group Inc (IGI), 2000).
Greimas, A. J. (Algirdas J. & Courtés, J. Sémiotique. (Hachette, 1993).
Mattelart, A. Histoire des théories de la communication. (La Découverte, 2004).
Morris, C. W. (Charles W. (1903-1979). Signification and significance : a study of the relations of signs and values. (Cambridge Mass. : M.I.T. Press Massachusetts Institute of Technology, 1964).
Morville, P. Ambient Findability: What We Find Changes Who We Become. (O’Reilly Media, 2005).
Nardi & O’Day, V. Information Ecologies: Using Technology With Heart. (MIT Press, 1999).
Nogier, J.-F. Ergonomie du logiciel et design Web : Le manuel des interfaces utilisateur. (Dunod, 2005).
Peirce, C. S. Ecrits sur le signe. (Seuil, 1978).
Saussure, F. de. Cours de linguistique générale. (Payot, 1995).
Sfez, L. La communication. (Presses Universitaires de France - PUF, 2010).
Simon, H. A. Les Sciences de l’artificiel. (Folio, 2004).
Valentin, A. & Lucongsang, R. L’Ergonomie des logiciels. (ANACT, 1987).
Véron, E. La Semiosis sociale : Fragments d’une théorie de la discursivité. (PU Vincennes, 1995).
Vouillon, C. Marketing et géolocalisation sociale : Démarquez-vous avec Foursquare, Facebook, Plyce, Dismoioù et plus. (Editions Diateino, 2011).
Wittgenstein, L., Granger, G.-G. & Russell, B. Tractatus logico-philosophicus. (Gallimard, 2001).
Wodtke, C. & Govella, A. Information Architecture: Blueprints for the Web. (Pearson Education, 2009).


B. Les facultés
Le fait de considérer les choses comme des signes suppose que nous possédions une conscience analysable en diverses facultés. On peut considérer que certaines d'entre-elles nous renseignent sur la réalité tandis que d'autres débordent la réalité pour inventer, simuler, anticiper, etc.

1) La réalité
Nous accédons à la réalité grâce à l'intuition sensible fondée sur nos impressions et nos perceptions. Faire du vélo, par exemple, suppose de faire corps avec le véhicule et de bien visualiser l'endroit où l'on circule. Faire du vélo repose sur la synthèse de tous les affects et les actes du cycliste. Entrent en ligne de compte également les informations passées qui font qu'il sait faire du vélo. Jouer à un jeu vidéo, même si celui-ci représente un univers virtuel, nécessite au moins cette capacité d'être en contact avec la réalité du jeu en lui-même.

a) Notions : Traçabilité, authenticité, modèle, original, auteur, droit, confidentialité, ubiquité, Rfid, capteurs, détecteurs, tangibilité, immersion, 3D, télévision, télécommande, mémorisation, réalisme, matière, palpation, sérieux, interface sensorielle, raison, situated interface, réalité augmentée (2D sur 3D), réalité mixte, head tracking, retour haptique, présence, actualité, acte, effectivité, post-pc (D Clarck), tansparence, pervasivité, ubiquité, interface tangible (objet réel & environnement virtuel), chose, objet, réalité, réalisme, métaphysique, vérité, effectivité, concret

b) Bibliographie :
Aristote. Physique. (Flammarion, 1999).
Bachelard, G. La formation de l’esprit scientifique. (Librairie J Vrin, 2000).
Comte, A. Discours sur l’esprit positif. (Vrin 2002).
Descartes, R. Méditations métaphysiques. (Flammarion, 2009).
Feyerabend, P. Contre la méthode. (Seuil, 1988).
Hume, D. Enquête sur l’entendement humain. (Vrin, 2008).
Husserl, E. Chose et espace : Leçons de 1907. (Presses Universitaires de France - PUF, 1989).
Kant, E. Critique de la raison pure. (Flammarion, 2006).
Kuhn, T.-S. La structure des révolutions scientifiques. (Flammarion, 2008).
Piaget, J. La Psychologie de l’intelligence. (Armand Colin, 2012).
Platon. La République. (Flammarion, 2002).
Proulx, P.-L. D. Réalisme et vérité : Le débat entre Habermas et Rorty. (L’Harmattan, 2012).
Quine, W. V. O. Le mot et la chose. (Flammarion, 2010).
Russell, B. Signification et vérité. (Flammarion, 1993).
Whitehead, A. N. Procès et réalité: Essai de cosmologie. (Gallimard, 1995).


2)La virtualité
Le terme virtuel peut être pris en plusieurs sens. Il est synonyme parfois d'imaginaire. Un univers virtuel, comme celui de second life, peut être très éloigné de la réalité - ne plus faire cette distinction serait être fou et croire que ce qui n'arrive pas en vrai a pourtant bien lieu. Mais le virtuel peut être aussi ce qui aura lieu plus tard. Nous pouvons anticiper une choses qui va arriver. L'imagination peut rester en phase avec la réalité et être rationnelle. Dire qu'un morceau de papier est inflammable n'est pas délirer mais, au contraire, être conscient de la réalité, même si le papier n'est pas actuellement en feu.

