mercredi 24 mai 2017

NUMERIQUE ET DEPERSONNALISATION


Ces dernières années on a vu s'effondrer les espoirs d'émancipation liés aux nouvelles technologies et au progrès technique, avec l'expansion du marketing sur internet et du contrôle politique, avec la loi sur le renseignement et l'état d'urgence. Nous avons alors l'impression que notre "intimité" est menacée. Mais cette façon de poser le problème est somme toute typique d'une société libérale soucieuse de préserver la sphère privée. Outre l'aspect égocentrique de cette question, quand ici et là des gens cherchent simplement à trouver ou se loger et se nourrir, elle n'est pas abordée sous l'angle politique. Le numérique pose problèmes mais il y a une tendance à poser de faux problèmes, ou secondaires, voire imaginaires ou minoritaires. Craindre pour son intimité est légitime mais ne relève parfois que du confort.
Nous tacherons de définir ce qu'on entend par "intimité" et proposerons de nous concentrer plutôt sur la notion de "personnalité" pour améliorer l'analyse. Ainsi la question sera-t-elle : quels sont les risques de dépersonnalisation dans notre société et leur conséquence ? Par quels moyens pouvons nous les combattre ? Nous nous concentrerons sur les figures du technicien et de l'intellectuel, pour montrer qu'ils sont avant tout complices de notre dépersonnalisation et à quelles conditions ils pourraient s'y opposer. Le choix du concept de personne plutôt que celui d'intimité permet d'insister sur la dimension relationnelle et pas uniquement personnelle, comme le voudrait une certaine fétichisation de la vie privée.

I. Les degrés d'intériorité.
Intimus signifie intérieur. C'est le centre de la perspective que nous portons sur le monde, avec notre vécu propre, lié à notre sensibilité, nos désirs, notre histoire. L'intimité désigne aussi la profondeur dissimulée de notre inconscient. Mais l'intimité n'est pas uniquement psychique. Il s'agit de notre nudité corporelle, habituellement cachée, contrairement aux mains ou au visage dans notre société. La pudeur, la honte, nous conduisent à nous dissimuler partiellement ou totalement quand nous nous lavons, pissons, chions ou baisons etc. Cela concerne ce qui est perçu comme animal ou sale. Quant au viol, on peut dire qu'il consiste à forcer l'intimité de quelqu'un. L'intimité est ambiguë Elle n'est pas pure animalité puisque l'animal n'est pas nu. Elle est en quelque sorte l'animalité de l'humain, cette part refoulée mais en même temps fondamentale car l'humain sans intimité n'est pas.
L'intimité peut être partagée avec des proches dans certaines circonstances. Ce rapport exclusif étroit et chaleureux peut devenir incandescent dans le cas des violences familiales. Les murs qui nous protègent nous enferment aussi. L'intimité peut dépasser la sphère domestique. On pense aux réunions non mixtes de féministes ou de racisé.es etc, à des groupes confidentiels, aux secrets d'état ou industriels, etc. et tout ce qui se rapport à la stratégie. Il y a donc intimité oppressive quand elle comprend des opprimés et opprimants (famille, travail, etc.), et des intimités émancipatrices entre égaux (cercles politiques, communautaires etc).

II. La personnalité comme interface.
Si l'on peut distinguer l'intimité et l'extériorité, dont les deux pôles sont la singularité ineffable et l'essence impersonnelle de son groupe d'appartenance social, il existe une zone intermédiaire : la personnalité (persona, masque). C'est le rôle que l'on construit partiellement en face des autres. Celui-ci peut évoluer en fonction des situations. Nous avons différentes personnalités. Elles se forment en s'affirmant contre ce qu'elles excluent. On se présente comme homme ou femme, homo ou hétéro ou bi. Ce qui la motive est complexe : soumission, affirmation, défense, simulation etc. Nous entretenons donc une certaine distance vis à vis de notre personnalité, ce qui en fait un art et une technique. La personnalité est donc une création grâce à laquelle on maîtrise la frontière entre ce qui est personnel et privé et ce qui est public. La personnalité montre à l'extérieur selon notre choix ce que l'on souhaite laisser transparaître de l'intérieur en l'idéalisant.
L'artificialité de la personnalité, sa superficialité, va de soi. Ce qui est critiquable c'est son instrumentalisation économique (personal branding) et morale (rejet). Mais il s'agit en même temps d'une protection. Nous forcer à ôter notre masque est une forme de violence et d'humiliation (camps de concentration, de réfugié.es etc.). La dépersonnalisation efface nos visages, nous végétalise. Lorsque notre personnalité n'est pas diminuée en étant réduite à une catégorie sociale, elle est carrément annulée lorsque l'institution nous inclut dans une population quantifiée. La personnalité comme une œuvre s'inscrit dans un style intelligible en le distordant pour lui donner une singularité. Cependant il ne s'agit pas de se livrer à un culte de la personnalité narcissique.
Tous les aspects de notre personnalité ne sont pas voués à être publics. Certains sont voués à une partie choisie de la société. Certains contextes nous incitent à cacher notre orientation sexuelle, religieuse ou politique, laquelle n'est absolument pas intime mais peut s'exprimer dans des cercles particuliers. En fait nous ne sommes pas tou.tes égal.aux quant à la possibilité d'afficher notre personnalité. L'homosexuel, le célibataire, le chômeur, le handicapé, le drogué, l'étranger, le gauchiste etc. (pour employer des catégories stigmatisantes) s'afficheront moins librement que les autres. La laïcité effective est moins la stricte séparation du public et du privé que la neutralisation des anticonformismes. Certes internet incite les minorités à s'exprimer mais à leur risque et péril (apologie du terrorisme, sanction, licenciement, blâme, etc.). Il n'y a donc pas simplement l'extérieur et l'intérieur mais différentes couches selon qu'on se socialise dans différentes sphères. La communauté permet justement de défendre sa personnalité sans subir la stigmatisation.

