samedi 29 juillet 2017

Marx et Nietzsche





J’ai passé ces dernières années pas mal de temps à lire des auteurs libertaires et marxistes. Or relire Nietzsche après cela me pose de nouveaux problèmes. Je réalise combien cet auteur s'oppose à l'anarchisme et au marxisme, défendant ouvertement l'aristocratie, l'inégalité, l'immoralité et l'égoïsme. Et pourtant, je sens que cette contradiction a quelque chose de superficiel et ne suffit pas à classer Nietzsche parmi les écrivains de droite ou d'extrême droite. Je n'ignore pas non plus combien il a pu influencer l'anarchisme et le marxisme et en particulier dans leur forme postmoderne.
            Comparer alors Marx et Nietzsche me semble approprié pour développer une philosophie de l'anarchisme. Il existe de nombreux essais anarchistes mais aucun n'intègre directement le corpus philosophique. Il s'agit d'essais souvent très proches de la philosophie mais toujours en marge, pour des raisons externes et internes : externes, parce que l'institution philosophique répugne à accueillir une doctrine criminalisée, et interne, parce que les anars veulent rester dans la pratique et se méfient de l'université bourgeoise. Ni Marx ni Nietzsche ne sont à proprement parler anarchistes. Mais ce qui l'est peut-être c'est une certaine composition des deux, dans la mesure où l'anarchisme présente une synthèse particulière entre communisme et libéralisme, entre la collectivité et l'individualité. Nietzsche défend l'individu contre la tyrannie du groupe tandis que Marx pourfend le calcul égoïste. La contradiction entre les deux auteurs peut être dépassée dans une critique commune de l'aliénation et une défense de l'émancipation. C'est ces différences et points communs que je veux mettre en perspective à travers deux textes : le Manifeste du PC et la Généalogie de la morale.
            Le choix de ces deux textes est d'abord assez formel. Il s'agit d'un manifeste et d'une dissertation, soit de textes courts, chacun en trois parties qui, d'une certaine manière, synthétisent les idées principales de leur auteur. Ensuite, en terme de contenu, il s'agit de récits généalogiques destinés à retracer les grandes lignes de la formation de la société occidentale du point de vue de l'économie politique et de la morale. Ces textes nous fournissent une histoire de l'oppression, une critique du monde moderne et appellent plus ou moins explicitement à la révolte, la révolution et l'émancipation. En cela, ils nourrissent un point de vue voisin de l'anarchisme, en s'attaquant simultanément à l'état, la religion et la bourgeoisie.

            Pour Marx et Engels, l'histoire se définit par la lutte entre les classes sociales. L'histoire est d'abord l'histoire des luttes entre riches et pauvres - nous verrons que, chez Nietzsche, l'histoire est celle des faibles contre les forts. La dernière figure conflictuelle de l’histoire, selon Marx et Engels, oppose la bourgeoisie au prolétariat et correspond à l'industrialisation et la marchandisation du monde. Elle aboutit au règne du calcul égoïste, au désenchantement et à l'urbanisation, à l'échelle planétaire, au règne de la machine, à la concurrence généralisée et à la centralisation du pouvoir.
            Marx insiste sur la dimension destructrice (Nietzsche aurait dit nihiliste) du capitalisme : expropriation, crise, destruction, mécanisation, recherche du profit pour le profit, massification, prolétarisation et précarité. Mais non sans ambiguïté. Il voit dans cette négativité les conditions d'un dépassement. La bourgeoisie travaille à sa propre disparition, en créant involontairement un prolétariat international qui n'a plus qu'à s'unir pour porter un coup fatal.
            Dans un second temps, Marx et Engels exposent les principes de la société communiste censée s'ériger sur les ruines du capitalisme. Il s'agit essentiellement d'abolir la propriété privée des moyens de production, de favoriser le travail vivant, la valeur d'usage par rapport à la valeur d'échange et l'accumulation capitaliste. Pour cela, il faut réguler la liberté du commerce bourgeois mais aussi s'attaquer à la culture et aux mœurs bourgeoises. Marx et Engels défendent une vision internationale du communisme et expliquent que l'évolution de la culture et des idées est liée à la transformation des conditions économiques. Le communisme doit donc réorganiser le travail, l'éducation et l'économie de manière centralisée. Le but est l'abolition des antagonismes de classe qui empêchent le libre développement de tous et de chacun.
            Dans la dernière partie du manifeste, ils font le point sur les différentes formes de socialisme et communisme. Après avoir critiqué le capitalisme, ils précisent quelle forme de communisme convient. Ils rejettent le socialisme réactionnaire de droite, conservateur (réformiste) et critico-utopique (anarchiste). Enfin, ils dressent un état des lieux des avancées du communisme en Europe.
            Dans leur manifeste, Marx et Engels proposent une vision de l'histoire selon laquelle les conflits de classe aboutissent à la lutte entre les prolétaires et bourgeois. Ils montrent comment cette lutte doit aboutir à l'effondrement du capitalisme, l’avènement du communisme et l'émancipation humaine.