a) Notions : Jeu, virtuel, possible, imaginaire, mythe, légende, rumeur, narration, réalité augmentée, avatar, fiction, apparence, illusion, affichage tête haute, cloud computing, métaphore (bureau, dossier, corbeille), interface sans commande, internet des objets, ubiquitaire, spectacle, théâtre, simulacre, simulation, schématisation, image, imagination, construction, invention, mensonge

b) Bibliographie
Artaud, A. Le Théâtre et son double / Le Théâtre de Séraphin. (Folio, 1985).
Baudrillard, J. Simulacres et simulation. (Editions Galilee, 1981).
Burdea, G. & Coiffet, P. La réalité virtuelle. (Hermes Sciences Publicat., 1993).
Cadoz, C. Les réalités virtuelles. (Flammarion, 1994).
Castells, M. La Galaxie Internet. (Fayard, 2002).
Debord, G. La société du spectacle. (Gallimard, 1996).
Estivals, R. Théorie générale de la schématisation. Tome 1, Epistémologie des sciences cognitives. (Editions L’Harmattan, 2002).
Fleury, C. Imagination, imaginaire, imaginal. (Presses Universitaires de France - PUF, 2006).
Greenfield, A. Everyware : La révolution de l’ubimédia. (FYP éditions, 2007).
Levy. Qu’est ce que le virtuel ? (La Découverte, 1998).
Malebranche, N. & Kolesnik-Antoine, D. De la recherche de la vérité : Livre 2, De l’imagination. (Librairie Philosophique Vrin, 2006).
Milon, A. La réalité virtuelle : Avec ou sans le corps ? (Editions Autrement, 2005).
Quéau, P. Eloge de la simulation : De la vie des langages à la synthèse des images. (Champ Vallon, 1986).
Sartre, J.-P. & Elkaïm-Sartre, A. L’imaginaire. (Gallimard, 1986).
Schopenhauer, A. Le monde comme volonté et comme représentation. (Presses Universitaires de France - PUF, 2004).
Segal, L. Le rêve de la réalité : Heinz von Foerster et le constructivisme. (Seuil, 1990).
Sussan, R. Demain, les mondes virtuels. (FYP éditions, 2009).
Tisseron, S. Vérités et mensonges de nos émotions. (Le Livre de Poche, 2011).
Vincent, H. Art, connaissance et vérité chez Nietzsche : Commentaire du Livre II du Gai Savoir. (Presses Universitaires de France - PUF, 2007).
Watzlawick, P. L’invention de la réalité - contributions au constructivisme. (Seuil, 1996).


III. ÉTHIQUE

Nous avons considéré, dans un premier temps, les objets et l'expérience que nous en faisons d'un point de vue esthétique. Puis, d'un point de vue logique, nous venons de voir comment ils transmettent des informations et comment nous en produisons nous-mêmes virtuellement. A présent, il nous faut nous demander comment ces rapports sensibles et intellectuels avec les choses influencent nos rapports aux autres. Le point de vue éthique est tout aussi déterminant que les autres pour comprendre le rôle des interfaces. Les valeurs éthiques ne portent pas sur ce qui est vrai ou faux, comme dans le cas de la logique, mais sur ce qui est bien ou mal ou, en termes plus utilitaristes, sur les inconvénients et les avantages.

A. Les inconvénients
Les inconvénients liés aux interfaces apparaissent à travers nos réactions de défense contre l'environnement technologique. Les opinions péjoratives concernant les machines reposent sur des arguments que nous essaierons de résumer en termes de mensonge et de contrôle.

1) Le mensonge
Si l'on considère la dimension artificielle de la machine, on peut être amené à penser qu'elle-même est mensongère, en tant qu'elle voile et pervertit la nature, ou en tout cas que l'on nous ment par son intermédiaire. Les machines forment alors un écran entre nous et le monde naturel et le monde social. Elle induit par exemple des comportement eux-mêmes mécaniques, ou encore égoïstes, et une foule de problèmes environnementaux. De plus, les machines sont intégrées au système d'économie de marché dans lequel la séduction des gadgets et des modes l'emporte sur l'utilité sociale réelle. La question se pose alors de savoir si le design numérique peut vraiment contribuer à améliorer le monde ou s'il doit se contenter de fournir des produits rentables (en laissant aux travailleurs sociaux et humanitaires le soin de venir en aide aux autres par des méthodes conventionnelles). Globalement, les critiques les plus pessimistes dénoncent la déréalisation du monde, son devenir spectaculaire et artificiel, la propagande politique et commerciale, la standardisation des pensées, la marchandisation de toute chose, l'abrutissement généralisé par la dispersion et l'accélération des échanges, l'accroissement des inégalités (fossé numérique), etc.

a) Notions : Ecran, mass-média, industrie culturelle, obsolescence, green-washing, simulacre, aliénation, réification, inégalité, individualisation, surcharge informationnel, info-pollution, conditionnement, propagande, hétéronomie, dépendance, addiction, ritualisation, superstition, spectacle, massification, fracture numérique, psychopouvoir, persuasion, fracture numérique.