III Panoptisme et dépersonnalisation
Internet a démultiplié la logique panoptique - être vu sans voir - tout comme les caméras, les satellites etc. Le dispositif panoptique reste visible pour que nous puissions intégrer et intérioriser l'autorité. Cela explique la visibilité médiatique des lois sur la surveillance et l'état d'urgence. Une scission se crée entre ceux qui n'ont rien à se reprocher, parce que bien standardisés, et les autres moins conventionnels et soumis à la terreur d'état. Le mot terroriste est à géométrie variable. Il désigne les auteurs d'attentats sanglants mais aussi ceux qui ont l'air de pouvoir nuire aux intérêts de l'état et du marché (apologie du terrorisme, assignations à résidence, perquisitions chez les musulmans ou les écolos). La personnalité sous internet est un instrument d'oppression. Nous sommes sommés de l'exprimer (l'absence de compte est suspecte) mais en même temps elle est contrôlée et peut être réprimée.
La possibilité pour l'individu de gérer lui-même les aspects intimes ou non de sa personnalité est ce qui protège du totalitarisme. Mais si cette intimité est ou peut être violée par les dispositifs de contrôle alors il n'a plus cette garantie. A terme, l'expansion du système policier implique la disparition non pas seulement de l'intimité mais du politique, c'est-à-dire la possibilité pour différentes parties de la société de défendre leurs intérêts. Cela n'est possible qu'en ayant la capacité de se protéger du pouvoir pour rassembler ses forces. Ce processus est analogue dans le cadre du travail, où les nouvelles technologies ont le pouvoir de faire pénétrer un temps de travail non comptabilisé dans le temps et les espaces libres, c'est-à-dire dire intimes. La perte de contrôle de la personnalité et du bouclier de son intimité est préjudiciable à la liberté. Nos manières de travailler et de consommer deviennent transparentes et normalisées.
La personnalité est au seuil de l'intimité et de l'extériorité. En ce sens, elle peut être un vecteur de transformation sociale. Le design de soi, le personnal branding, le culte de la personnalité, l'auto-promotion et le narcissisme sont tout à fait opposés à l'émancipation collective et personnelle. La question est plutôt de savoir comment chaque singularité peut œuvrer de manière spécifique à l'émancipation de tous. Ce qui compte alors c'est le résultat, l'ouvrage et non la promotion personnelle. Le numérique en tant qu'outil peut bien sûr être utilisé dans un sens comme dans l'autre, en tant qu'outil commercial ou politique. L'exploitation de la personnalité d'une part tient du mensonge en valorisant l'apparence plus que les actes en se vendant, et d'autres part crée un système d'idolâtrie poussant à la concurrence ou à la vie par procuration.

