mercredi 20 mars 2013

TERRITOIRES ET RELATIONS

Les territoires réels et virtuels sont des lieux d'échanges libres ou commerciaux. Nous allons réfléchir rapidement à ces notions à travers les exemples de la pause déjeuner et du commerce de proximité. Comment distinguer sur un territoire les réseaux sociaux et les services commerciaux ? Peuvent-ils se confondre ? Faut-il les distinguer ou les confondre ?

I. Les territoires
Le territoire est une étendue de "terre" occupée par un individu ou un groupe. C'est aussi la zone de vie d'un animal. L'occupation et l'appropriation du territoire suppose une délimitation active, voire violente, afin d'interdire l'accès aux éléments non désirés (ennemis, fléaux, rivaux, etc.) et de sécuriser une zone. Si le territoire désigne initialement un lieu réel, il peut néanmoins se rapporter à des espaces virtuels. Par exemple, les colonnes d'un journal ne sont pas ouvertes à tous. Un comité de rédaction effectuera un tri pour déterminer ce qui est publiable ou non. Aujourd'hui, internet offre une impressionnante dimension complémentaire au monde réel. Les communautés ou les entreprises y possèdent des territoires, les sites, bien souvent protégés par des codes d'accès ou des services de paiement en ligne. Si l'on envisage les thèmes de la pause déjeuner ou du commerce de proximité à l'aune du concept de territoire, on peut dire que le restaurateur accueille sur son territoire des clients qui peuvent être des habitués et se trouver comme chez eux dans le restaurant. Cette proximité entre les restaurateurs et les clients peut s'étendre au web (menus en ligne, service de réservation, information sur les événements, etc.). En ce qui concerne les commerces de proximité, ils animent la vie du quartier, lequel est le territoire public le plus immédiat après l'espace privé de la demeure. Ici aussi il existe une extension sur internet, par exemple lorsqu'un commerce diffuse ses horaires d'ouverture et son numéro de téléphone.

II. Les réseaux
Un réseau désigne au propre un entrelacs de fils ou de voies. Au figuré, il dénote les rapports humains comme les réseaux d'amis, de clients ou de militants. Le réseau est un type d'organisation horizontal, organisé par les interactions plutôt que par la décision d'un chef. Même s'il existe des réseaux commerciaux, les réseaux sont bien souvent non lucratifs. Les échanges reposent sur les affects plus que sur la raison, sur le don plutôt que le calcul, sur les valeurs sociales de reconnaissance au lieu de rapports économiques de profit. En ce qui concerne la pause déjeuner, elle permet généralement de rompre les rapports professionnels et commerciaux, bien qu'on puisse déjeuner avec des collègues et faire ainsi marcher le petit commerce. Quant au commerce de proximité, en dépit de son caractère marchand, il offre davantage en terme d'échanges sociaux. On connaît par exemple l'importance des commerces de proximité pour les personnes âgées qui souvent réclament attention et assistance. C'est que le mot "proximité", en plus de sa dénotation spatiale, possède une connotation affective.

III. Les services
La notion de service appartient au domaine du travail plus que du loisir (même si l'on peut rendre service à un voisin en l'aidant à jardiner). Le concept de service est plus rigide que celui de réseau, plus vertical et "opératif". J'emprunte ce dernier terme à JL Weissberg qui écrit : "Le cyberspace cumule la fonction imaginaire (ludique, onirique, relationnelle) avec la fonction opérative (formation, commerce, travail)" (Présence à distance, p 137). La notion de service porte non pas sur le produit mais plus en amont ou en aval sur l'activité liée au produit (préparation, conseils, vente, réparation, etc.). Concernant la pause déjeuner, les services sont ceux "offerts" par les restaurateurs mais aussi les télécommunications qui permettent de s'organiser pour la pause (téléphonie, internet). En ce qui concerne les commerces de proximité, ils sont eux-mêmes des services, même s'ils sont plus conviviaux que les commerces plus anonymes comme les supermarchés.

Conclusion
Nous voyons donc se tisser, sur les territoires réel et virtuel, des relations plus ou moins marchandes ou hiérarchisées. Les territoires eux-mêmes naissent et se forment grâce à ces échanges. Ils sont bien plus qu'un cadre abstrait déjà constitué. Ce qui est remarquable, c'est l'intrication des rapports libres et marchands. On pourrait dire avec Michel de Certeau que les usagers développent des tactiques plus humaines à partir du cadre stratégique des échanges réglés. C'est cette dialectique entre une approche disciplinaire et conviviale des territoires qu'il faut prendre en compte pour profiter des possibilités offertes par internet. En effet, l'interactivité doit pouvoir offrir une plus grande liberté de s'organiser et de se rencontrer et ne doit pas affadir notre rapport au temps et à l'espace à travers de nouvelles formes de planifications.

Raphaël Edelman


Bibliographie

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