b) Bibliographie :
Adorno, T. W. Kulturindustrie. (Allia, 2012).
Anders, G. L’obsolescence de l’homme. (Encyclopédie des nuisances, 2002).
Baudrillard, J. La société de consommation. (Gallimard, 1996).
Benjamin, W. L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. (Allia, 2011).
Bernays, E. Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie. (Zones, 2007).
Biagini, C. L’emprise numérique : Comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies. (Editions L’échappée, 2012).
Biagini, C., Carnino, G., Izoard, C. & Collectif. La Tyrannie technologique : Critique de la société numérique. (Editions L’échappée, 2007).
Ellul, J. Le système technicien. (Le Cherche Midi, 2012).
Ellul, J. Le bluff technologique: Préface de Jean-Luc Porquet. (Fayard/Pluriel, 2012).
Flipo, J.-P. La consommation citoyenne : Origines, significations, enjeux. (L’Harmattan, 2012).
Flusser, V. Petite philosophie du design. (CIRCE, 2002).
Latouche, S. L’occidentalisation du monde : Essai sur la signification, la portée et les limites de l’uniformisation planétaire. (Editions La Découverte, 2005).
Latour, B. & Lippmann, W. Le Public fantôme. (DEMOPOLIS, 2008).
Marcuse, H. L’Homme unidimensionnel: Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée. (Editions de Minuit, 1968).
McDonald, M. & Wearing, S. Social Psychology and Theories of Consumer Culture: A Political Economy Perspective. (Routledge, 2013).
McLuhan, M. Pour comprendre les média: Les prolongements technologiques de l’homme. (Seuil, 1977).
Mentec, M. L. Pour en finir avec la fracture numérique. (FYP EDITIONS, 2011).
Mumford, L. Technique et Civilisation. (Seuil, 1950).
Packard, V. La persuasion clandestine. (Calmann-Lévy, 1970).
Stiegler, B. Etats de choc: Bêtise et savoir au XXIe siècle. (Fayard/Mille et une nuits, 2012).
Stiegler, B., Petit, P. & Bontens, V. Economie de l’hypermatériel et psychopouvoir. (Mille et une nuits, 2008).
Toffler, A. La 3ème vague. (Denoël, 1984).
Virillio, V. La bombe informatique. (Galilée, 1998).


2) Le contrôle
L'autre aspect qui peut être souligné est la perception du modèle numérique et technologique comme instrument de calcul et de contrôle. La surveillance (tracking) de nos objets et de nos actions, ainsi que la gestion des informations, représentent une menace pour nos libertés. Pour des raisons marketings, administratives ou policières nous sommes pistés sans bien en avoir conscience. Nous sommes en outre engagés dans un système d'ultra-diponibilité pour autrui, dans notre travail, nos achats et notre vie personnelle. La connexion massive des individus les isole les uns des autres et du réel, en même temps qu'elle assure leur synchronisation dans un monde virtuel.

a) Notions : Tracking, surveillance, sous-veillance, cybernétique, calcul, arraisonnement, internet des objets, détecteur, capteur, monitoring, convergence, centralisation, transparence, panoptique, catoptique, fourmi, ciblage, conditionnement, profiling, casting, ergonomie incitative, persuasive, interface atentive, self tracking, life logging, biopolitique, technocratie, extimité.

b) Bibliographie :
About, I. & Denis, V. Histoire de l’identification des personnes. (Editions La Découverte, 2010).
Agamben, G. Qu’est-ce qu’un dispositif ? (Rivages poche, 2007).
Bégout, B. De la décence ordinaire : Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell. (Allia, 2008).
Curien, N., Muet, P.-A., Cohen, E., Didier, M. & Collectif. La société de l’information. (La Documentation Française, 2004).
Cutro, A. Technique et Vie Biopolitique et Philosophie du Bios Dans la Pensée de Michel Foucault. (L’Harmattan, 2011).
Deleuze, G. Pourparlers 1972-1990. (Minuit, 2003).
Déotte, J.-L., Kramer, S. & Méchoulan, E. Le milieu des appareils. (L’Harmattan, 2008).
D’ oeuvre, P. et main. Terreur et possession : Enquête sur la police des populations à l’ère technologique. (Editions L’échappée, 2008).
Foucault, M. Surveiller et punir: Naissance de la prison. (Gallimard, 1993).
Hjorth, L. S., Eichler, B. A. & Khan, A. S. Technology And Society: Issues for the 21st Century and Beyond. (Prentice Hall, 2007).
Huerta, M. G. de la. Critique de la raison technocratique. (L’Harmattan, 1997).
Lefebvre, H. La Survie du capitalisme : La reproduction des rapports de production. (Anthropos-Economica, 2002).
Leman-Langlois, S. Technocrime: Policing and Surveillance. (Routledge, 2012).
Manach, J.-M. La vie privée, un problème de vieux cons ? (FYP éditions, 2010).
Ocqueteau. Contrôles et surveillances dans le cyberespace. at
Rallet, A. & Rochelandet, F. Réseaux, N° 167, Juin-juillet : Données personnelles et vie privée. (Editions La Découverte, 2011).
Razac, O. & Brossat, A. Avec Foucault, après Foucault : Disséquer la société de contrôle. (L’Harmattan, 2008).
Wolton, D. Internet, et après ? : Une théorie critique des nouveaux médias. (Flammarion, 2010).