IV. Le rôle des techniciens et des intellos
La technique est ambivalente. Elle produit autant d'effets pervers que d'effets souhaités. Plus elle est puissante, plus ces deux effets le sont. Aussi internet peut certes permettre aux individus et aux groupes d'entretenir des formes d'intimités à distance. Mais il peut nous rendre captifs de ces cercles, enfermés dans des bulles et fermés aux autres, à l'inconnu. Il peut aussi nous rendre plus transparents et donc vulnérables. Conjugué à d'autres techniques, comme les transports, il peut banaliser la séparation physique (travailleur.euses détaché.es, itinérant.es, réfugié.es etc.). La personnalité développée sur internet plutôt que la vie réelle tend à devenir spectaculaire. Internet est un lieu de mise en scène, de cadrage de reflet idéologique formaté de la réalité.
A l'échelle globale, le numérique représente la dernière conquête du capitalisme et accroît sa destruction du monde écologique et social. Le numérique a pénétré les sphères du travail et du loisir et a créé une dépendance systémique plus proche de l'empoisonnement général que de l'addiction individuelle. Il prétend nous mettre en relation mais nous sépare par des écrans. Il affirme créer un espace virtuel en colonisant notre temps personnel. La personnalité réelle à tout à perdre dans la personnalité virtuelle. Elle se meurt dans son avatar publicitaire avec pour seule règle de s'intégrer et se distinguer.
Avec le numérique, on confond culte de la personnalité, activité ludique et achat compulsif avec émancipation. Comme les automobiles, les télévisions, les téléphones etc, internet est un outil d'oppression qu'il faut détourner du système qui le produit pour le combattre. L'objectif véritable est de nous réapproprier le terrain de nos vies (rien à voir avec le sol national ou la terre mère), le contact avec les espaces et les êtres. On peut utiliser internet pour défendre ce qui est hors de lui, pour le détruire à la fin, en même temps que les banques, les prisons, les écoles, les gares, les aéroports, les hôpitaux, dans leur forme actuelle, doivent être détruits pour mieux échanger, se protéger, apprendre, se déplacer et se soigner. Les prothèses institutionnelles, dont internet fait partie, perdent en qualité ce qu'elles gagnent en quantité. Sur internet on a beaucoup d'amis rapidement mais de quelle valeur ? Dans les gares, on voyage mais de manière standardisée, sans voir la spécificité des paysages ou des gens. L'école éduque et formate plus qu'elle n'apprend.
Enfin, quelle est la place des intellectuels, des philosophes et autres penseurs ? Par leur statut et privilèges, ils sont eux-mêmes des acteurs du système et font mine de le combattre pour mieux le légitimer par un verni d'humaine liberté. S'ils sont efficaces en ce sens, ils devraient pouvoir l'être contre le système d'exploitation qui nous opprime, nous et d'autres encore plus. Mais il n'y a pas de symétrie. D'en bas ou en dehors nous ne sommes pas audibles. Et ce n'est pas si grave. Personnes n'a besoin de maître à penser. Ce que doit faire celui qui s'est spécialisé dans le maniement des mots, ce n'est pas parler à la place des autres mais se mettre à leur service et aussi savoir se rendre inutile. L'intello appartient à une classe contradictoire : il veut comprendre le terrain tout en se plaçant du côté de l'élite. Il doit donc sans cesse réfléchir à sa situation pour clarifier son jugement et ses actes. Les intellectuels sont donc plus souvent des gardiens de la réaction que les acteurs de la révolution. Ils font mine d'expliquer la réalité qu'ils dissimulent en la pliant à ce qu'ils ont appris à dire. Souvent ils ne savent pas de quoi ils parlent;

Nous avons montré que l'intimité ou intériorité désigne plusieurs niveaux. Puis nous nous sommes concentrés sur le concept de personnalité pour montrer les logiques de frontières entre l'intérieur et l'extérieur. Ceci a permis de comprendre que le problème du totalitarisme n'est pas seulement le viol de l'intimité mais la dépersonnalisation, ce qui atteint le politique et pas seulement le domestique. Enfin, nous avons montré quel rôle jouent les techniciens et les intellectuels dans la lutte contre le totalitarisme capitaliste. Celui-ci n'est pas d'emblée émancipateur et ne peut le devenir qu'à contre emploi. Il faut réfléchir à la destruction de la personnalité factice du cyber-surfer comme de l'intello.
Il n'est donc pas suffisant de se demander si les nouvelles technologies menacent notre intimité, si l'on ne comprend pas la place de l'intimité dans l'ensemble politique. C'est ce qu'a permis la reformulation de la question en terme de dépersonnalisation. Et en effet, il apparaît que les nouvelles technologies empêchent plus qu'elles n'autorisent l'émancipation individuelle et collective. Et il y a peu à espérer de ceux qui contribuent à cet état de fait, les techniciens et les intellectuels, à moins qu'ils emploient leurs compétences à détruire ce qu'ont fait leurs pairs pour laisser la place à ceux qu'ils ont étouffés. Nous avons besoin de destructeurs plus que de constructeurs. Non pas par simple nihilisme mais parce que la création véritable passe par la destruction des chaînes dans lesquelles nous croyons avancer en les renforçant.


Raphaël Edelman, Nantes V/2017

Credit Photo : https://fr.depositphotos.com/11985265/stock-photo-fear-and-terror-concept-with.html

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