            Le point de départ de Nietzsche, dans la Généalogie de la morale, est différent de celui de Marx. Au lieu de voir une progression dans les antagonismes de classe, depuis l’esclavage antique, il dénonce la prise du pouvoir par les esclaves, comme si Nietzsche prenait pour point de départ le point d'arrivée de Marx en le plaçant dans l'antiquité. La révolution a déjà eu lieu : celle des juifs contre les romains, des prêtres contre les guerriers, des faibles contre les forts, des envieux contre les insouciants. Derrière les notions d'amour, de pitié et de miséricorde se cachent une haine et un ressentiment contre la vie et la force affirmative. L'arme des faibles sera la domestication, le domptage, l'empoisonnement progressif de la force brute. La ruse va consister en l'invention du libre arbitre, laissant croire que la faiblesse relève du choix et de la vertu. Nietzsche montre comment l'invention de la morale et l'inversion des valeurs dépendent de la création d'une métaphysique, plaçant une cause intelligente à l'origine des phénomènes, alors qu'il n'y a rien d'autres que la force du phénomène. C'est en ceci que consiste l'athéisme de Nietzsche, soulignant le règne sans partage de la volonté de puissance.
            La Généalogie de la morale de Nietzsche enveloppe celle de la conscience. Elle est bâtie sur la constitution d'une mémoire, du sens, de la dette, du contrat et de la responsabilité à travers les châtiments et les supplices les plus cruels. La justice et l'échange naissent de la répression douloureuse de l'activité, pour transformer l'homme en être réactif et négatif incapable de se mouvoir par lui-même.
            Nietzsche critique l'égalitarisme religieux ou athée au nom de la lutte. Pour lui la justice et l'égalité proviennent du ressentiment, de la jalousie des faibles et visent à l'absence de tout pouvoir, la misarchie. De même, au nom de la volonté de puissance gratuite, il critique l'utilitarisme, la recherche du but. La conscience et la culpabilité viennent du calcul et de la répression de l'instinct sous différentes formes : désintéressement, abnégation, soumission aux dieux, aux ancêtres, aux devoirs.
            Dans un troisième temps, Nietzsche qualifie de morale ascétique la volonté de néant imposée par les faibles à la volonté de puissance des forts. Sur le plan esthétique, il oppose le désintéressement de Kant à la "promesse de bonheur" de l'esthétique stendhalienne. Il critique l'ataraxie schopenhauerienne. Cette morale consiste en quelque sorte à retourner la vie contre elle-même, en s'économisant et cherchant à s'en délivrer, à la manière d'un malade qui vise sa conservation. Pour Nietzsche, la vie ne cherche pas sa conservation mais son expansion. Une perspective cherche toujours à dominer les autres.
            Nietzsche décrit toutes les techniques par lesquelles notre civilisation cherche à échapper à la vie et ses vicissitudes : recherche d'une cause des souffrances, d'un bouc émissaire (antisémitisme), hypnose, anesthésie, activité machinique et petits plaisirs, fusion grégaire, secours mutuel, amour et quête de l'innocence. La science n'échappe pas à la morale ascétique par son refus de la subjectivité. Dans sa version religieuse ou athée, la morale tente de donner un sens à la douleur, à travers les idées de faute et de salut. Elle est définie par la volonté de néant, distincte d'un néant de volonté et opposée à la volonté de puissance.
            Comme Marx et Engels, Nietzsche conçoit l'histoire comme l'histoire de la guerre. Mais ici ce ne sont pas les esclaves et les prolétaires qui sont dominés mais les forts, les créatifs et les combatifs qui sont domestiqués et étouffés par les faibles, les prêtres, les moralistes, le gouvernement, les professeurs, etc. Marx décrit l’avènement du monde moderne et occidental comme un empoisonnement du potentiel vivant de l'humanité. La figure du surhomme, qu'il appellera de ses vœux dans Zarathoustra, désigne l'homme libéré de ses chaînes, de la civilisation ascétique et pleinement vivant.

            Une lecture superficielle des deux textes conduirait à dégager une contradiction forte et indépassable qui opposerait des auteurs de gauche égalitaristes, défenseurs des pauvres, et un auteur de droite, défenseur des aristocrates, comme si la bourgeoisie était attaquée sur deux fronts, par le bas et par le haut de l'échelle sociale. Cette lecture est possible mais non suffisante.
            On peut par exemple superposer les catégories des auteurs de la manière suivante : prolétaires-forts vs bourgeoisie-faible et ajouter au projet révolutionnaire de société sans classe celui nietzschéen de l'accomplissement de soi. En combinant les deux auteurs, on parvient à une lecture communiste libertaire, postanarchiste ou postmarxiste, en dépassant l'opposition de classe par celles de genre et de race, en approfondissant de manière critique les notions de laïcité, de vérité, d'humanité et de révolution, grâce à des auteurs marqués par Nietzsche (comme Foucault).
            Henri Lefebvre, dans Hegel, Marx et Nietzsche, montre les points communs et les différences entre Marx et Nietzsche. Les deux auteurs s'opposent à Hegel, s'attaquent à la religion, au judéo-christianisme, s'appuient sur le corps et la nature et visent à transformer le monde. Les nuances sont la révolution sociale pour l'un, la subversion des valeurs pour l'autre ; la nature comme matière ou comme énergie, la science ou la poésie, la production ou la création. Lefebvre fait remarquer que Marx et Nietzsche ne sont pas exactement contemporains. L'optimisme du jeune Marx a été déçu par la disparition d'une perspective révolutionnaire. La réponse Nietzschéenne peut être considérée comme un approfondissement du marxisme. C'est sans doute ce qu'offre par exemple l'apport nietzschéen d'un Foucault au corpus marxiste. Plus généralement, le postmarxiste a su approfondir Marx par Nietzsche et le postanarchisme de Saul Newman offre les mêmes perspectives. Les concepts de discipline et de biopolitique peuvent aider à repenser la lutte autrement, alors que les perspectives révolutionnaires classiques semblent aujourd’hui de plus en plus bouchées.

Raphaël Edelman, Juillet 2017, Nantes
           


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