B. Les avantages
Nous avons évoqué les aspects inquiétants du numérique qui doivent être pris en compte par les designers. Quant aux aspects positifs, ils reposent sur les attentes optimistes suscitées par les capacités exceptionnelles de l'informatique. Le courant principal mise sur les idées de développement, de croissance, d'économie durable et solidaire, et un accès généralisé au monde bio-numérique. Des courants plus alternatifs espèrent une révolution par le numérique, à travers des pratiques dissidentes et participatives. Pour comprendre cet optimisme, nous nous intéresserons aux applications et aux modèles organisationnels proposés.
1) Les applications
Les applications du numérique et de ses interfaces sont aussi diverses que les différents champs existants de la technique (ou que les ministères) : économie, santé, éducation, environnement, défense, social, communication, domotique, culture, art, science, technique, etc. Les machines ont démultiplié notre puissance d'agir en augmentant la réalité par de l'information et de l'accélération, de l'ubiquité, de la personnalisation, de l'automatisation, de la polyvalence, de la connectivité, de la mobilité, etc. Le numérique est venu démultiplier les potentialités déjà offertes par l'univers mécanique.

a) Notions : Education, formation, santé, jeu, simulation, télévision, télé-action, miniaturisation, mobilité, heuristique, compréhension, information, connaissance, concrétisation, assistance, adaptation, individuation, expression, thérapie, art, visite, reconstitution, service, vulgarisation, acceptabilité, besoin fonctionnel ou symbolique, e-santé, e-business, personnalisation, innovation technique, service, social, esthétique relationnelle, art numérique, amateur, réseau social.

b) Bibliographie :
Barats, C. Manuel d’analyse du web en Sciences Humaines et Sociales. (Armand Colin, 2013).
Barthélémy, J.-H. Penser la connaissance et la technique après Simondon. (Editions L’Harmattan, 2005).
Bateson, G. et al. La Nouvelle communication. (Seuil, 1984).
Bourriaud, N. Esthétique relationnelle. (Presses du Réel, 1998).
Cardon, D. La démocratie Internet : Promesses et limites. (Seuil, 2010).
Cardon, D. & Granjon, F. Médiactivistes. (Les Presses de Sciences Po, 2010).
Certeau, M. de, Giard, L. & Mayol, P. L’invention du quotidien, tome 1 : Arts de faire. (Gallimard, 1990).
Couchot, E. & Hillaire, N. L’art numérique. (Flammarion, 2009).
Deleuze, G. & Guattari, F. Capitalisme et Schizophrénie, tome 2 : Mille Plateaux. (Editions de Minuit, 1980).
ERIC, B. Esthétiques de l’écran. (Editions L’Harmattan, 2013).
Flichy, P. Le sacre de l’amateur : Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique. (Seuil, 2010).
Granjon, F., Jouët, J., Vedel, T. & Collectif. Réseaux, N° 170, Octobre-nove : Actualités et citoyenneté à l’ère numérique. (Editions La Découverte, 2011).
Levy, P. L’Intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace. (La Découverte, 1997).
Mauss, M. Techniques, technologie et civilisation. (PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE - PUF, 2012).
Mercklé, P. Sociologie des réseaux sociaux. (Editions La Découverte, 2011).
Michaud, Y. Humain, inhumain, trop humain : Réflexions philosophiques sur les biotechnologies, la vie et la conservation de soi à partir de l’oeuvre de Peter Sloterdijk Suivi de Le Diable dans les détails. (Climats, 2006).
Miège, B. La pensée communicationnelle. (Presses Universitaires de Grenoble (PUG), 1995).
Moussa, A. si. Internet à l’école : Usages et enjeux. (L’Harmattan, 2000).
Nielsen, J. Conception de sites web : L’art de la simplicité. (CampusPress, 2000).
Picq, P., Serres, M. & Vincent, J.-D. Qu’est-ce que l’humain ? (Editions le Pommier, 2010).
Schumpeter, J. Capitalisme, socialisme et démocratie. (Payot, 1990).
Schutz, A. Eléments de sociologie phénoménologique. (L’ HARMATTAN, 2000).
Simondon, G. L’individuation psychique et collective. (Aubier Montaigne, 1992).
Stiegler, B. Réenchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel. (Editions Flammarion, 2008).

2) Les organisations
Contrairement à ceux qui redoutent une dissolution de la société, sous l'effet de l'individualisme et du fossé numérique, les défenseurs du numérique insistent sur les nouvelles possibilités sociales qu'il offre. Plutôt que de nous écarter du réel, la virtualité produite par les nouvelles technologies le complète. Elle fluidifie et dynamise les échanges, la mobilité, le partage d'informations, la collaboration, l'intelligence collective, l'autogestion et l'auto-formation, en même temps qu'elle forme des contre-pouvoirs.

a) Notions : Multitouch, tangibilité, interaction, intelligence collective, participation, collaboration, concertation, autogestion, DIY, FAb Lab, co-création, co-innovation, web 2.0, Crowdsourcing, impartition à grande échelle, design thinking, open data, amateur, expert volontaire, bénévolat, alternatif, design de service, interactif, dialogue, conversation, disponibilité, folksonomie, open innovation, média sociaux, mobilité, design thinking, reliance, action collective, dynamique des groupes, amateur, transparence.

