jeudi 2 janvier 2014

DESIGN ET IDENTITE

Le design est un art qui se soucie de la beauté et de la forme, autant que de l'efficacité et de la fonction. A ce titre, il produit de l'identité, c'est-à-dire qu'il transmet un message à travers une image, un style, comme il permet des usages. Aussi, par le design, l'objet technique s'inscrit-il incontestablement dans la culture, au même titre que l’œuvre d'art. Pour autant, l'identité de l'objet est-elle comparable à celle de l’œuvre ? Comment cette identité est-elle produite ? Est-elle compatible avec la technicité ?

Bien que la philosophie des Lumières - en particulier grâce à l'Encyclopédie de Diderot et D’Alembert - se soit efforcée de réduire la différence entre arts libéraux et arts mécaniques, la question du lien entre culture et technique continue de se poser. Incontestablement, les objets techniques peuplent les musées, au même titre que les œuvres d'art ; les machines contribuent à la transformation de notre univers mental ; et les designers, comme les artistes, produisent l'esthétique de notre monde. Mais nous n'en continuons pas moins de distinguer en général produits et œuvres, en fonction de l'usage (action vs contemplation), du lieu (profane vs "sacré") ou de la durée (éphémère vs pérenne), bien qu'en particulier les exceptions soient nombreuses. Avant de nous attarder sur cette différence, tâchons de montrer comment l'identité naît de nos activités techniques et artistiques.
Tout d'abord, l'identité collective est celle d'une époque, d'un lieu (continent, pays, région) ou une d'une institution (école, agence, entreprise). On parle de design année trente, scandinave, ou Bauhaus ; tout comme on évoque la peinture flamande, celle du quattrocento, ou bien cubiste. Puis, à l'intérieur même de cette première identité, on trouve l'identité personnelle, celle d'un auteur précis, par exemple Eero Saarinen pour le design scandinave ou Vermeer de Delft pour l'art flamand. Enfin, nous trouvons une identité que l'on peut qualifier de sémantique, qui correspond au message transmis par le ou les créateurs, comme le fonctionnalisme, l’éclectisme, le biomorphisme, le futurisme, le minimalisme, l'écologisme etc. Ces trois sortes d'identités sont inextricablement liées et correspondent aux différents points de vue que l'on peut porter aussi bien sur l'art que le design.

Reprenons désormais la question de la différence entre œuvre d'art et objet technique par rapport à celle de l'identité. On observe que le design ne produit pas uniquement de l'identité, comme nous venons de le montrer, mais également des rapports de production et de consommation. Autrement dit, le design maintient ou modifie les systèmes économique, politique et éthique - c'est sans doute également le cas pour l'art, même si à première vue ce rôle lui est moins consubstantiel. Lorsque l'on songe par exemple à des personnalités comme Morris, Gropius, Loewy ou Papaneck, on se souvient qu'ils défendirent tout autant des projets de société que des esthétiques. Lisons la charte de Viénot ou les règles de Rams, et nous verrons qu'elles prescrivent autant de normes éthiques qu'esthétiques.
Il est évident que toute identité repose sur un système, toute culture sur une structure, qu'elle voile ou dévoile, qu'elle masque ou reflète. Prenons l'histoire de l'écriture et les bouleversements occasionnés par l'invention de l'imprimerie ou de l'informatique. Ces innovations ont profondément bousculé les modalités de production et de consommation littéraires. De même, l'histoire du design est profondément liée à l'évolution des moyens techniques et organisationnels. Or il y a contradiction entre identité et système dans le cas du mensonge. Déontologiquement, le designer ne doit pas mentir sur la marchandise et dissimuler la nature réelle du produit sous la belle apparence, comme ce peut être malheureusement le cas aujourd'hui avec le green washing. Remarquons que lorsque le mensonge s'avoue comme tel, comme dans le cas du toc ou de la camelote, il s'agit moins de mensonge que de comédie. Inversement, il y aura sincérité lorsque l'apparence révélera l'essence, l'identité le système. Le designer se souciera alors d'offrir une esthétique conforme à sa conception de la production ou de l'usage et aura à cœur de transmettre ses valeurs à travers la forme qu'il aura décidée.
Il arrive qu'une même identité puisse se maintenir à travers différents systèmes. C'est ainsi que les traditions persistent en évoluant. Car elles réclament leur traduction pour survivre au changement ou disparaissent de ne pas savoir se réformer. Symétriquement, on s'aperçoit que l'évolution n'est elle-même possible qu'à travers une relecture du passé. L'interprétation que Morris fait du gothique contribue à la naissance du fonctionnalisme. Le cas du fonctionnalisme est lui-même ambigu. Par sa volonté de s'émanciper du style, il semble se désintéresser de l'identité ou, du moins, l'indexer sur la fonctionnalité. On pourrait alors dire que le fonctionnalisme détruit plus qu'il ne produit l'identité. Cependant, nous pouvons considérer que le minimalisme propre au fonctionnalisme est lui-même un type d'identité. Dans ce cas, il ne détruit pas simplement mais généralise un style que l'on qualifie d'international. Le design comme habillage superficiel et passager destiné à la séduction immédiate possède lui un potentiel bien plus nihiliste.
Toutefois, dès lors que le design se concentre exclusivement sur le mode de production ou de consommation, la question de l'identité peut paraître délaissée. Elle ne sera plus que le reflet involontaire de préoccupations structurelles. Au fond, cela revient à quitter le champ du design pour celui de l’ingénierie. Par conséquent, ce qui caractérise en propre le travail du design demeure celui de l'identité. Il consistera à donner une âme aux productions purement techniques. Or on constate aujourd'hui que le fait pour les designers de se concentrer sur l'organisation, en vertu de l'influence du numérique et de la crise du système productif et consumériste, entraîne une perte d'intérêt pour la question de l'identité et une certaine misère esthétique. La question se pose alors de savoir comment va se construire notre futur environnement esthétique. Les possibilités sont alors celles que nous avons dégagées précédemment en distinguant identités collective, personnelle et sémantique.

Le design apparaît donc comme une activité hautement artistique capable de créer de l'identité. Mais son rapport au système technique pose un certain nombre de problèmes. Le design peut révéler ou masquer le système, soutenir, modifier ou détruire les cultures. Si bien que le design possède un rôle culturel et même éthique important. Or la question de l'éthique inclut celles de la liberté, de la justice et de l'utilité, qui reposent politiquement sur des procédures démocratiques. Il importe donc de permettre aux personnes et aux groupes de construire et d'exprimer leur vision du monde dans la période incertaine qui est la nôtre. Le design peut devenir un moyen d'émancipation dès lors qu'il n'est pas monopolisé ou détruit. Il se pose pour le design les mêmes questions que pour l'architecture et l'urbanisme. Comment et dans quel cadre voulons-nous vivre ?
Raphaël Edelman 

Crédit photo :
http://bentoms.blogspot.fr/2009/09/drop-city-commune.html