Amar, G. Homo mobilis. Le nouvel âge de la mobilité, éloge de la reliance. (FYP éditions, 2010).
Brown, T. & Katz, B. L’Esprit design: Le design thinking change l’entreprise et la stratégie. (Pearson Villqge Mondial, 2010).
Castells, M. La Société en réseaux. (Fayard, 2001).
Chignard, S. L’Open data : Comprendre l’ouverture des données publiques. (FYP éditions, 2012).
Collectif, Proulx, S. & Jauréguiberry, F. Internet, nouvel espace citoyen ? (Editions L’Harmattan, 2003).
Diberder, A. L. & Chantepie, P. Révolution numérique et industries culturelles. (Editions La Découverte, 2010).
Dumas, B. & Seguier, M. Construire des actions collectives : Développer les solidarités. (Chronique Sociale, 2004).
Ertzscheid, C., Faverial, B. & Guéguen, S. Le Community Management - Stratégies et bonnes pratiques pour interagir avec vos communautés. (Diateino, 2010).
Flichy, P. Le sacre de l’amateur : Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique. (Seuil, 2010).
Florida, R. The Rise of the Creative Class, Revisited. (Basic Books, 2012).
Gorz, A. Métamorphoses du travail : Critique de la raison économique. (Folio, 2004).
Guellec, D. & Ralle, P. Les nouvelles théories de la croissance. (La Découverte, 2003).
Mei N. & Boutand J. Transparence et Communication. (L’Harmattan, 2006).
Jauréguiberry, F. & Proulx, S. Usagers et enjeux des technologies de communication. (Erès, 2011).
Levy, P. L’Intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace. (La Découverte, 1997).
Maisonneuve, J. La dynamique des groupes. (PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE - PUF, 2011).
Mermet, L., Berlan-Darqué, M. & Collectif. Environnement : décider autrement : Nouvelles pratiques et nouveaux enjeux de la concertation. (L’Harmattan, 2009).
Nguyen, G. D., Créach, P. & Collectif. Recherches Sur la Societe du Numerique et Ses Usages. (L’Harmattan, 2011).
Pignier, N. & Drouillat, B. Le webdesign : Sociale expérience des interfaces web. (Hermes Science Publications, 2008).
Racquez, S. Innovation créative. (Edipro, 2011).
Safko, L. & Brake, D. K. The Social Media Bible: Tactics, Tools, and Strategies for Business Success. (John Wiley & Sons Ltd, 2009).
Sartre, J. P. Critique de la Raison dialectique, tome 1 : Théorie des ensembles pratiques. (Gallimard, 1985).
Simmel, G. Sociologie. Études sur les formes de la socialisation. (PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE - PUF, 2013).

CONCLUSION
Il apparaît clairement que les nouvelles technologies de l'information s'inscrivent dans une évolution des ustensiles qui a pour effet de transformer notre rapport sensible et intellectuel au monde. Les paysages, les lieux de vies, les conditions de travail, de détente et de construction de la société n'ont cessé d'évoluer. Avec l'informatique, le numérique, la télématique, etc. ce n'est pas simplement notre puissance physique qui est transformée mais notre rapport à l'information, à l'organisation, à l'espace et au temps. Notre rapport au réel ne fut jamais pur de toute implication symbolique, sous des formes rationnelles ou non. Seulement, le chevauchement entre le monde virtuel et le monde réel, à une époque de nostalgie vis-à-vis de la nature et de la vie simple, peuvent nous conduire à nous interroger sur l'utilité et le fondement des outils de communication. Nous visons sans doute à simplifier l'accès aux nouvelles technologies tout en garantissant sa pénétration dans la vie quotidienne. Cette tendance n'est pas sans induire des modifications sociales, dans notre manière de communiquer, de nous organiser ensemble, d'échanger, de lutter, etc. Il n'y a pas de transformation sans dialectique de la destruction et de la construction. Il est donc nécessaire de s'interroger sur ce que l'on construit, ce que cela détruit, ce que cela régénère. Les designers qui fabriquent le monde de demain sont à la croisée de multiples préoccupations, qui vont de la rentabilité de leur produit à l'élaboration d'une nouvelle éthique de vie.


Raphaël Edelman, Nantes, Avril 2013

Crédit photo http://lewebpedagogique.com/lapasserelle/2012/09/11/le-fordisme-son-histoire-son-heritage-et-ses-critiques/

samedi 13 juillet 2013

Temporalité, personnalité et corporalité dans la Peinture de Fred Mèche


I. Temporalité
Fred Mèche peint généralement de grands formats pour se rapprocher de l'échelle naturelle. Cela permet plus d'empathie avec le sujet, de projection affective. Il faut que la représentation du réel soit le réel au maximum pour peindre presque à même le réel, peindre la réalité même et non par dessus ou à côté. Cependant, ce réalisme s'effondre dès lors que différents instants peuvent être représentés simultanément sur la toile. Grâce à cette possibilité pour la peinture d'accorder différents points de vue, la succession peut devenir simultanéité (tout comme dans la théorie de la relativité, deux événements successifs pour une personne peuvent apparaître simultanés pour une autre, selon sa situation). Cette cristallisation de la temporalité est apparue dans l'histoire de la peinture à maintes reprises, par exemple chez Robert Campin ou Piero della Francesca, en juxtaposant différents épisodes dans une même scène, ou chez Picasso, en mélangeant différents points de vue. La succession devient simultanéité, au même titre que la perspective projette les trois dimensions de l'espace sur le plan en deux dimensions. Dans Défi mnémonique, comme dans bon nombre de ses peintures, Fred Mèche décortique les espaces intérieurs en superposant les perspectives. Les déformations de l'espace que l'on observe viennent de ce que différents points de vue s'interpénètrent. Dans Unité rationnelle et heure de Jérémie, le temps subjectif et le temps objectif sont mélangés. Le sentiment de la durée et la discontinuité des instants, le jeu de la répétition et celui des différences, la routine et les événements apparaissent ensemble. Le temps subjectif est objectivé dans la représentation picturale, sans pour autant se désagréger complètement. Ceci ne peut avoir lieu sans absurdité. Il n'y a plus alors que l'apparence d'un scénario, qui peut très bien différer selon l'interprétation de chaque spectateur. L'absurdité de l'existence s'en trouve soulignée. Car ce qui rend l'existence absurde, c'est entre autres la cohabitation des scénarios que nous nous jouons dans le monde de la vie. La démultiplication de la réalité objective, selon le point de vue de chacun, accouche d'un monstre, comparé au point de vue de nulle part du tableau réaliste et atemporel.
La peinture opère donc une cristallisation de la temporalité, à la différence du livre, de la musique ou du cinéma qui laissent courir le temps. En cela, la peinture est difficile à contempler. Nous ne sommes plus guidés. Elle est, avec la photographie, un art de l'espace émancipé du temps. Même l'architecture est temporelle, en tant qu'il faut la traverser ; la sculpture l'est aussi, puisqu'on peut tourner autour ; la musique, la poésie, le cinéma nous imposent encore leur mouvement. Mais le seul mouvement qu'autorise la peinture est un mouvement sur place, un mouvement-repos, l'oscillation légère de nos globes oculaires. Parce qu'elle condense des temporalités différentes, la peinture reste une pratique actuelle à l'ère de l'image mécanique. Elle s'élabore dans la durée pour aboutir à une vision simultanée. C'est une image construite avec patience. Elle devient difficile à regarder tant elle concentre différents actes en un regard. Elle donne tout, d'un seul coup. Les transformations créatives naquirent lentement lentes, à la différence du déclenchement photographique. De manière remarquable, la peinture restitue le(s) vécu(s) en le(s) cristallisant. C'est la raison pour laquelle la peinture peut ne jamais disparaître. La peinture d'avant les musées, celle de Lascaux, comme celle du futur, vit du temps qu'elle amasse. Cet amas n'a pas de fond. Il est sans strates et se donne d'un coup. C'est une apparition sans temporalité, sans horizon.
Lorsque nous contemplons la toile, nous devons nous arrêter sur chaque détail, sans parvenir vraiment à considérer l'ensemble. C'est le détail qui accroche le regard, tandis que la totalité nous échappe. Elle reste un fond imperceptible et invisible. En cela, la peinture reste invisible, tout comme on écoute un morceau de musique par le surgissement de chaque note dans l'instant. Le morceau est inaudible en lui-même. Dans la perception artistique, comme dans toute perception, la forme est une totalité insaisissable en une seule fois, mais seulement par parties matérielles. Le peintre et le spectateur ne peuvent alors tout embrasser, comme prétend le faire l'architecte avec son plan. D'une certaine façon, ils sont aveugles à la globalité et condamnés à se perdre dans tous les détails, sans pouvoir jamais "posséder" l’œuvre. Les modèles peints eux-mêmes s'échappent, regardant ailleurs, feignant l'indifférence - ce qui est une manière de ne pas se laisser dominer, par désolidarisation de l'ensemble, plutôt que de vouloir tout embrasser du regard. La peinture échappe donc au regard et les personnage de Fred Mèche eux-mêmes ont un regard fuyant. Ils évitent la confrontation directe et nous laissent seuls face à nous-mêmes.

II. Personnalité
Un portrait de Bernard Stiegler le montre parlant (à) et écoutant "un autre" Bernard Stiegler. Il monologue - ou mieux auto-dialogue. Une certaine solitude ressort du personnage ; celle dans laquelle nous inscrit toute expression. Les occurrences du philosophe se trouvent dans un temps brisé, dissocié, différentiel. La proximité spatiale est un leurre. Le petit monde qui peuple les tableaux est solitaire. C'est une foule égocentrique échappant au temps commun, tissée de temporalités multiples. S'agit-il d'une peinture solipsiste ? Le peintre fait parler ses personnages, mais en réalité il est seul avec lui-même et est isolé de lui-même. Il se manque. La proximité spatiale rend plus cruelle encore la distance infinie qui nous sépare. Avec ces individus atomisés dans un intérieur moderne, cette peinture est celle de notre époque. C'est une peinture nécessairement contemporaine. Le poisson dans son bocal, dans Amer shoi, symbolise l'homme dans son appartement. L'espace, bien que fermé pour le modèle, est ouvert au spectateur du tableau, comme une fenêtre par laquelle la scène fuit. Comment représenter l'enfermement dans une toile offerte au spectacle et à jamais publique ? Comment ne pas enfermer en même temps dans le cadre du tableau l'ouverture infinie du monde ? Le tableau représente parfaitement cette subjectivité ambiguë qui parvient à vivre au sein du monde tout en s'en retirant. Fred Mèche peint la ville mais dans son intériorité. Il présente les surfaces comme des miroirs où se reflète le temps. Dans la ville extérieure, dans les rues, les façades reflètent le temps le plus souvent sur le long terme. Dans l'intérieur des villes, dans les appartements, ce reflet est plus fugace. Ce n'est plus la projection de la masse mais celle de l'individu. Comme Fred Mèche est influencé par les formes et les couleurs de son atelier, ce qui se reflète dans le tableau n'est donc pas simplement une psyché mais un espace, l'espace de l'atelier qui lui-même est peut-être le plus authentiquement le reflet du peintre.
Si l'on part ainsi du principe que la prostitution (de pro- "devant" et statuere "poser, placer") consiste à rendre public ce qui, par principe, ne peut l'être - savoir l'intimité cachée -, on peut considérer qu'il y a quelque chose de similaire dans la peinture : mettre à nu, rendre public l'intime, chercher à dévoiler ce qu'il y a de plus personnel, sans quoi la peinture elle-même ne représenterait que du général, des caractères, comme dans les pièces de Molière. Fred Mèche emprunte à Vermeer les scènes d'intérieur où les individus ont une activité énigmatique. Une fois les corps délestés des symboles que la peinture classique leur conférait, ils deviennent des corps pratiques, n'ayant de sens que leur activité, ou encore des corps érotiques, c'est-à-dire sans emploi, purement amoureux (érotikos), que ce soit une femme étendue, un enfant qui joue, un oiseau qui passe. Chez Caspard Friedrich, l'état d'âme singulier s'extériorisait, tout comme Alberti projetait au dehors l'ego abstrait. L'intériorité de l'esprit dans leurs peintures se rapporte aux choses comme à travers une fenêtre. Mais dans cette fenêtre se reflète également leur visage, avec ses émotions, sa chair, ou sa raison, son ossature. Le spectateur lui-même, à sa façon, est un peintre. Son œil, comme le geste du peintre, le reflète autant qu'il laisse apparaître les choses.
On ne peut toutefois prétendre que tout tableau, toute œuvre, est un autoportrait. D'abord parce qu'il n'y a pas de moi clairement défini qui peint. Le peintre est traversé par des identités multiples, contradictoires même. Et puis, si le tableau est davantage que ce qu'il représente, c'est qu'il contient le monde entier qui le produit : les personnalités de l'auteur, les modèles, le bruit de fond de sa société. On peut simplement considérer le tableau comme un point d'intersection de toutes ces tensions. Au lieu d'un autoportrait, c'est plutôt un jeu de rôle, une performance d'acteur que propose le peintre. Le moi du créateur, ou plutôt ses moi(s) imprègnent les personnages peints. De manière surréaliste, la monstruosité de la personnalité multiple s'affiche. Elle consiste en ce qu'une diversité de rôles et de personnalités sont supposés cohabiter en la même personne, la rendant du même coup parfaitement ambiguë. Fred Mèche se demande comment s'articulent mémoire personnelle et collective - et en particulier la biographie de l'artiste par rapport à l'histoire de l'art. Rappelons nous du film d'Alain Resnais On connaît la chanson et la manière dont la vie personnelle s'interprète à travers les tubes musicaux. Tout comme l'artiste investit sa formation artistique dans son art, l'homme de tous les jours construit sa vie sur le modèle des films, des publicités, des chansons qui l'environnent. La question devient celle de savoir à quel point l'artiste est davantage conscient que le spectateur du réseau qui le traverse.

III. Corporalité
L'éclatement de soi n'est pas uniquement d'ordre psychique. Dans les peintures de Fred Mèche, les corps et les espaces sont déformés, comme assujettis à la courbure de l'espace temps. Le damier rappelle la peinture hollandaise et l'ordre géométrique de l'architecture. En même temps, la vie organique y apparaît dans son instabilité et contamine l'espace géométrique en le déformant. Le jeu des volumes accueille la chair qui semble à la fois écrasée et protégée par l'espace construit - qui est une sculpture gigantesque retournée comme un gant sur ce qu'elle enveloppe. Les appartements sont comparables à des aquariums glacés, dans lesquels évolue la chair rendue à son animalité, menacée de se dissoudre et de décomposer la sage géométrie environnante. Les corps, échappant à la structure, la contaminent, la pourrissent. Fred Mèche est sensible à la tension qu'il y a entre l'organisme vivant, ses objets usuels et son cadre rigide. La peinture, dans son immobilité, exerce une violence sur le vivant qu'elle représente. Cette violence souligne la vitalité des corps. Le vivant ainsi contraint anime ce qui le contient. Mais les corps semblent fondre et se liquéfier au sein d'une architecture minimaliste. Ce qui est redoutable avec l'architecture cubiste et minimaliste, c'est que la vie y paraît informe, visqueuse, boursouflée, impure. Adolf Loos prétendait valoriser la vie, en ne la confondant pas avec l'inerte, à la différence de l'art nouveau qui prétendait confondre l'art et la vie. Mais Loos n'a-t-il pas rendue la vie obscène, inutile, embarrassante, comme ces habitants des grands ensemble dont les problèmes quotidiens invalident la vision du grand architecte corbuséen ? Les corps s'affrontent directement à l'espace, sans qu'aucun objet ne leur fournisse de prise stable. La décoration, d'un côté, se fond dans l'architecture minimaliste. Mais, par ailleurs, les objets sous la main sont contaminés par la déliquescence de l'homme entre les murs. Les choses deviennent chaotiques, fragiles, ballottées par les mouvements absurdes et inlassables du quotidien. Elles sont salies, brisées par la main tandis que les murs et les plafonds observent à distance ce jeu de massacre avec morgue et sévérité. La dématérialisation des corps réels, indiquée dans l'architecture, s'accomplit aussi dans la peinture, puis dans la photographie de la peinture et dans le texte qui commente cette photographie. Ce processus d'abstraction rejoint celui opéré par la géométrie. Le travail de Mèche interroge cette abstraction par la peinture, à travers sa ressemblance avec la photographie et l'omniprésence du texte induit, du discours ou de la littérature, comme chez Magritte. Avec toute cette architecture autour des corps, l'abstraction révèle les corps à la conscience en les détruisant. Il s'agit d'une forme de persécution des corps par laquelle l'artiste et le spectateur peuvent s'approprier les choses et donc établir un contact aseptisé avec le monde et l'altérité.
Les boîtes qui apparaissent dans les toiles de Fred Mèche semblent être des boîtes de Pandore. Elles symbolisent l'ambivalence de la démarche qui vise à faire surgir l'intériorité. Une fois libérée, elle devient dévastatrice. Elle dissout tout. Au fond, tout est pour le mieux tant que les corps dorment derrière les murs. Dès qu'ils sortent de leur sommeil et s'animent, c'est enchantement certes mais aussi maléfice. La géométrie vole en éclat pour devenir polyèdres déconstruits. Le devenir objet de l'architecture géométrique, son devenir sculptures, débris, découpes pris dans la densité des corps, c'est ce que paraissent traduire les tableaux de Fred Mèche ; comme si l'espace se densifiait de sa propre décomposition accélérée par l'agitation des corps. La dynamique entre les êtres et les objets fonctionne selon un principe de vases communicants. La sculpture est en même temps un réceptacle, une cabine. Les êtres et les objets s'enlacent dans un jeu d'apparitions et de disparitions selon les perspectives. La sculpture fut longtemps une projection de la figure humaine, distincte de l'architecture, même si cette dernière s'apparente en même temps au visage de l'autorité, comme l'a noté Bataille. La sculpture, en se géométrisant, s'est mise à ressembler de plus en plus à l'architecture, (laquelle en retour s'est faite plus récemment organique chez Zaha hadid ou Frank Ghery). Fred Mèche mêle peinture et sculpture, il peint la sculpture et fait de l'espace peint l'intérieur d'une sculpture. Il met en scène la discussion entre peinture, sculpture et architecture, entre l'espace plan, les volumes saillants et les volumes creux. Et entre l'architecture et la sculpture, il y a le vivant, qui insuffle la vie à ce qui est au dessus de sa tête et au dessous de sa main.


Version courte

Dans Défi mnémonique, comme dans bon nombre de ses peintures, Fred Mèche décortique les espaces intérieurs en superposant les perspectives. Les déformations de l'espace que l'on observe viennent de ce que différents points de vue s'interpénètrent. Dans Unité rationnelle et heure de Jérémie, le temps subjectif et le temps objectif sont mélangés. Le sentiment de la durée et la discontinuité des instants, le jeu de la répétition et celui des différences, la routine et les événements apparaissent ensemble. Le temps subjectif est objectivé dans la représentation picturale, sans pour autant se désagréger complètement. Ceci ne peut avoir lieu sans absurdité. Il n'y a plus alors que l'apparence d'un scénario, qui peut très bien différer selon l'interprétation de chaque spectateur. L'absurdité de l'existence s'en trouve soulignée.
Un portrait de Bernard Stiegler le montre parlant (à) et écoutant "un autre" Bernard Stiegler. Il monologue - ou mieux auto-dialogue. Une certaine solitude ressort du personnage ; celle dans laquelle nous inscrit toute expression. Les occurrences du philosophe se trouvent dans un temps brisé, dissocié, différentiel. La proximité spatiale est un leurre. Le petit monde qui peuple les tableaux est solitaire. C'est une foule égocentrique échappant au temps commun, tissée de temporalités multiples. S'agit-il d'une peinture solipsiste ? Le peintre fait parler ses personnages, mais en réalité il est seul avec lui-même et est isolé de lui-même. Il se manque. La proximité spatiale rend plus cruelle encore la distance infinie qui nous sépare. Avec ces individus atomisés dans un intérieur moderne, cette peinture est celle de notre époque. C'est une peinture nécessairement contemporaine.
L'éclatement de soi n'est pas uniquement d'ordre psychique. Dans les peintures de Fred Mèche, les corps et les espaces sont déformés, comme assujettis à la courbure de l'espace temps. Le damier rappelle la peinture hollandaise et l'ordre géométrique de l'architecture. En même temps, la vie organique y apparaît dans son instabilité et contamine l'espace géométrique en le déformant. Le jeu des volumes accueille la chair qui semble à la fois écrasée et protégée par l'espace construit - qui est une sculpture gigantesque retournée comme un gant sur ce qu'elle enveloppe. Les appartements sont comparables à des aquariums glacés, dans lesquels évolue la chair rendue à son animalité, menacée de se dissoudre et de décomposer la sage géométrie environnante.

Raphaël Edelman